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Entre tous les bateaux que de nos jours on prône, Il n'en est pas pour moi do plus grands, de plus beaux, Que les vieux Bonardel, quand, chauffant leurs fourneaux, Ils franchissaient d'un trait les rapides du Rhône.
les bords enchantés, ô les riants coteaux, Où pendaient au soleil les vendanges vermeilles ! Vieux donjons ruinés, hantés par les Corneilles, Qui volent en criant à Tentour des créneaux.
Grèves de sable lin, où Tosier seul verdoie.
Longs rideaux de peupliers, débris d'antiques ponts, Vcntoux, et toi Soleil, qui du haut de ces monts Plonges dans le courant un rayon qui flamboie :
Quels aspects ! au tournant, derrière le^ ilôts. Le fleuve qui se perd semble fermer ses rives ; Puis il ouvre soudain de larges perspectives, Emportant les regards à la suite des flots.
PliHi rapides encor s'envolaient mes pensées Lorsque, loin de Paris, après quelque concours. De mon vieux Rhône, heureux d'emprunter le secours, Je partais de Lyon. Peines, douleurs passées!
Le travail nuit et jour, continuel effort !
Les combats acharnés, les âpres espérances, Les découragements soudains, pires souffrances ! Comme tout s'effaçait dans les brumes du Nord !
Aimables souvenirs de mon adolescence :
Le foyer paternel, pour un moment rendu.
Et le repas du soir, où j'étais attendu
Mon âme à ces tableaux s'exaltait. Provence,
— Nous approchions —déjà je te sentais dans l'air! La bise qui passait me soufflait au visage L'odeur du romarin ; et déjà sur la plage Se montrait l'olivier, et son feuillage clair,
Parmi les noirs cyprès alignés à la file !
Plus de brouillards ! Le Ciel s'ouvre comme un rideau Et montre au dernier plan d'un merveilleux tableau. Comme en un nimbe d'or, le profil d'une ville :
Tarascon ! Ce point noir, c'est l'antique château. Où le bon roi René faisait de la peinture ; r«^ ♦^-it bleu, mon clocher ! bâti sur la masure irthe, en expirant, fit placer son tombeau.
Mais la cloche du bord annonce Tarrivée :
Voici le pont ! Les quais, les berges, tout est plein
D'amis et de parents, la lorgnette à la main.
On se cherche, on s'appelle : on court sur la levée.
Le bateau cependant manœuvre pour Tabord En pivotant sur l'eau, qu'il bat d'une seule aile : On stoppe. Mille cris partent soudain : c'est elle ! Tiens, c'est toi ! ce sont eux ! Les uns sautent à bord ;
Et les autres, d'un bond, s'élancent sur la terre. On s'embrasse ; on est pâle ; on ne dit rien d'abord : Ce sont des ris, des pleurs ! puis on quitte le port, Bras dessus, bras dessous : les colis par derrière.
Et les voisins partout d'accourir sur le seuil ! Les voisines aussi : Quelles mines coquettes ! Un ruban, un fichu : ravissantes toilettes !
Et les caquets du cru pour compléter l'accueil I
langue de Mistral, doux parler de Provence !
Jamais, même aujourd'hui, je ne suis plus heureux Que le jour où soudain ton rhythme harmonieux Résonne à mes côtés, après un an d'absence 1
Enfin voici la rue, et voici la maison,
Où ma mère, fuyant les regards de la foule,
Gourmande la lenteur de l'heure qui s'écoule L'oreille au guet, disant tout bas quelque oraison .
La porte s'ouvre. Dieux ! quels transports de tendresse ! Non, celui qui n'a pas connu de tels moments, Ignore le plus vrai de tous les sentiments Et rineffable goût des meilleures caresses !
Ma mère m'écrivait cinq ou six fois par an, Tout au plus : il fallait de grandes circonstances I Et pourtant, au milieu de ces longues absences. Je la sentais toujours... là I... comme un talisman !
Ma vie à chaque instant s'inspirait de la sienne. Son jugement si sûr, son cœur si droit, si haut, Marquaient le but. Sa voix semblait dire : Il le faut I Et j'allais... Quelle mère. Hélas ! était la mienne !
Bonne, comme elle était belle, sans le savoir, La terre onc ne vit plus noble créature !
Sainte, qui cherchait Dieu partout dans la nature, N'ayant qu'à regarder en elle pour le voir î
Maintenant la maison est triste. La fauvette Revient tous les Avrils : ce sont les mêmes chants. Mais pour les écouter, où sont tous les enfants Qui guettaient son retour, et qui lui faisaient fête ?
Pauvres oiseaux ! L'hiver, nous faisions de moitié En goûtant. Les pinsons et les bergeonnettes
Se posaient près de nous, attentifs aux miettes
Mais qu'importe après tout ? D'autres en ont pitié.
Rien ne change ici-bas, rien que nous. Dans le lierre
Viennent soir et matin s'ébattre les moineaux.
Le figuier, obstruant la cour de ses rameaux.
De ses beaux fruits trop murs jonche à Tentour la terre.
C'est le même soleil, les mêmes horizons !
Les mêmes fossés verts autour des moissons blondes ; Et les mêmes roseaux, au bord des mêmes ondes. Et les grands cyprès noirs, et les blanches maisons I
Et le vague relief des bleuâtres alpines !
Dans son lit trop étroit, le vieux Rhône écumeux Se soulève en grondant, et, taureau furieux, Heurte le sol sacré de ses cornes divines !
Décembre 4 854.