‹ Pièces et morceauxChapitre 50 sur 52 · A M. ARNOLD MORTIER · texte numérisé non relu

A M. ARNOLD MORTIER

Quand un auteur a écrit, — et avec quelle joie ! — le mot «fin », sous la dernière ligne de son dernier acte, sa pièce est terminée peut-être, mais à côté d'elle, et née d'elle, une autre vient de commencer, qui ne sera pas des deux la moins intéressante, car c'est tout le monde qui la joue, ni la moins recherchée des curieux, car ce n'est pas tout le monde qui la voit.

C'est une manière de trilogie dramatique, dont les parties pourraient être intitulées ainsi : le Manuscrit; la Première; le Succès.

A lui seul, le prologue du manuscrit demanderait tout un volume.

Même pour les heureux dont les œuvres font prime, il y a bien, de temps à autre, quelques déboires. C'est le hasard d'une pièce qui devance leur pièce et la démode; un succès qui la retarde; un directeur qui manque de mémoire; — ou de parole...

Vous connaissez ce dialogue typique :

— Alors c'est convenu !

— C'est convenu!

— Vous me jouerez cet hiver?

— Ma parole d'honneur!

— Eh bien, signons un traité!

— Ah! non... cela m'engagerait.

Imaginez alors ce que doit être l'odyssée du pauvre hère qui, son rouleau sous le bras, assiège les régies à la recherche d'un théâtre où on l'accueille! Que d'anxiétés, d'humiliations, de courses par la pluie battante, de sourires dans le dos des employés qui ne se retournent guère, de stations dans l'antichambre des directeurs qui ne se montrent pas ! Que d'heures passées à attendre cette réponse qui n'arrive jamais, que d'espoirs déçus quand elle arrive !

Mais je suppose la pièce reçue : Quand sera-t-elle

jouée? Je suppose qu'elle \a être jouée : Comment le sera-t-elle? Voyez-vous cette échelle de tribulations? Après la réception, la distribution. Madame X. . . ne veut pas jouer avec M. Y... arrangez- vous ! L'amoureuse a trente-sept ans... défendez-vous! 11 n'y a pas de premier rôle... ingéniez-vous!

Et après la distribution, la lecture. Oh! cette lecture aux acteurs, où chacun d'eux n'écoute que le rôle de l'autre, après quoi il refuse généralement le sien! Et le metteur en scène qui coupe parce que c'est long, la censure qui coupe parce que c'est leste, le Directeur qui coupe parce que c'est... Lui. Et lïngénue qui demande à mourir au cinquième acte, le jeune premier qui tient à être aimé des trois femmes, la duègne qui exige qu'on l'épouse au dénouement, et tous qui veulent dire le mot de la lin !

J'en passe, et des pires! et j'arrive à la seconde et à la plus poignante partie du drame, au jour de la première représentation, au jour attendu et redouté.

C'est ce soir que la pièce voit la rampe; c'est demain que l'auteur sera pour tout le monde un grand homme ou un idiot, — pendant huit jours, — car c'est une règle de ce métier d'exception que le passé n'y est jamais acquis et que chaque ouvrage nouveau remet

eu question la valeur de celui qui l'a fait, depuis son talent jusqu'à sa personne.

Sentez-vous l'émotion?

Et nulle certitude; tout est aléatoire.

La réception de la pièce ne prouve rien, la lecture ne prouve rien, la répétition générale ne prouve rien. Si l'œuvre est bonne ou mauvaise, on peut s'en douter ; si elle réussira, personne ne peut le dire. C'est la première qui va décider de son sort; c'est le public qui la jugera sans appel.

D'où vient-il, ce public? Quels sont-ils, ces juges? Autrefois, c'était la Cour qui rendait l'arrêt suprême, puis, ce fut le parterre, puis l'abonné, puis, ce qu'on appelle « Tout Paris » ; le tribunal aujourd'hui c'est tout le monde.

Si l'on refaisait, à cette heure, sur le public des premières représentations, le travail qu'About et Dumas ont fait si spirituellement autrefois, l'analyse donnerait un résultat autrement complexe.

L'élément parisien y domine bien toujours comme autrefois, c'est fatal. Le Parisien, cette (piintessence du Français, aime les premières, cette quintessence du théâtre. A vrai dire, il n'en aime guère que cela. Un pur Parisien qui ne va pas à la première représentation

PRÉFACE DES « SOIRÉES PARISiENNES » 249

(l'une pièce, ne va plus qu'à la centième... et encore!

Ce vieux fond de salle est donc resté à peu près le même. La critique, les confrères, nombre de déclassés inflmes qui ont pénétré là, on ne sait comme, par les pores du théâtre probablement, des couturiers connus, l'homme du jour; les membres du gouvernement, quand il y en a un; quelques gens du monde, beaucoup de finance, peu de magistrature, pas d'armée, plus ou moins de ces femmes qu'on rencontre partout et qu'on ne reçoit nulle part; enfin la longue liste de ceux que les journaux nommeront le lendemain dans le célèbre : « Nous citons au hasard » .

Mais à côté de cet élément persistant, un autre a pris place, avec lequel il faut compter : ce sont les étrangers.

Outre ceux qui sont installés à Paris, et ils sont nombreux, les chemins de fer, ces immenses pompes aspirantes et refoulantes, apportent et emportent chaque jour une quantité considérable de visiteurs exotiques. Arrivés le matin, ils sont le soir au théâtre. Ils ont sur le succès initial une influence appréciable, et dans le succès subséquent une part décisive. Ce sont eux qui louent une stalle cent cinquante francs; ce sont eux qui font les trois cents représentations de cer-

taines œuvres douteuses — avec notre complicité, il faut bien le dire.

A ce propos, et puisque nous causons, qu'on me permette d'ouvrir une parenthèse et d'expliquer certains succès que l'on s'obstine à trouver inexplicables.

Le Français, ce peuple plus littéraire que lettré, plus passionné que réfléchi, adore le théâtre, — nécessairement. Mais nécessairement aussi il veut y retrouver les deux caractéristiques de son tempérament et de son goût : la clarté, la gaîté.

Ce qui est vague et sombre le déconcerte et le repousse. Je sais bien qu'il n'avouera ni son inaptitude ni son antipathie. Au besoin même, il admirera de bonne foi ce qu'il ne comprend pas, car ce (ju'il ne comprend pas lui en impose, mais pour l'aimer je l'en défie !

Au fond et sauf de rares exceptions, son théâtre est borné par l'opéra-comique et la comédie, comme sa philosophie par Voltaire, comme sa politique par le journal. Et, pour nous en tenir au théâtre, la preuve que son vrai génie est dans ces deux genres, c'est que, s'il a été surpassé dans tous les autres, il n'a jamais été égalé dans ceux-là.

11 peut s'en contenter, sa part est assez belle. Oui,

la mélodie et l'esprit, voilà les deux formes de ses deux cultes. Vous lui refusez la mélodie? il se rabat sur le rythme; vous lui mesurez l'esprit, j'eutends ce bon sens armé qui est l'esprit français, il descend à la bouffonnerie, sa sœur contrefaite.

Plus vous lui jouerez de musique dite savante, plus il courra à l'opérette, parce qu'elle est la fille de l'ancien Vaudeville à ariettes. Aussi longtemps que vous lui offrirez des pièces prétentieuses et détraquées ou votre sempiternelle tragédie, il retournera à la Farce parce qu'elle est lanière de la Comédie.

Est-ce à dire qu'on ne le verra jamais dans les endroits où se jouent des choses austères et antipathiques? Au contraire. Il affectera d'y paraître à de certains jours, parce que cela est de bon ton, comme il affectera de dire du mal des œuvres claires et gaies parce que cela est de bon goût. Mais en réalité, son cœur est à ces dernières — et son argent aussi.

Il y a des femmes avec lesquelles on se montre; d'autres avec lesquelles on se cache. Il y a des pièces que l'on se plaît à voir; d'autres où l'on tient à se faire voir. L'opéra-lyrique moderne et l'ancienne tragédie sont de ces dernières.

Ah! si j'avais un peu plus d'espace, comme j'aime-

rais à établir une bonne fois que la tragédie ne pouvait ni naître, ni vivre sur notre sol, et que les hommes de génie qui ont acclimaté chez nous, peuple ayant horreur de l'iiorreur, cette importation antique — et solennelle, — ne l'ont pu faire qu'en la dénaturant dans son essence même.

Chose étrange ! A part ([uelques professionnels intéressés à sa conservation, peu lécoutent, moins l'entendent, nul ne l'aime, et cependant tous l'exaltent comme la dernière expression du grand art; les personnes qui se proclament elles-mêmes une élite s'y donnent rendez-vous et, chose plus étrange encore, il y a des pères de famille qui croiraient manquer à leur devoir, s'ils ne conduisaient leurs enfants aux « matinées classiques » afin (|ue ces malheureux lycéens ou lycéennes entendent réciter, le dimanche, les pensums qu'ils ont copiés pendant la semaine; sans oublier la leçon préalable et supplémentaire que leur fait un professeur, sous couleur de conférence.

Pourquoi?

On me répondra que, dans Tespritdes parents, cette fréquentation exagérée des chefs-d'(euvre tragiques n'a pas pour but danniser leur progénitiu'e (Oh! non!) mais de rinslrnii'c. (h; former sou style, d'en-

noblir sa pensée, d'élever son âme par des exemples héroïques.

D'abord, je me demande de quelle utilité serait pour ces jeunes garçons et futurs banquiers comme pour ces jeunes filles, leurs futures femmes, de parler le langage et d'avoir l'âme des héros antiques. Et, quant aux exemples. . . Miséricorde ! quels exemples suivraientils ces innocents, s'ils prenaient pour modèles les rois et les reines de théâtre? Des exemples d'amour paternel... comme dans les Boraces"? d'amour maternel... comme dans B o do g un elû' amour filial... comme dans le Cif/? d'amour fraternel... comme dans Britannicus'i d'amour conjugal... comme dans Phèdrel ou Œdipe lioi^

Heureusement, les vers empêchent de comprendre la pièce!...

Mais laissons la tragédie. Aussi bien, est-on mal venu dans notre pays à en parler sincèrement. Comme toute religion, l'art a ses faux dévots, sans compter ceux qui ont la foi du charbonnier. Et puis, la tragédie est pour le Français comme une femme légitime à laquelle il a été fiancé dès le collège.

Ce n'est pas qu'il l'aime, mais il ne veut pas qu'on y touche.

Quant à la musique savante, cette maîtresse qui ne parle que le haut allemand, elle est, en vérité, trop ennuyeusement platonique. Faites-lui des ovations, vous que l'absurde enivre, et qui, dans Fincompréhensible, croyez toujours saisir votre vague idéal; pâmezvous, femmes hystériques, déchirez vos gants, gens bien habillés! Ce qui me donne raison, c'est que, cependant, vous conduisez six cents fois de suite vos .oreilles françaises en bonne fortune aux Cloches de Corneville ou à Miss Beh/elt ; ce qui me console, c'est que, du jour où un homme de talent trouvera la formule nouvelle de l'opéra qui se cherche, cette algébrique mélopée, quinest que du bâillement orchestré, s'arrêtera subitement : le silence ressaisira le vide !

Mais je ne cause plus, je radote : fermons la parenthèse, et revenons à notre première représentation.

Donc, la salle est pleine, et de quels éléments complexes, disparates, nous l'avons vu.

Regardez bien cependant, il va se passer un phénomène singulier.

Voilà des gens venus des quatre coins du monde — et même de tous les mondes : des hommes qui, au figuré, comme au ])i'oj)re parfois, ne parlent pas la même langue; des spectateurs intelligents et des

imbéciles, — je n'ai pas dit naïfs, — des parents émus, des séides farouches, des ennemis ardents et des indifférents implacables ; chacun deux avec son caractère, son parti-pris, sa façon de sentir personnelle et différente...

Eh bien! laissez le rideau se lever, la salle s'échauffer, l'engrenage de l'action faire son office; et toutes ces divergences vont s'effacer, ces opinions s'amalgamer, ces personnalités se fondre en une seule* (jui sera alors : Le Public, c'est-à-dire, un être à deux mille voix, à deux mille âmes, à deux mille volontés, et qui n'aura plus qu'une voix, qu'une âme et qu'une volonté, — ou plutôt, qui n'aura plus de Nolonté; une électricité indéfinissable entraîne, en effet, tous ces esprits, unis ù cette heure dans une cohésion parfaite, par un courant d'une irrésistible puissance.

Il n'y a ni prévention, ni rancune, ni raisonnement qui tiennent : il faut le suivre. Tout ce que l'amitié la plus chaude, tout ce que la haine la plus forte peuvent faire, c'est de ne pas siffler l'ami, si sa pièce va mal, ou de ne pas applaudir l'ennemi, si sa pièce va bien, mais remonter le torrent, s'échapper, attérir... impossible !

Tout ù l'heure, quand la pièce sera finie, dehors, au grand air, Findividu va se ressaisir, et reprendre pied. Il retrouvera son sang-froid, son libre arbitre; il discutera, il verra clair, il éventera le procédé; peut-être alors sïndignera-t-il d'avoir ri, ou rira-t-il d'avoir pleuré; mais aussi longtemps que, public, il aura été soumis aux secousses de cette étrange pile galvanique dont les fds sont partout et les pôles nulle part, il n'aura été maître, ni de ses protestations, ni de ses bravos, et c'est inconsciemment qu'il aura fait le succès ou la chute...

Mais le rideau est baissé, tout le monde est parti, la pièce est aux nues — ou dans la boue — et par une télégraphie humiliante pour l'appareil Morse, avant une heure, la ville entière connaîtra le résultat de la soirée. Au club, sur les boulevards, dans la rue, les deux mille spectateurs ont vu vingt mille amis qui en ont rencontré quarante mille en allant se coucher... C'est fait!

Croyez-vous, pour cela, que tout est dit, et que l'auteur en a fini avec les émotions, avec les difficultés, avec le hasard?

Que non pas !

S'il y a chute, les conséquences en sont si simples qu'il n'y a pas lieu d'insister.

Mais, même s"il y a succès, que de chances à courir encore! La pièce a réussi : Fera-t-elle recette? Qu'en pense-t-on à la Bourse? Qu'en dit-on dans les cercles? Qu'en écrira la presse? Et les succès concurrents! Et les indispositions ! Et le verglas ! Et la politique ! Et le reste ! . . .

Eh hien, c'est tout cela, c'est cette comédie autour d'une comédie, dont l'auteur du livre que vous allez lire vous fait le compte rendu. La pièce que l'on joue au public, d'autres en feront la critique; il est, lui, le critique de celle qui se joue occultement, à propos d'elle, partout ailleurs que sur la scène : dans les coulisses, les couloirs, le foyer, la salle, dans le monde même... Là, il est sur son domaine; c'est lui qui a pris, le premier, possession de cette terre, pressentie avant lui, mais avant lui inexplorée, et qu"il exploite depuis six ans, et avec quelle fantaisie, quelles ressources d'esprit et d'ingéniosité! nous le savons tous.

Mais ce dont nous n'avons pas l'air de nous douter, c'est qu'en faisant cela, il bâtit pour nos neveux un monument philosophique considérable, en montrant le métier de notre art, la cuisine de notre célébrité, l'envers de notre gloire. Comme ces infusoires microsopiques qui élècvent des continents au milieu des

mers : à l'aide de bruits, de mots, de racontars, de tous ces rudiments infimes de la preuve, il édifie lentement et continûment la Genèse de nos succès, — dans l'océan des âges.

Et même, il fait œuvre d'historien. ISe riez pas! Peu ou prou, tout passe par le théâtre, et ce livre sera, un jour, le répertoire des ouhhés. Bien des gens qui, dans deux cents ans, — et même moins, — n'existeront plus comme hommes célèbres, vivront encore, grâce à lui, comme curiosités archéologiques.

Faits divers, je vous l'accorde; cancans, si vous voulez ; mais Michelet ne nous a-t-il pas montré quelles ressources fécondes le génie sait trouver, pour juger une époque ou un homme, dans ces infiniment petits de rhistoire?

Ce qui nous intéresse le plus tlans l'œuvre d'un homme, c'est l'homme. C'est lui que nous cherchons et que nous espérons trouver en elle; espoir souvent trompé, surtout quand cet homme est un artiste. S'imaginer que le talent d'un artiste nous donnera la clef de son caractère serait une grosse erreur.

Un écrivain, par exemple, n'est pas plus nécessairement l'homme de ce qu'il écrit qu'un acteur l'homme de ce qu'il joue. Entre ce qu'ils font et ce qu'ils sont il peut y avoir une différence considérable. Sans remonter à Horace qui chantait le vin et ne buvait que de l'eau, je sais des romanciers pessimistes qui peignent la vie en

noir et sont payés pour la voir en rose — demandez plutôt à leurs éditeurs! — Je sais aussi des poètes charmants dans leurs livres et insupportables dans leur intimité — demandez plutôt à leurs femmes!

L'artiste est un être doué — ou affligé — d'un don spécial qui n'a souvent aucun rapport avec son intelligence.

Félix, du Vaudeville, était, sur les planches, le comédien le plus spirituel de son temps, mais, à la ville, on ne s'en serait jamais douté. Tout Paris a connu un peintre, et je dis des plus grands, qui, en dehors de la peinture, était... enfin, comme Félix, et personne n'ignore à quel point Balzac, si retors en procédure dans la « Comédie humaine >, avait peu le sens pratique de ses propres intérêts.

Chez certaines gens voués à une spécialité, ce dédoublement de la personne n'est pas rare... Mais, bon Dieu ! que de psychologie pour (hre que Labiche n'était pas de ceux-là! Malgré les dissemblances nombreuses qu'on peut relever dans sa nature, au fond, très complexe, il reste, bien, comme Fmile Augier, son grand ami, l'homme de son œuvre; on l'y retrouve tout entier.

Un Anglais, qui avait autant d'esprit que d'accent, me disait un jour : « Quelle singulière langue que la vôtre! A mon premier voyage à Paris, il y a vingt ans. quand vous vouliez désigner quelqu'un d'énergique et de simple, vous disiez : « Il est rond » ; maintenant vous dites : « Il est carré », et c'est la même chose.

Appliquée à Labiche, cette boutade serait absolument juste. Il était à la fois rond et carré. Il avait résolu cette heureuse quadrature du cercle. Il y avait en lui de la bonhomie et de la volonté.

Et combien d'autres contrastes encore !

Son bon sens solide s'alliait à une imagination folle, son observation profonde à un esprit léger, sa logique inflexible aune fantaisie bizarre.

Riche comme un nabal), il travaillait comme un ouvrier — qui travaille .

Sceptique dans cette vie, il croyait à l'autre. Sur ce dernier point, la formule bien connue de sa profession de foi ne laissait place à aucun doute ; il disait : « Le bon Dieu, c'est mon homme! »

Grand, bien équilibré, d'un abord assez froid, très

entendu en affaires, il semblait né pour devenir un parfait notaire. Et il faisait des pièces pour le Palais- Royal ! Et de son répertoire du Palais-Royal on a pu tirer un volume détrennes pour jeunes fdles! !

Bon citoyen, bon époux, bon père, maire de son village, bourgeois dans la vieille et bonne acception du mot, c'était néanmoins un artiste, même, dans son genre, un très grand artiste.

Mais ces contradictions en apparence inconciliables : bon sens, imagination, logique, fantaisie, scepticisme, naïveté et jusqu'à ce côté à la fois artiste et bourgeois, tout cela se retrouvait dans son théâtre, qui en garde une saveur et une originalité particulières.

Sans le savoir, l'auteur dramatique utilisait, au profit de son talent, les éléments si divers de son caractère. A chaque pièce nouvelle, c'était un peu de lui-même qu'il mettait en scène, une variété de sa nature qu'il montrait avec le grossissement d'une puissante et large gaîté. Et non pas la gaîté amère du moraliste que tout chagrine, mais la gaîté franche de l'observateur que tout amuse. Il avait le sens exclusivement comique de la vie. Dans la passion, il ne voyait que l'extravagance, dans le vice que le ridicule. C'est probablement pour cela que les femmes goûtent peu

ses comédies, dans lesquelles, d'ailleurs, il n'y a pas de femmes.

A le voir aussi gai, on eût pu le croire égoïste, et, pourtant, je n'ai jamais connu un homme meilleur, un ami plus sur. Ses confrères malchanceux connaissaient le chemin de sa maison. Il les secourait de sa bourse et les réconfortait d'un mot. Le secours était toujours large et le mot toujours drùle.

Car, le Devoir excepté, il riait de tout et de tous, même de lui.

Ses malheurs, — et j'entends par lù les accidents fâcheux de sa carrière littéraire qui ne lui ont pas été, plus qu'à d'autres, épargnés, — les refus, les critiques, les chutes, loin d'éteindre sa verve, ne faisaient que l'exciter.

Ah ! il n'était pas pessimiste !

Son premier malheur date de son premier début, et c'était un de ses plus joyeux souvenirs. A vrai dire, cette catastrophe avait eu lieu dans des circonstances tellement extraordinaires... Mais l'histoire vaut qu'on la raconte :

En ce temps-là, florissait en plein pays Latin, rue Saint-Jacques, un théâtre aujourd'hui disparu et qui avait nom le « Panthéon ». Il était dirigé par un

chapelier du quartier. Ses commanditaires, cliapeliers du quartier comme lui, composaient avec lui le comité de lecture. C'est là que Labiche avait présenté son premier ouvrage... un drame, s'il vous plaît! Il avait vingt ans.

Au jour indi(iué pour le lire, le jeune auteur qui demeurait fort loin, de l'autre côté de l'eau, arrive irréprochablement ganté, cravaté, boutonné, mais en retard et d'autant plus ému. C'était lété, il faisait chaud : il trouve ses juges au grand complet qui, assis autour de la table au classique tapis vert, l'attendaient... en bras de chemise et l'invitent à se mettre à l'aise comme eux. Il ôte son habit, s'essuie le front, s'excuse de son inexactitude, s'assied, pose son chapeau sur la table et commence sa lecture. Le drame n'avait qu"un acte, mais plus long qu'intéressant, paraît-il, car, une demi-heure ne s'était pas écoulée que, déjà, l'auditoire donnait des signes de l'inattention la moins équivoque. Plusieurs de ses membres causaient entre eux, d'autres bâillaient. Il y en avait un en face de lui (pii ronilait... franchement, la bouche ouverte, et une mouche sur le front.

Et Labiche lisait toujours!

Tout à coup, son voisin le chapelier de droite attire

à lui distraitement le chapeau de l'auteur, le soupèse, l'éloigné de ses yeux, l'en rapproche et, finalement, regarde au fond de la coiffe le nom du fabricant, puis, avec un petit haussement d'épaules dédaigneux, il le passe à son voisin de droite, qui soumet la coiffure aux mêmes investigations, donne les mêmes marques de mépris et la passe à son voisin... Bref, le chapeau fit le tour de la table en provoquant chez tous les sociétaires la même évidente désapprobation, et le dernier, son voisin de gauche, finissait d'examiner le malencontreux couvre-chef juste au moment où Labiche finissait de lire sa pièce.

EUe fut refusée à l'unanimité !

« Et voilà ce que c'est, disait-il, que de lire un drame à des chapeliers de la rive gauche quand on se fait coiffer sur la rive droite ! »

Du reste, il n'était pas heureux au théâtre avec ses fournisseurs. Après son chapeUer, son taiUeur lui attira une déception qui ne paraissait pas, d'ailleurs, lui avoir été beaucoup plus amère.

Il faisait répéter au Palais-Royal un vaudeville, en société avec Lefranc, et dont le principal rôle, joué par Ravel, était celui d'un jeune homme très élégant, si élégant qu'au cours de la pièce on lui demandait

l'adresse de son tailleur. Labiche avait nécessairement donné l'adresse du sien. Il était jeune alors, assez peu en fonds, et, comme il devait de l'argent au fournisseur en question, il espérait bien que cette réclame lui ferait prendre patience.

Seulement... Lefranc, qui était moins riche que son ami, avait des raisons bien plus... élevées, quoique de même ordre, d'être agréable à celui qui l'habillait. Aussi révait-il depuis longtemps de remplacer clandestinement le nom du tailleur de Labiche par le nom du sien.

La veille de la représentation, il va trouver Ravel et lui propose de faire cette substitution le lendemain, mais en gardant jusque-là le secret le plus absolu. Ravel consent à tout. Voilà qui est convenu, et, là-dessus, Lefranc envoie des places pour la première à son créancier. Notez que, de son côté, Labiche en avait également envoyé au sien.

Le lendemain soir, la toile se lève. Les deux collaborateurs sont dans les couhsses. Chacun d'eux attend anxieusement ce nom qui doit proroger l'échéance de sa dette, qui sait? l'en exonérer peut-être... Enfin! Voici la scène!... Voici le passage!... Malédiction!

EUGÈNE LABICHi: 269

Ravel n'a nommé ni le tailleur de Labiche, ni celui de Lefranc... Il a nommé le sien !

Il lui devait de l'argent aussi!

Je rapporte ici ces anecdotes non seulement parce qu'elles sont plaisantes, mais parce qu'elles prouvent bien (ju'Eugène Labiche était homme de théâtre au point de l'être en dehors du théâtre. Ainsi qu'on l'a pu voir, en effet, tout ce qui lui arrivait, raconté par lui, prenait une tournure de comédie ; en passant par son cerveau, et, à son insu, les faits s'arrangeaient en scènes, les réflexions se résumaient en mots, les personnes devenaient des personnages.

— Dites-moi, cher ami, lui demandais-je un jour, assistez-vous à vos premières ?

— Toujours! me répondit-il gravement. Un général ne se bat pas, mais il assiste à la bataille, ne fût-ce que pour soutenir les faibles et contenir les forts. Ah! si j'assiste à mes premières? Je le crois bien... Seulement, je n'y envoie pas mes domestiques.

— Pourquoi donc ?

— Parce que, si la pièce tombe, le lendemain ils vont criant partout : « Eh bien ! vous savez, la pièce de Monsieur est tombée. Ah! ali! ce que nous avons

ri!... C'est infect! Il n'y avait qu'un cri dans les couloirs! Monsieur est un serin! Ah! ah!... » Et, vous comprenez, cela diminue mon prestige.

Est-ce qu'il ne vous semble pas entendre Geoffroy dans ce couplet?

Et son impénitente gaîté ne désarmait pas, même dans les circonstances les plus graves de sa vie.

Je me rappelle l'avoir vu le jour de sa réception à l'Académie. Il était dans la bibliothèque, en grand costume, attendant l'heure de l'entrée en séance, très pâle et si défait que je lui en fis la remarque :

— Eh mais! comment donc, Labiche, lui dis-je, il me semble que vous tremblez?

— Comme la feuille, fit-il tout bas : « c'est la première fois que j'ai aussi peur. » Puis, jetant les yeux sur l'arme inoffensive attachée à son côté, il ajouta: — « Après ça, c'est peut-être parce que c'est la première fois que je porte une épée ? »

Ah! cette Académie! quelle surprise! et quel boniieur pour nous qu'elle ait été une surprise pour lui! S'il en avait eu l'ambition, il se serait cru obligé, pour y parvenir, de se châtier, de se gourmer, de se concentrer, et, en voulant corriger ses défauts, il aurait perdu ses qualités. Ainsi (pie tous les grands produc-

leurs, pour dire ce qu'il avait de meilleur, il lui fallait tout dire.

Heureusement, ce ne fut pas lui qui alla à l'Académie, ce fut l'Académie qui vint à lui.

Comme bien vous pensez, sa nouvelle dignité ne le changea guère.

Confrère aimable, assidu aux séances, lucide en ses rapports, incorruptible dans ses votes, il resta ce (|u'il était : sérieux dans le fond, enjoué dans la forme. Son discours de réception, que quelques-uns attendaient avec une curiosité un peu inquiète, fut de tous points charmant : on se le rappelle encore, mais on n'a pas oublié non plus la façon originale dont il refusa son premier vote à un certain candidat qu'il avait surnommé l'Églantier, le trouvant tenace et remontant.

Une vacance s'étant produite, le dit candidat vint faire sa visite à Labiche, qui se montra froid. Quelques jours après, un ami de « l'Églantier », vint, à son tour, trouver le nouvel académicien et le pressa de voter pour son protégé : raisonnements, tlatteries. supplications, il épuisa, une heure durant, les moyens qu'il jugeait irrésistibles. Et comme son adversaire lui paraissait plus étourdi que convaincu, il finit par cet argument suprême : « Ce malheureux garçon veut

être nommé, c'est son idée fixe, il ne pense qu'à cela, il ne vit que pour cela; ajoutez qu'il a une santé déplorable : ses nombreux insuccès, cette dernière campagne surtout, l'ont complètement épuisé; un nouvel échec le tuerait. Oui! il me le disait ce matin encore : « Si je ne suis pas élu cette fois, j'en mourrai! je vous jure que j'en mourrai! »

— Eh bien, monsieur, je verrai, je réfléchirai, répondit l'excellent homme, très ébranlé par une aussi effrayante responsabilité.

L'élection eut lieu, « l'Eglantier » échoua... et ne mourut pas.

Et non seulement il ne mourut pas, mais, à la \acance suivante, il se représenta, et Labiche vit revenir chez lui le même ambassadeur qui se disposait à recommencer les mêmes attaques, quand, l'arrêtant d'un geste, il lui dit sévèrement : « Monsieur, votre ami avait juré que, s'il n'était pas élu, il mourrait. Il n'a pas été élu et il n'est pas mort. Il a manqué à sa parole, c'est un malhonnête homme. Je ne voterai jamais pour un mallionnête homme! »

A cette époque de sa vie, Labiche était arrivé à l'apogée et, en même temps, à la fin de sa carrière, je ne dis pas à son déclin; son impeccable bon sens l'avait préservé de cette survie qui, trop souvent, assombrit la vieillesse du talent. Il s'était promis (|u'arriv(', à un certain âge il cesserait d'écrire, et il avait tenu parole; mais sa vie n'en était pas, pour cela, moins occupée.

Le monde, qui avait toujours recherché l'homme heureux, le gai convive, le causeur brillant, se disputa le membre de l'Institut.

Les portes les plus hermétiquement fermées des maisons les plus prétentieusement littéraires s'ouvrirent devant lui. Seulement, là, il ne se sentait pas sur son sol.

Les visées transcendantales de ces salons où l'on plane, leurs enthousiasmes sans sincérité, leurs dénigrements sans justice et jusqu'à leur esthétique subtile et maniérée, mais qu'il faut écouter sérieusement, sous peine d'être classé parmi les Ames vulgaires et incapables de la moindre envolée, tout cela le dépaysait singulièrement.

L'affectation des autres ])rovoquait cliez lui une affectation contraire. Devant ces dilettantes si manifestement désireux de paraître plus artistes qu'ils ne le sont, il éprouvait le besoin de se faire plus bourgeois qu'il ne l'était.

Cette préciosité exaspérait cette bonbomie.

— Est-il vrai, lui demandait une femme de ce monde, que vous détestiez de plus en plus la musique?

— Ob ! madame, de moins en moins, au contraire... Je deviens sourd.

Gbacun connaît sa réponse à une autre qui, au cours d'une discussion sur la poésie anglaise, le mit en scène en ces termes :

— Et vous, cber maître, qu'est-ce que vous pense/, de Sbakespeare ?

— Permettez! fit Labicbe avec réserve, est-ce pour un mariage?

C'est cette même dame <|ui, pendant un dîner chez elle, s'informait auprès du nouvel élu de ce que pouvait bien rapporter un fauteuil académlijue.

— Fort peu d'argent, sans doute? interrogea- t-elle.

— Fort peu, madame, affirma son bùle; puis, la regardant avec un sourire gracieux : Mais on cal nourri.

La maîtresse de cette maison bospitaliôre aux

hommes de lettres, fort aimable femme d'ailleurs, avait établi — pour sa salle à manger seulement — une discipline étrangement sévère. Elle n'y tolérait ni colloque particulier, ni conversation générale. Chacun devait parler à son tour et tout haut. Je me hâte d'ajouter que ses invités justifiaient généralement cette mesure un peu draconienne, mais qui permettait du moins de ne rien perdre de leur éloquence ou de leur esprit. Un soir qu'elle recevait à sa table quelques convives de choix, Renan avait la parole depuis quelque temps déjà, et il était en plein monologue, quand Labiche, profitant d'une accalmie, entre deux phrases, fit un geste :

— Pardon, dit-il timidement...

— N'interrompez pas ! s'écria la dame : M. Renan n'a pas fini... Après M. Renan!

— Mais...

— Non! non! non! Après M. Renan! Continuez, monsieur Renan!

Et Renan continua. Et quand il eut fini de parler et que le murmure élogieux que soulevait toujours ce grand charmeur eut cessé :

— Maintenant, à vous, monsieur Labiche, reprit la dame.

— Mou Dieu, c'est ([ue...

— Si! si! nous vous écoutons. Vous aviez une observation à faire tout à l'iieure, une objection peutêtre?...

— Moi! oli?

— Alors, que vouliez-vous dire?

— Je voulais... je voulais redemander des petits

Ah? non, celui-là n'était pas pessimiste

iSi p(>ssimiste, ni réaliste, ni njituralistc, ni symboliste, — ni fumiste!

Aussi, no?> jeunrs, ou. du moins, les écrivains d'un certain âge qui ont la prétention de les représenter, le tiennent-ils en médiocre estime. Ils le trouvent \id,t:air(; parce (pfil est sinqjjc, sup(M-nciel parce qu'il est clair, peu sérieux parce qu'il est amusant. Leur psychologie hypocritement sadi(|ue pour névrosés des deux sexes, leurs pr{''tenti(»ns scicntifi(pies destinées à faire croire «pi'ils ont des idées, leur phraséologie obscure qui prouve tout le contraire,

s'accordent mal avec la franchise lumineuse de cet esprit lucide et la saine ironie de ce rire dont ils se sentent justiciables.

D'ailleurs, en lui refusant la profondeur, ils savent bien ce qu'ils font, mais ils ne savent pas ce quils disent. Il y a parfois, dans telle de ses œuvres comiques, plus de philosophie que dans nombre de gros volumes prétendus sérieux. Certains de ses mots sont d'une vérité autrement suggestive — pour parler comme eux — que ces fameux mots cruels qu'oubliant Clianifort et bien d'autres, nos contemporains se flattent d'avoir inventés.

Vous souvenez-vous de sa comédie intitulée : Moi? Vous rappelez-vous ce que répond, dans une scène restée célèbre, un valétudinaire qui veut épouser une jeune fille à une jeune veuve qui avait épousé un valétudinaire?

Pour le faire renoncer au mariage qu'il projette, celle-ci lui raconte le sien; elle lui dit les larmes solitaires de sa jeunesse sans amour, les angoisses de ses nuits sans sommeil, sa vie usée au chevet du malade; combien, enfin, elle a été malheureuse...

— Mais lui? interrompt l'égoïste.

— Oh! lui, répond-elle, il n'en a jamais rien su, je

lui ai fout caché, il a vécu heureux, il est mort heureux.

— Eh bien! alors?... s'écrie l'autre naïvement.

La vérité, c'est que nos « jeunes », impatients de réussir, ne reculent devant aucun moyen pour parvenir au succès. Et, afin d'en déblayer la route, ils tuent les vieux, comme ils tuent les morts, parce qu'ils les trouvent encombrants. Donc, ils ont décrété (pie Labiche n'est plus de notre temps... Soit! Il a cela de commun avec bien d'autres qui sont de tous les temps. Mais n'allez pas répondre que, s'il n'est plus de notre temps, il est bien de notre pays, ce serait un griei' autrement grave. Aujourd'hui, en France, un auteur n'ose plus être Français, c'est démodé, presque ridicule. En même temps que le respect de nos gloires, nous perdons le sentiment de nos valeurs natives. Nous méprisons nos compatriotes, nous n'admirons que les étrangers. C'est chez eux que nous allons chercher nos maîtres. Mauvais signe! L'anarchie gagne du terrain. Notre littérature et notre art ont leurs « sans patrie ». Nous nous dénationalisons nous-mêmes à plaisir.

Quand je dis « nous », je ne veux pas dire le pays tout entier, j'entends uniquement ceux d'entre nous

— nos guides spirituels — qui, groupés en une sorte (le petite église, travaillent pieusement à propager, dans l'intérêt supérieur de notre conversion, ces idées d'exotisme littéraire.

Car ils n'ont pas seulement découvert qu'en ce qui concerne l'art dramatique particulièrement, notre littérature est dans une voie de perdition, ainsi qu'en témoigne la banalité sénile de ses œuvres, ils se sont encore doimé mission de la remettre dans la voie droite, de la rajeunir, de la sauver enfin.

A cet eiïct, ils ont été hors frontières, chez nos voisins, recueillir « la bonne parole » sous forme d'élucubrations vagues et mornes, émanées d'un génie absolument antipathique au nôtre et nous ont révélé cette Foi nouvelle à l'aide des procédés ayant cours : interprétation de ses évangiles, représentation de ses mystères, conférences sur sa grâce, avec accompagnement des trombones de la polémique et de la grosse caisse des feuilletons...

C'est l'Armée du Salut ! Et le plan de ses maréchaux se résume tout entier dans cette formule simple : refaire une originalité à notre littérature... en imitant celle de nos voisins.

Maintenant, ces missionnaires de l'ennui ont-ils

réellement cru ù l'efficacité de cette conception étonnante, ou bien ces farceurs tristes n'ont-ils eu dautre but (juc de faire parler d'eux?...

Cruelle éniiîme !

Le fait est que, sincère ou non. l'idée est irréalisable. Nous sommes une race et nos voisins en sont une autre. Pour nous assimiler leur génie, si j'ose ainsi parler, il nous faudrait voir ce qu'ils voient, sentir ce qu'ils sentent, penser ce (juils pensent, en un mot, substituer leur tempérament au nôtre.

Or, quelque versatile que soit un peuple, fût-ce le peuple français, il peut bien cbanger de ,coùt, de mode, d'opinion, comme les autres, et même de gouvernement, plus (pie les autres, mais, pas ])lus (pie les autres, il ne peut cbanger de tempérament. Et s'il essaie de le faire, il ne rajeunit pas, il tombe en enAmce; les adeptes de la Fui nouvelle nous le prouvent surabondamment .

iS'on! non! Qu'un jardinier marie deux sèves, soit! mais sous la (•(tiiditioii (prelies ne seront pas à ce point dissemblables : il faut des époux assortis; on ne greffe pas un cyiirès sur un lilas!

Ouoi qu'il en soit et jusipi'à |)r(''sent, Dieu merci, notre ])ays se refuse à recoiinaitre d'utilit('' pi)l)li(pie

cette Société française d'acclimatation étrangère : il ne peut pas admettre que le bon sens, ni même le sens commun, soient « vieux jeu » ; il continue à vouloir comprendre ce qu'on veut lui faire admirer et à ne s'enthousiasmer qu'à bon escient. Au vin trouble (les cépages exotiques il s'obstine à préférer le vin ])urde son cru. Il aimait son Labiche et il persiste a l'aimer.

Ah! c'est qu'avant tout, le peuple, et j'entends par là tout le monde, le peuple veut être amusé, c'està-dire distrait de ses travaux ou de ses peines. Pour s'instruire, c'est à la science ([uil s'adresse, et il u raison; mais quand il s'adresse à la fiction, ce qu'il exige d'elle, c'est qu'elle le passionne, le charme, le ravisse à lui-même. Ce n'est pas l'image de sa vie, c'est l'oubli de sa vie qu'il demande à l'art, au roman, à la poésie, au théâtre surtout.

Or, Labiche ne notait pas des états d'âme inconnus dans des pages incompréhensibles. Il ne dissimulait pas, sous la solennité ambitieuse de l'expression, la banalité du sujet et l'enfantillage laborieux de l'analyse. Il ne cherchait pas des idées pour ses mots; à peine cherchait-il des mots pour ses idées. Ce qu'on appelle emphatiquement aujourd'hui : Vécrilurr, était

le moindre de ses soucis; ses pièces étaient plutôt parlées qu'écrites, mais, du moins, quand il montrait la lanterne magique, sa lanterne était éclairée.

Il n'avait pas cette manie de paraître fort qui nous est venue depuis que nous sommes faibles.

Il ne nous servait pas ces tranches de la vie, sans lien, sans logique, sans composition, partant sans intérêt, sous prétexte que notre existence n'est qu'une suite de hasard incohérents, ce qui est faux en théorie, mais infiniment plus commode pour l'auteur, dans la pratique.

Il n'était ni amer, ni mélancolique, ni brumeux.

Son observation était juste, son exécution nette, sa satire gaie.

Il n'avait pas l'âme Scandinave, il avait l'âme française.

Voilà pourquoi les Français l'aiment.

Et il est resté ce (prii iHait, jus(iu'au bout. Oui, ce grand ironiste, ce travailleur puissant, ce brave homme, ne s'est pas démenti un seul instant. Il

a vécu laborieusement, il a fini courageusement après avoir souffert patiemment, je dirai même gaiment.

Cette fin, il la savait prochaine. Quelques mois auparavant, il en avait été averti.

Un matin, chez lui, subitement, il tomba en syncope. Sa famille effrayée envoya chercher en même temps nu médecin et un prêtre. Ce dernier, arrivé le premier, se disposait à l'administrer quand Labiche reprit connaissance. Le médecin, qui survint un peu plus tard, trouva le malade complètement rétabli, en apparence.

Ce n'était qu'un coup de cloche, mais de la cloche d'alarme. A soixante-dix ans, il ne pouvait pas s'y tromper et il ne s'y trompa pas. Seulement, il ne fit rien paraître, ne voulant alarmer personne. Et comme, un jour, Augier, très inquiet, l'interrogeait sur les détails de cet étrange évanouissement, il lui répondit en plaisantant :

— Qu'en sais-je? Cela m'a pris tout à coup, je n'ai rien senti, je ne me rappelle rien. En revenant à moi, j'ai entendu vaguement Tabbé qui me sermonnait, mais j'étais si troublé que je ne l'ai pas compris... Oli ! je pense bien qu'il ne me donnait pas de mauvais

conseils... Du rrstr. j'aurais rlr incapable de les suivre...

La veille de sa mort, un ami. l'étant allé voir, le trouva assis dans son fauteuil.

— Ah! ah! s'écria le visiteur, avec cette légèreté un peu forcée qui joue la confiance pour la communiquer au malade, il parait que nous allons mieux, aujourd'hui ?

— Peuhî fit le moribond, couci-couci. Je n'ai pas encore revu mon abbé, mais il m'a dtijà envoyé sa carte. Puis, il ajouta avec une nuance de malice, navrante dans cette figure décomposée : // me guette.

Eh bien, je souhaite à nos « jeunes » les plus exigeants d'avoir, avec le talent d'Eugène Labiche, la même modestie dans le succè.'^, la même dignité dans la vie, la même sérénité devant la mort, et quand ils ne seront i)lus, je souhaite aussi à leur mémoire d'éveiller le même sourire ému (pie fait monter du cœur aux lèvres le souvenir de ce cher absent toujours regretté!

Et maintenant qne ceux qui l'admiraient ont tout (lit sur l'auteur, il me semble que le moment est venu, pour ceux (jui l'aimaient, de parler de l'homme.

Je ne sais plus quel reporter demandait un jour à Augier ce qui lui était arrivé d'extraordinaire : — (( A moi? répondit-il en riant de son large rire, jamais rien !» Il se trompait. Il avait travaillé et il avait réussi. Depuis quarante ans, il dominait le théâtre contemporain ; sa première pièce avait été une révélation, sa dernière un triomphe ; et ce victorieux n'avait même pas cessé de vaincre ({uand il avait cessé d'écrire, car son répertoire ne chômait guère. 'Voici qui n'est pas déjà si commun. De plus, son art, entre ses mains, n'était jamais devenu un métier, sa juste célébrité ne

(levait ricii à rentreprisc dVntlioiisiasme inutiiel d'une coterie, ni à la reconnaissance (i\ni journalisme (|ui payait sa collaboration en réclames, et cela non plus n'est pas ordinaire. Simple dans sa vie. probe dans son lalent. loyal dans son succès, je peux dire de lui ce que je disais naguère de Pasteur : « (l'est un des rares génies qui vous donnent, à les connaître, cette joie exquise et complète d'estimer ce que l'on admire. » C'était un grand artiste et un bonnète bomme.

Un grand homme? Non. Pour être un grand bonnue de son vivant, il était, troj)... comment dire? trop compréhensible, et l'on n'adore guère que ce que l'on ne comprend pas, trop comme nous entin, et nous admettons difficilement ([ue ceux qui nous ressemblent nous soient supérieurs. Il ne prêtait pas à la légende et ne s'y prêtait pas. Il uavail, du reste, pas i)lus la science que le souci de surexciter et d'entretenir la curiosité par le récit de ses faits et gestes les plus intimes, comme cela se voit couununément. Ces procéd(''s de pianiste en tournée lui répugnaient. Il livrait au public sa personnalitt', mais, autant (pie possible, il réservait sa personne. Son œuvre et lui, c'était deux. Nous connaissons tous, d'ailleurs, les expédients en usage aujourd'hui pour faire un grand

homme et nous ne croyons pas attenter à sa gloire en disant quïl ne l'était pas.

Le sera-t-il désormais? Oui, certes. Plus le temps l'éloignera de nous, plus il grandira pour nous. C'est une de ces hautes et puissantes figures qui, pour être bien vues, ont besoin du recul de la mort.

Mais si, pour le public, son œuvre et lui faisaient deux, pour nous qui le connaissions, les deux ne faisaient qu'un. Jamais auteur ne fut, en effet, plus semblable à lui-même. Le lire, c'était l'entendre, c'était le voir.

Dans sa personne, comme dans son caractère , comme dans son talent, même carrure, même bonhomie, même franchise mâle. C'était un homme d'un seul bloc.

Aussi a-t-il été l'homme d'une seule tâche. Il a fait des comédies et il n'a fait que cela. Souvent il les a retouchées, reprises, caressées, finies, mais il ne s'est jamais occupé ni préoccupé que d'elles ; elles ont eu toute sa vie.

E; cela seul suffirait à lui constituer une originalité dans un pays et à une époiiue où Fart a cessé d'être à lui-même son propre but, où il ne s'agit plus d'exceller dans son métier, mais de s'en servir, pour s'élever à des destinées toujours plus hautes; où, à force de voir les ambitions les plus invraisemblables justifiées parles plus invraisemblables réussites, il n'y a pas un démocrate qui n'ait pris la devise de Fouquet, pas un plombier qui ne vise au conseil municipal, pas un médecin, pas un avocat qui ne rêvent d'autant plus à la députation qu'ils ont moins de clients — j'allais dire de malades. — pas un professeur de neuvième (jui, en corrigeant rageusement les devoirs de ses élèves, ne se trouve supérieur à son état, si difllcile pourtant et si noble; pas un fruit sec qui, grâce aux articles — ni nouveaux ni neufs — qu'il se propose de puljlicr sur Plaide et ^lénandre, ou bien à la comédie plus pleine de réminiscences que d'idées (lu'il élucubre dans le silence de ses veilles, ne vive dans l'espérauee d'arriver, ])ar le ministère des beauxarts, à régenter les actrices, ou tout au moins, par un feuilleton de théâtre, à régenter les auteurs. Ils deviennent de jour en jour plus rares, ces maîtres ouvriers qui n'ont d'autre aniliilioii (pic de bien faire ce qu'ils

font. Augier n'avait que celle-là, et c'est peut-être une des raisons pour lesquelles il a été si grand. Je ne me rappelle pas avoir lu de lui un roman, ni une nouvelle, ni même un article de journal. Tout au plus a-t-il. dans sa première sève, écrit un minuscule volume de poésies, les Pariétaires, simple façon de forger pour devenir forgeron, et, plus lard, en plein succès, une réponse à Veuillot, qui l'avait attaqué personnellement. Je ne parle que pour mémoire d'une pla(}uette politique qu'il publia, je crois, sous l'Empire. Faire de la politique, ce n'est pas sortir de la comédie.

Mais, de même qu'il ne déplaçait pas le but de son œuvre, il n'en exagérait pas la portée, il n'en forçait pas les moyens.

C'était un écrivain de race, aussi nessayait-il pas de faire dire à notre langue ce qu'elle ne peut pas dire ; (juoique ce soit précisément pour un artiste d'aujourd'hui le comble de l'art de rendre un genre d'impressions qui lui est étranger par un genre d'expressions qui lui est impossible. C'est ainsi que le peintre cherche à écrire avec son pinceau, l'écrivain à peindre avec sa plume, et le compositeur, pour ne pas rester en arrière, à écrire et à peindre a la fois. Il n'est pas jusqu'à l'instrumentiste qui puisse se résigner à jouer

tout simplement de l'instrument dont il Joue, et récemment encore, pendant un concert, j'entendais derrière moi une femme s'écrier dans une sorte d'extase : « Mon Dieu ! que cet homme joue bien du violon, on dirait une flûte. »

Notre vieille langue française, elle, ne consent pas à ces échanges. Elle n'est douce qu'aux gens de bon sens et d'intelligence claire. Sa pauvreté d'expression force, du reste, à la netteté de la pensée. Pour ne pas être riche, elle est loin d'être indigente, mais elle ignore les à peu près et n'a qu'un mot pour une idée. Augier savait le trouver et n'éprouvait pas le besoin d'en inventer d'autres. Le lexique de La Bruyère lui suffisait.

C'était un homme de théâtre, mais au théâtre non plus il n'a jamais demandé que ce qu'il peut donner. Il a résisté à cette manie que nous avons tous, de grandir et de solenniser nos ceuvres par l'ambition de leur sujet et la prétention de leur objet; si bien que nos romans, les plus platement obscènes, se réclament aujourd'hui de la science et que le vieux mélodrame lui-même essaye de rajeunir son musée des horreurs en nous les donnant comme l'inéluctable résultante de fatalités physiologiques. Nous autres, les auteurs dra-

EMILE AUGIEU 293

matiques, nous sommes, d'ailleurs, tous un peu coupables d'avoir, au moins une fois, devant la rampe, résolu lestement, en quatre actes et en trois heures, quelqu'une de ces grandes questions sociales qui sont pendantes depuis des siècles.

Le bon sens d'Augier l'a gardé de ce travers. Tl n'a fait de la scène ni une chaire ni un barreau. Il n'y a ni prêché ni plaidé. Il estimait que les fins de la comédie sont de plaire, d'intéresser et de toucher; mais que, pour prouver, il y a des enquêtes plus minutieuses, des procédures plus sérieuses, des formes plus sûres; il croyait fermement qu'il appartient à la raison, et non à la passion de prononcer en ces matières graves. Il tenait pour insuffisant, et, en vérité, trop facile de faire triompher une opinion en choisissant pour la défendre le plus sympathique, le plus éloquent personnage d'une pièce, tout en laissant le soin de l'attaquer au plus ridicule ou au plus odieux, qui nécessairement n'y peut mordre. Il était persuadé, d'ailleurs, que le champ de la comédie, fermé à tout ce qui n'est pas simple, est encore assez large en le bornant à la peinture des caractères et des situations qui en découlent naturellement.

Et c'était justice.

Mais alors comment, avec tant de bon sens, a-t-il eu tant de succès? Car le bon sens et le bon goût sont plutôt des calmants que des excitants et n'ont jamais eu le pouvoir d'allumer l'enthousiasme. Ce sont des qualités nécessaires, sans doute, et qui peuvent maintenir un auteur à son rang, mais (pii ne suffiraient certainement pas à l'y amener. Pour arriver vite et haut, des défauts brillants le servent mieux que des qualités solides. Les femmes et les jeunes gens, ces êtres de sensation, ces meneurs d'âme qui sont les agents les plus actifs de la renommée, préféreront toujours à la simplicité et à la vérité les paradoxes renversants où ils croient voir la force, et les feux d'artifice de style qu'ils prennent pour du talent. Si je ne craignais de paraître paradoxal moi-même, j'allirmerais volontiers que les gentillesses rythmiques et savantes des Oncnlalcs, les Djinns, par exemple, ont plus fait, je ne dis pas pour la gloire, mais pour la célébrité du plus grand d(! nos poètes, (pie tant de pages élevées et superbes. Et, quant au plus lioninu! de nos poètes, je soutiens que la Ballade à la lune et

1rs Marrons du feu l'ont rendu plus populaire que les Nuits et la Lettre à Lamartine, Lamartine, le plus musicien de nos poètes, qui, du reste, avant la mort de Musset, ne le connaissait guère et ne le lisait pas. Et pourquoi, bien qu'en sortant un peu de mon sujet, n'irais-je pas jusqu'au bout de ma pensée? Je suis persuadé que Bonaparte a plus grandi dans l'opinion avec l'expédition d'Egypte — poétique et stérile — qu'avec la victoire décisive de Marengo. C'est à l'imagination des bommes bien plus encore qu'à leur raison que doivent s'adresser ceux qui veulent les dominer ou leur plaire.

Et combien cette vérité trop vraie l'est davantage encore au tbéàtre. maintenant surtout (pi'il est ouvert à la foule et que ce n'est plus à un public restreint que l'auteur s'adresse, mais au monde entier! Quels coups faut-il frapper qui soient assez forts pour attirer l'attention du monstre, au milieu du tumulte assourdissant de l'universel cabotinage? Quels gâteaux assez pimentés lui jeter pour tlatter les houppes de son rude palais? Quel langage lui parler, enfin, qu'il entende et qui le séduise? Tous y ont pensé, Augier ne s'en est pas préoccupé un instant. Il est demeuré vrai, simple, net, logique et a continué à créer des personnages qui

sont franchement ce qu'ils sont, ainsi que lui, et. ainsi que lui, dime seule venue. Ses courtisanes, même en devenant femmes honnêtes, restent courtisanes, comme Olympe ou la Séraphine des Lionnes pauvres; ses honnêtes femmes, malgré leur faute, sont toujours honnêtes femmes, comme Gabrielle, madame Caverlet et madame Bernard des Fourchambault ; il n'a pas fait du bonhomme Poirier un bourgeois sublime et de son gendre un gentilhomme avili. Et la forme n'a pas subi plus de changement que le fond. Il a été, jusqu'à la fin, le poète vigoureux de V Aventurière et le pastelliste délicat de Philiberte. Nulle entorse à la vérité, nulle concession de style, aucune de ces violences calculées, de ces témérités Icàches qui sont des invites au succès.

Comment donc, encore une fois, est-il arrivé si haut? Gomment, quand tout changeait autour de lui, le public lui a-t-il gardé sa faveur, à lui qui ne changeait pas? Comment, même quand, abandonnant le théâtre, il se retirait de la foule, la foule ne s'est-elle jamais retirée de lui! Pourquoi, enfin, le suffrage universel, auquel tout est aujourd'hui soumis, lui at-il confié le glorieux mandat de représenter la littérature dramatique de son temps et de son pays et le lui

a-t-il renouvelé pendant quarante années? En vérité, je n'en sais rien.

Il faut qu'il y ait dans ce peuple un fonds de raisor* native, de bon sens solide, de goût obstiné contre lequel ne peuvent prévaloir les tentatives faites pour l'égarer ou le corrompre. Il faut décidément qu'ellesoit plus nombreuse qu'on ne le pense, la francmaçonnerie de ceux qu'on appelait autrefois les honnêtes gens, et qu'ils ne s'émeuvent guère de ce qui nous émeut tant. J'en tire cette double conséquence à la fois imprévue et consolante : que d'abord ce que nous appelons ambitieusement nos révolutions littéraires ne sont que des émeutes d'iiommes de lettres, et qu'ensuite, chez nous, en ce qui concerne la littérature dramaticpie du moins, il y a une majorité de gouvernement.

Un soir — il y a déjà longtemps de cela — je sortais avec Emile Augier du Théâtre-Français. Nous venions d'assister à une première représentation qui avait brillamment réussi. Il était fort tard, le flot des

spectateurs s'était écoulé. Nous arpentions solitairement les longues galeries du Palais-Royal en causant dans le grand silence.

11 était enchanté de sa soirée, ravi de la pièce, très excité, et, chose rare, très loquace. Il rappelait les caractères, il reprenait les situations, insistait sur ce qui l'avait frappé, riait de ce qui lavait fait rire, et, passant du spectacle aux spectateurs, il jugeait leur jugement, commentait l'effet produit, l'expliquait, et tout cela avec une justesse, un tact, et, en même temps, une chaleur et une verve telles que je ne pus m'cmpècher de m'écrier :

— Mais enfin, Augier, d'où vient qu'ayant un amour encore aussi vif, un sens encore aussi net du théâtre, vous l'avez quitté ainsi, en pleine expérience, en pleine force? Pourquoi ahandonner tout à coup une carrière jusque-là constamment heureuse et qui promettait de l'être longtemps encore? Si je suis trop indiscret, n'en parlons plus, mais parlons-en, si je ne le suis (lu'uii ])eu.

— Vous ne l'êtes [)as du tout, me répondit-il gaîment; parlons-en! Je ne suis même pas fâché de l'occasion que vous m'offrez de voir clair en moi. Car, en cessant d'écrire, j'ai obéi à un instinct bien plus

qu'à un raisonnement et je serais curieux de savoir exactement pourquoi jai fait ce que j'ai fait.

» Donc, selon vous, j'ai abandonné en pleine force, en pleine expérience, une carrière jusque-là constamment heureuse et qui promettait de l'être longtemps encore.

» J'en suis fâché pour moi, mais ce ne sont là que <leux aimables compliments que je ne mérite, hélas! ni l'un ni l'autre. Non, je n'ai plus la force, car je n'ai plus la jeunesse; l'expérience me reste, il est vrai, mais ce n'est pas avec l'expérience que l'on fait des enfants. Quant à ma carrière que vous voulez bien appeler constamment heureuse, elle a eu, comme celle de chacun de nous, ses moments duriuscules, pour ne pas dire durs. Mon Dieu, je n'aurais pas assez aimé mon art, si je ne l'aimais pas encore. Pourtant, ne vous méprenez pas à mon enthousiasme de ce soir. Le bruit, la foule, les lumières, les applaudissements, l'énervement général, tout cela m'a gagné. Il n'est pas jusqu'à cette atmosphère particulièrement infecte des couhsses, faite de gaz, de toile peinte et de poussière mouillée qui ne m'agite délicieusement. Mais c'est purement réflexe, conmie disent les philosophes ; tout cela n'est qu'un rappel du passé, une flambée de sou-

venirs. Dans le plaisir que je prenais ce soir à la lutte, je sentais une joie secrète et lâche à ne plus être combattant. Et c'est pourquoi je vais rentrer chez moi sans regret, me coucher sans souci et dormir san& rêve.

— Et pourtant, voyons, cher ami, il est impossible qu'en abdiquant vous n'ayez eu que cette pensée mesquine de vous retirer après fortune faite?

— Non, car la fortune d'un artiste n'est jamais^ faite! Il faut qu'il lutte incessamment; moi, j'étais las. A votre âge, ({uand on commence une pièce, c'est toujours avec l'illusion du succès; au mien, c'est toujours avec la crainte d'une chute. Cet aléa constant qui fait l'attrait de notre art en fait aussi le danger... et (juel danger ! . . . Connaissez-vous les Mille et une Nuits t

— Par cœur.

— Vous vous souvenez du conte charmant des deux sœurs jalouses de leur cadette?

— Et du prince Bahmann, qui veut gravir la montagne au sommet de laquelle il doit trouver l'oiseau qui parle, l'arbre qui chante et l'eau couleur d'or... Oui, certes.

— Alors, rappelez-vous les paroles du vieux derviche à ce jeune ambitieux : « En montant, vous.

j> verrez à droite et à gauche une quantité de grosses » pierres noires, et vous entendrez une confusion de » Yoix (le tous côtés qui vous diront mille injures » pour vous décourager et pour faire en sorte que » vous ne montiez pas jusqu'en haut; mais gardez- » vous bien de vous effrayer et. sur toutes choses, de » tourner la tête pour regarder derrière vous; en un » instant, vous seriez changé en une pierre noire » semblable ù celles que vous verrez, lesquelles sont » autant de seigneurs comme vous qui n'ont pu » réussir dans leur entreprise.

» Eh bien! moi aussi, j'ai gravi la montagne enchantée, et les seigneurs qui n'avaient pas réussi dans leur entreprise ne m'ont point ménagé. Je l'ai même gravie souvent et quelquefois heureusement, mais je ne peux pas la gravir toujours, je n'ai plus de jambes. Et il faut la gravir toujours, je vous l'ai dit; la vie de l'artiste est un combat qui ne doit pas finir, car, après sa mort, il faut encore que ses œuvres défendent sa mémoire.

— La vôtre sera bien défendue, soyez tranquille.

— Qui sait?

— Comment?

— La mode change.

— La mode! allons donc! ce n'est pas la gironette qui lait tourner le vent.

— Non; mais le vent souille où il veut. Et puis il y a la jeunesse qui vient, aussi ardente à détruire que la vieillesse l'est à conserver. On voit les choses autrement. Chaque génération a ses lunettes. Et d'ailleurs pour me défendre devant l'avenir, encore faut-il qu'il connaisse mes comédies.

— Les vôtres? mais on les jouera toujours!

— Quel auteur peut se flatter que ses comédies seront jouées toujours? Il y a mille raisons, quand il est mort, pour trouver qu'il tient trop de place, sans compter la politique.

— La politique?

— Assurément. La politique (jui a aujourd'hui la mainmise sur tout, sur le théâtre comme sur le reste. Uui me dit que ma personnalité, ma vie, mes œuvres plairont au gouvernement qui sera, et que, ne rentrant pas dans cette littérature d'État qui tend de plus en plus à s'établir, on ne mettra pas mon répertoire au iroc? Vous riez? Au train dont vont les choses, qui Ijourrait afiirmer (|u'on représenterait encore les drames de Victor Hugo s'il n'avait pas écrit les Châlimcnls, et les comédies de Molière, s'il n'avait pas fait Tarlufel

— Tous les théâtres ne sont pas subventionnés.

— Et puis, reprit-il sans m 'écouter et comme se parlant à lui-même, et puis... je me sens dépaysé dans mon pays. Il me semble qu'il a changé de mœurs et de langage. Il y a des indifférences que je ne m'explique pas et des enthousiasmes que je ne comprends pas davantage. On se pâme à des audaces où je ne vois que des fautes de goût, et devant des virtuosités où je ne trouve que des fautes de français. Parfois, je me compare prétentieusement au chevalier Bayard vis-à-vis de l'artillerie. Il me semble (jue l'on ne combat plus avec de nobles armes. Mai^, ce qui est plus grave et plus significatif encore, c'est que, après avoir trouvé jusqu'ici mauvais ce qu'on faisait jadis et bon ce qu'on faisait de mon temps, je me sens maintenant, au contraire, une propension vague à trouver parfait tout ce que l'on faisait autrefois et inférieur ce que l'on fait aujourd'hui.

— Reparlez pas ainsi, cher ami, ce serait la fâcheuse vieillesse...

— Vous l'avez dit, c'est elle, fit-il tranquillement. Mais pourquoi fâcheuse? Quand on est vieux, on ne vous craint plus, on ne vous discute plus, on vous traite en être inoffensif et doux. Tout ce qu'on vous

niait, on vous l'accorde et même davantage; on est respecté, aimé, mieux aimé même car on aime mieux, et tout ce que l'intelligence perd, le cœur le gagne... Non, non, croyez-moi, c'est charmant la vieillesse! »

Et, entre un sourire et un soupir, il ajouta doucement :

— Quel malheur que cela dure si peu !

Pauvre Augier, il avait raison, la sienne a trop peu duré!

A présent, sur les hauteurs boisées d'où il pouvait voir sa maison, dans un petit cimetière de village, il repose.

Après la solennité des pompes religieuses, l'éclat des grands honneurs militaires, le tumulte sympathique et brutal des foules, ses amis, suivant sa volonté, l'ont ramené à la campagne paisible qu'il habitait.

Par l'étroit sentier bordé de haies encore fleuries, ils ont monté son cercueil et l'ont couché à la place qu'il avait choisie pour y dormir son dernier sommeil.

Il est là, le vieux maître, dans la sérénité de la solitude et du silence, réuni à ceux qui l'avaient aimé, attendant ceux qu'il aimait, restant ainsi, par delà le tombeau, semblable à lui-même, et, autant que Dieu le permet, renouant, après sa mort, les chères habitudes de sa vie.

Page 1