‹ Pièces et morceauxChapitre 49 sur 52 · LETTRE A M. ABRAHAM DREYFUS · texte numérisé non relu

LETTRE A M. ABRAHAM DREYFUS

Vous me demandez comment on fait une pièce, mon cher Dreyfus. Je vais bien vous étonner peut-être, mais, en mon âme et conscience, devant Dieu et devant les hommes, je vous déclare que je n'en sais rien, que vous n'en savez rien, que personne n'en sait rien, et l'auteur d'une pièce moins encore que personne.

Vous ne me croyez pas ?

Voyons !

Voilà un monsieur très fort, un homme de théâtre,, un dramaturge vingt fois acclamé, en plein talent, en plein succès. Il a écrit une comédie, il y a mis tous

ses soins, tout son temps, toute sa science; il n'a rien laissé au hasard. Il vient de la terminer et il est content. Selon l'expression consacrée, l'effet est sûr! Mais comme il est prudent, il ne s'en tient pas à son seul avis; il consulte des amis, des gens du métier comme lui, habiles comme lui, heureux comme lui; il leur lit sa pièce... Je ne dirai pas qu'ils sonts contents... — il faudrait un autre mot — mais enfin, raison de i)lus : l'effet est sûr!

11 va trouver un directeur, un vieux routier qui a toutes les chances d'être perspicace, vu son expérience, et toutes les raisons d'être difficile, vu son intérêt ; il lui communique le manuscrit et, dès qu'il lui en a donné connaissance, ce Napoléon de la scène, ce stratégiste du succès est saisi d'une émotion profonde, mais facile à comprendre chez un homme persuadé (ju'on vient de lui mettre cin(i cent mille francs dans la main. 11 exulte, il éclate, il presse l'auteur dans ses bras, il lui prodigue les adjectifs les plus flatteurs, (]ui commencent par « sublime » et (jui vont en augmentant; il lui donne les noms les plus doux : Shakespeare, Duvert et Lauzanne, llossini, Offenbach!.. selon la scèn»! (|u'il dirige; il n'est pas seulement content, lui, il est ravi, il est radieux... — relfet est sur!

Attendez! ce n'est pas tout. On lit aux acteurs... Même enthousiasme! Tous sont contents, je ne dis pas de la pièce! ils ne l'ont pas écoutée, — mais au moins de leur rôle, par hasard et pour cette fois seulement... tous contents! Leurs eflets sont sûrs!

Là-dessus, on répète deux mois devant les familiers du théâtre, (jui se succèdent dans les profondeurs de la salle obscure et manifestent le même délire. Il n'est pas jusqu'aux soixante pompiers de service qui, pendant ces soixante répétitions, n'aient invariablement ri et pleuré aux mêmes passages. Or chacun sait que le pompier est le moderne Laforêt de nos Molières modernes, dirait M. Prud'homme, et que, quand le pompier est content... l'effet est sûr!

Arrive la répétition générale... Un triomphe! Bravos! bis! cris! rappels! toutes les herbes du succès... Et notez que ce public de la veille, sauf un contingent minime et insignifiant, sera le public du lendemain, le même... Effet sûr, je vous dis! sûr! sûr!

Le lendemain, un joue la pièce... Elle tombe à plat!

Eh bien alors?...

Si l'auteur sait ce qu'il fait, s'il est maître de son procédé, expliquez-moi donc pourquoi après avoir fait vingt bonnes pièces, il en fait une mauvaise?

228 PitCES ET MORCEAUX

Et lie me dites pas que riiisuccès ne prouve rien, vous me feriez de la peine, mon ami.

Mon Dieu, je n'entends nier, vous le comprenez bien, ni le talent, ni l'habileté, ni l'expérience; ce sont, pour parler comme les philosophes, des facteurs importants. Mais dans quelles proportions concourentils au résultat? C'est là, je le répète, ce que tout le monde ignore et l'auteur aussi bien que tout le monde.

Le poète en mal de pièce est un être inconscient, quoi qu'il en pense, et son œuvre est une (ouvre d'instinct plutôt que de volonté.

Croyez-moi, mon cher Dreyfus, en cela (^oinme en toute chose, le plus malin fait ce qu'il peut, et, s'il réussit, il dit qu'il l'a fait exprès. Voilà la vérité. Au fond, un auteur sait quelquefois ce ([u'il a voulu faire, rarement ce qu'il a fait; mais, quant à savoir comment il l'a fait... je l'en délie!

Ou alors, si c'est bon, (ju'il recommence! Je ne sors pas de là!

Dans notre métier, voyez-vous, il y a (|uelqu(^ chose d'irrecommençable , qui en fait un art, quidque chose de génial qui l'ennoblit, quelque chose de fatalement aléatoire qui le rend attrayant et redoutable.

Vouloir démonter le chef-d'œuvre; dévisser Fidéal, déboulonner le mystère, à l'instar du baby qui cherche la « petite bête » d'une montre, c'est faire, ainsi que lui, œuvre puérile et vaine.

Voulez-vous me permettre une comparaison physiologique? Si étrange que cela paraisse, elle rendra ma démonstration plus claire.

L'enfantement purement intellectuel ressemljle à l'autre, — celui qui ne l'est pas — purement. Les organes sont différents, mais la genèse est pareille.

Un poète en quête d'aventures rencontre une idée, et s'en éprend. L'en voilà féru. Elle lui semble adorable et belle entre les belles. Il ne pense plus qu'à Elle, Il ne voit plus qu'Elle. C'est un amour véritable. Lui en a tous les désirs. Elle en a toutes les résistances. Sans cesse II la poursuit, toujours Elle lui échappe, et fugil ad salices. Enfin, Il la saisit et s'unit à Elle... C'est la conception.

Maintenant, il y a quelque chose en son cerveau qui ne vit pas encore, mais qui existe et qu'il sent vaguement tressaillir, avec un bonheur ineffable. Cet embryon de son intelligence, il le rêve beau, il est fier de lui, il le nourrit des réserves de sa mémoire, des trouvailles de son imagination, de la substance de

sa pensée. Cela dure un jour, un mois, un an, dix ans... C'est la gestation.

Enfin, l'enfant est arrivé à terme, l'auteur écrit, c'est-à-dire qu'il l'amène au jour... C'est la parturition , souvent longue, toujours pénible, parfois vicieuse, car il se peut que le petit être ne se présente pas normalement et s'offre, au contraire, dans les positions les plus invraisemblables, les plus dilliciles, et alors, en avant toutes les ressources de l'obstétrique, toutes, excepté le chloroforme, car il faut ({u'il y ait souffrance, parce qu'il faut qu'il y ait effort.

Quelquefois le travail s'est arrêté dès le début : ridée n'était pas féconde ou pas fécondée. C'est une fausse grossesse. D'autres fois, le ])r(»duit vient avant terme : en langage scientifique, cela s'appelle un avortement, en argot de tiiéàlre, un four.

Mais je suppose (ju'il naisse vial)h', (piest-ce que vous connaissez de lui? llien! Et même de ses origines? Rien! Vous le trouvez beau? Qu'en savez vous? Vous prétendez (}u'il est de vous? Qui le prouve?

Est-ce qu'intellectuellement connue physiologiquemcnt il n'y a pas des pères putatifs? Est-ce que le vrai père d'un enfant ou le vrai auteur d'une œuvre est nécessairement celui (|u'on croit etiiui croit l'être?

La femme qu'un homme épouse a bien pu être légère, qui vous dit que l'Idée que yous avez laite vôtre, elle aussi, n"a jamais, avant vous, appartenu à d'autres qu'à vous?

Autant de questions qui resteront toujours sans réponse, mon ami. Et admirez, en ceci, la sagesse de la Providence. Elle a voulu que toute génération restât enveloppée d'un insondable mystère pour la plus grande gloire des poètes, la joie des parents et la tranquillité des familles.

Ah! si j'avais le temps!... Mais je n"ai pas le temps. Aussi bien, mieux vaut (|ue je m'arrête. Trop parler d'art n'est pas bon signe pour un artiste. C'est comme les amoureux qui parlent trop d'amour : si j'étais femme, je m'en méfierais.

Tenez, voulez-vous que nous dégagions la philosophie de ce bavardage? Elle est tout entière dans un apologue de mon fils — un philosophe sans le savoir, lui aussi, — alors âgé de sept ans. A force d'apprendre des fables, l'ambition lui vint d'en composer une, (|u'il m'apporta un beau jour. Cela s'appelle : L'Ane et le Serin. Les vers sont peut-être un peu longs; mais il n'y en a que deux : c'est une compensation.

Voici :

Un jour, le serin chantait; l'àne lui dit: « Comment fais-tu? » Et l'oiseau répondit: « J'ouvre le bec et je fais : tu! tu! lu?»

Eli bien, râiie, c'est vous — ne vous fâchez pas; — le serin, c'est moi. Quand je chante, j'ouvre le bec et je fais : « Tu! Tu! Tu! »

Voilà tout ce que je puis vous dire.

J'ai un ami dévoué, mais terrible. Il s'appelle Eugène.

Peintre ou romancier, sculpteur ou poète, pour peu que vous soyez artiste et surtout connu, vous devez avoir un Eugène. Pas de gens connus sans Eugène!

C'est d'ordinaire, un camarade de collège subjugué par votre génie dès l'enfance; parfois, un ancien confrère qui a renoncé à « faire de l'art » voyant qu'il n'y entendait rien; plus souvent un amateur qui, n'en ayant jamais fait, croit qn'il y entend quelque chose; mais immanquablement , mais toujours , c'est un désœuvré ardent à vos luttes, un vaincu triomphant de vos victoires, une « âme seconde « en un mot, qui voulant vivre, elle aussi, et n'eu trouvant pas les

moyens dans sa propre vie, s'est installée dans la votre.

De sa vanité froissée, de son espoir déçu, de tout le capital écorné de ses rêves, il a placé ce qui lui reste sur votre talent et il se rembourse sur votre succès.

Aussi est-il si lier de vous, si ambitieux pour vous et en même temps si ombrageux à cause de vous, que son affection en de\ient à la lois touchante et redoutable.

Personne ne vous rend de plus mauvais services de meilleure foi, ne vous décourage de meilleur cœur.

Vous êtes auteur dramatique, je suppose, et en plein travail, c'est-à-dire en pleine illusion, en pleine joie, en plein oubli!... Entre Eugène — votre Eugène — consterné :

— Qu'est-ce que vous avez donc fait à X?

— Pourquoi?

— Vous n'avez pas lu son article?

— Non.

— Tenez !

11 l'a sur lui — toujours! — il vous le tend, vous le refusez, il insiste.

— Si! Si! Lisez cela! Il est bon ôe savoir qui est avec nous ou contre nous.

— C'est mauvais, liein?

— Ignoble! Ah! X. ne l'emportera pas en paradis, Je vous en réponds!

— Très mauvais alors ?

— Ignoble, je vous dis! On ne traite pas conmie cela un homme de votre talent, car il a beau dire, vous avez du talent! Lisez! Lisez!

— Merci... Non... c'est inutile...

— Mais si ! Mais si ! Il faut le lire ! Lisez donc !

Et on le lit, on finit par le lire, en vertu de cette loi inéluctable et stupide qui veut que tout ce qui nous est pénible nous attire, qu'on ne dédaigne Jamais une calomnie, qu'on agace toujours sa dent malade.

Pour les faits les plus insignifiants, pour les menus propos les plus menus, il en va de même. Tout ce qui vous est nuisible ou désagréable , son zèle le découvre, son inquiétude l'exagère, son indignation vous le dénonce, son amitié s'en effraie.

— Votre pièce n'a fait que cinq mille francs hier... Pourvu qu'on ne la retire pas de l'affiche! Ou vient de vous recevoir quatre actes aux Français... Pourvu

qu'on les joue ! Vous avez besoin de Coquelin... Pourvu qu'il n'aille pas en Amérique! Vous comptez sur une ingénue... Pourvu qu'elle ne soit pas enceinte !...

Et à une répétition générale donc! C'est là qu'il faut le voir. Il se multiple, il veille à tout, il est partout. Sous le vestibule, sur la scène, dans les couloirs, aux quatre coins de la salle, on le voit émerger, s'asseoir, se lever, disparaître, passer, jetant un encouragement à celui-ci, récoltant un renseignement de celui-là, affairé, elïjn'é, manifestement chargé de soins et de soucis, mais se contenant, comme un homme qui prépare les voies à un événement considérable et qui veut rester à la hauteur de sa tâche. Tout à fait un accoucheur dans l'exercice de ses fonctions .

A chaque instant, il se précipite dans les coulisses, très ému :

— Vous savez la troisième du deux? Pas bon! Je vous l'avais dit!... 11 faut couper cela!

— Allons donc !

— Absolument! Au moius le mot, de la fin! Sarcey a fait : « Oh ! »

— Il est tro|) tard !

— Mais puisque je vous dis que Sarcey a fait : « Oli!... » Je l'ai entendu!

— Ah! ma loi, qu'est-ce que vous voulez! Tant pis!

— Avec cela, Reichenberg est mal coiffée, Baillet a encore sauté sa réplique... la même toujours!., et Bartet... Je ne sais pas ce qu'ils ont tous, d'ailleurs tous! Ils n'y sont plus... Voulez-vous que je vous dise? Pour moi, c'est une désillusion!.. Ah! bien, s'ils jouent comme cela demain!.. Je vais leur parler !

— Non ! Non ! Ne les troublez pas !

— J'y vais!

— Eugène ! !

Et il y va! Et il traque les artistes, il les chambre, il les embrouille, il les abrutit! Dès qu'on frappe les trois coups, vite, il retourne à sa place, mais en passant :

— Ça y est! c'est arrangé !.. . Pourvu que demain... Enfin ! à la grâce de Dieu !

Mais où il bat son plein, c'est à la première !

Après chaque acte, il vous arrive tremblant, brisé, blême, vieilli. Il ne parle plus, il murmure; il ne marche plus, il se traîne. Il a des larmes dans les yeux, il a des larmes dans la voix. Hier, c'était le

médecin, chez le malade, aujourd'hui, c'est le collatéral chez le mort. Notez que, jusqu'à présent, la toile est, chaque fois, tombée sur des applaudissements non équivoques, (jue la partie est aux trois quarts gagnée, que le tliéùtre est en joie et qu'on vous félicite bruyamment. D'un signe , Eugène vous attire à l'écart, regarde autour de lui si personne ne l'écoute et. à l'oreille :

— La salle est froide ! !

— Froide! Comment, froide? Vous n'avez donc pas entendu.

— Oui, oui, oh! mais moi, je sais bien ce cpi'ils disent, là-bas, dans les corridors... Il y a aussi une loge... Ça doit être des parents à vous, ca!.. Ah! ils vont bien là dedans!... Kt à l'orchestre donc!... Je suis au beau milieu des gens du Figaro... h^st-ce que vous êtes mal avec eux?

— Avec eux! on ne sait jamais.

— Ah! bien, vous pouvez être fixé à |)résent! Ne (•om|)tez pas (hissus, vous savez! Il y en a un surtout... un gros, très grand, ciiauve... il est atroce! Et aux plus belles scènes!... Il prétend que ca trahie partout... Pour un rien, je le...

— Ne faites pas cela!!!

En vain, la soirée se termine dans les acclamations-, en vain, la réussite est incontestable et incontestée, Eugène, ravi, mais toujours sceptique, tombe dans vos bras en s'écriant : « Ah! cher ami, que j'ai eu peur! Quelle soirée! quelle bataille! Enfin, ça a passé!... Je suis content! Ça aurait dû aller mieux, mais c'est égal, ça a passé! .Maintenant, dame, il faudra voii' la presse! »

Du reste, ne croyez pas que, même en doublant le succès de la première représentation, la seconde le rassure. Tout en souriant aux bravos, Eugène secoue la tête, en pensant évidemment : c Mou Dieu, ça va, oui, certainement... mais une seconde... qu'est-ce ((ue ça prouve? Trop de billets donnés! Ce n'est pas le vrai public... Tout dépend <lu vrai public... Comment va-t-il prendre cela, le vrai public ? »

Mon Eugène, à moi, me disait dernièrement : « Mon cher, vous ne vous hâtez pas de donner votre nouvelle pièce et vous avez raison. Il ne faudrait pourtant pas vous laisser oublier... Néanmoins vous avez raison. Pour Dieu! n'allez pas trop vite! La prochaine épreuve sera épouvantable, je ne vous le cache pas ! Vous avez eu trop de succès avec votre dernière comédie... C'était mérité, je le veux bien, mais enlin,

c'était trop, vraiment trop! Ce que ça vous a fait d'ennemis est incroyable !.. . Eleiu'agés! Ils vous attendent là, prenez garde! Et ne comptez pas sur un succès comme le dernier! Ah! non, par exemple! Si vous vous en tirez avec un demi-lbur, ce sera encore très heureux, c'est moi qui vous le dis! »

Oh ! les Eugène !

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