C. G. ESTLANDER
De celle (Brangaine) se doubte la reyne durement, car elle a paour qu'elle ne die au roy toute la vérité de son estre. Si pense que se estoit délivrée de Brangaine, elle n'auroit iamais d'autruy doubtance.
et cil qui de rien nol redoute, quar poi où elle est. — Où? dit Palamides. — Cerconnoissoit la bonté de sa chevalerie, li res- tes, dit le chevalier, elle n'a nulle paour pont: Oe sai bien où ele est. estes vos de vous, par moy Tavés vous perdue, cil qui renmeines. — Oil voir, ce dit Palamides. — Or sachiés, fet li chevaliers, que à lui avés vos failli et par moi Tavés vos perdue.
(3:o) De celé (Brangaine) se doubte la reine durement, quar ele voit que li rois Marcs se déduit plus volontiers o Braingain que il ne fet a nule autre damoisele.
si li aura tost dit toute la vérité de son estre. Si pense que se estoit délivrée de Brangain, ele n'auroit iamais d'aultruy doubtance.*)
Cette compai-aison de diflFérentes rédactions montre Tesprit littéraire du temps en train de construire ces vastes monuments, dont les in-folio-maximo à la Bibliothèque impériale nous offrent des spécimens étonnants. Partant d'une rédaction primitive, les écrivains du Xllime jusqu'au XV:me siècle, en qualité d'auteurs ou de copistes et chacun à raison de ses connaissances littéraires et de ses loisirs seigneuriaux ou claustrais, y ont mis leurs contingents de phrases, de motifs et d' aventures. L'invention ne leur contait guère plus que la composition. Ce qu'ils ajoutaient, ils l'empruntaient tel quel à
*) Ce motif, qui implique un sentiment de jalousie de la part dTseult, est tout-à-fait étranger aux antres rédactions en prose. Au contraire, nous le trouvons chez Godefroy de Strasbourg aussi bien que dans le poème qui porte le nom de Thomas the Rhymer. Voici la stance LVII de celui-ci:
„Sche thought, ^Y may be wroth,
Sche lay first bi the king.
For Y bihigt her cloth»
Gold and riche wedding; Tristrem and Y boaythe,
Beth schent for our playing»
Better is that we rathe,
Her olive bring."
Plus loin, nous ferons remarquer une conformité encore plus frappante, qui constatera des rapports très intimes entre ledit Thomas et lauteur du ms. n:o 49 Harl. Bien que celui-ci ne laisse pas d^être un des nombreux copistes qui ont suivi le rédacteur primitif en prose, il est évidemment en même temps au courant de la version riméCp ce qui nest pas démenti par son parler anglo-normand.
Sur le roman de Tristan, 7
la vie actuelle, aux traditions en vogue, aux auteurs grecs et latins, et la manière dont le nucleus se transformait sous leurs mains ressemble à peu près à ce qu'on désigne dans la physique par le moi juxtaposition. Cependant un tel volume d'épisodes monotones et mal cousus ne cessait de charmer ses i lecteurs; bien souvent destiné à leur fournir Tunique source d'amusement et d'instruction, il devait naturellement en contenir autant que possible. Heureusement l'invention de l'imprimerie est venue interrompre un développement qui menaçait l'art aussi bien que le bon sens. Les Jehan le Bourgoys, les Antoine Vérard, les Michel le Noir, les Denys Janot, afin de conformer les romans aux exigences de l'art typographique, se virent forcés à les réduire à des dimensions plus modestes. En élaguant les plus grosses additions, ils rendaient au sujet l'influence nécessaire sur la forme, ou bien le mettaient à même de la reprendre.
Nous regrettons de ne pouvoir considérer notre ms. comme la rédaction primitive, le nucleus des romans en prose de Tristan, ni comme une copie très exacte de cette rédaction. Cependant, l'existence d'un original primitif ^ est suffisamment prouvée par les conformités, textuelles comme substantielles, qui se répètent sans exception dans tous les mss., et d'après lesquelles on pourrait presque reconstituer le texte. Or, de tous les mss. que nous connaissons, l'original qu'a suivi notre copiste est celui qui se rapproche le plus de cet original primitif, puisqu'il contient très peu d'additions qui ne soient communes à toutes les rédactions en prose. Quant à l'auteur de l'original primitif, il a eu soin, lui-même, de nous éclairer sur sa personne, et bien que nous ne le connaissions pas d'autrepart, ce qu'il dit nous paraît tout conforme à la vérité, tant il est explicite sur les circonstances qui l'ont porté à écrire, et tant les copistes ont rendu scrupuleusement ses mots. Les voici:
Or ce que ie ai leu et releu et apreneu par maintes fois le grant livre de latin, celuy meemes qui devise apertement Testoire del saint Graal; Molt me merueil que aucun proudome ne vient avant qui empreigne à treslater de latin en romans, car ce seroit une chose che volentiers orroient poure et riche por qu'il eussent volonté d'escouter et d'entendre belles aventures qui avindrent sans doutance en la grant Bretagne au tens le roi Artus et devant tel, ensi com l'estoire del saint Graal le vos tesm oigne. Mes quant ie voi que nus ne l'ose emprendre, por ce que trop i auroit à fere, car molt est merveilleuse l'estoire, ie Luce, chevalier et sire del castel del Galt, voisin prochain de Saleberes, com chevalier amoreus et envoisiez, empreigne à traslatier de latin en François une partie de ceste istoire. non mie por ce que ie saie gravement François, ains appartient plus ma parleure et ma langue à la manière d'Engleterre qu'à celé de France, com cil qui fui en Engleterre nés; mes tel est ma volente et mi proposement che ie en langue Françoise le traslateray au mieux que ie porai; non mie en tel
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manière que ie quiere a . . . . mensonge, mes la vérité tote aperte demostrerai et ferai savoir ce que le latins devise de Tistoire de Tristan, qui fu li plus souerain chevalier qui onquel fust el royaume de la grant Bretagne et devant le roy Artus, et après fors seulement Oalas, le très buen chevalier, et Lanceloth del Lac. Et le latins meemes de Testoire del saint Graal devise apertement qu^au tens le roy Ârtus ne furent che trois chevalieit qui très bien feissent s^apriser de chevalerie: Galas, Lanceloth et Tristan, de ce trois feit li livre mencion sor tos les autres. **)
Nous n'avons pas bien compris pourquoi ces mots ne doivent pas être entendus à la lettre. Le bon messire Luces, quoique seigneur d'un château, avait le goût tellement littéraire qu'il lisait et achetait des livres latins. Le grant livre du Graal qu'il avait „tant leu et apreneu" n'était à coup sûr qu'une copie de celui que M. Paulin Paris dit composé par Gautier Mapes**), et que les contemporains nous font regarder comme traduit en français par ce littérateur distingué à la cour de Henri II. L'exemplaire que possédait le seigneur de Gast ne peut avoir été exactement semblable à celui que suivit en traduisant Gautier Mapes, puisqu'il y est question de Tristan et que la traduction de Gautier n'en fait nuUepart mention. Ce rapprochement des deux traditions, de celle de la table-ronde et de celle de Tristan, dû à quelque copiste oiseux, a suggéré à messire Luces l'idée de prendre le grant livre du Graal pour point de départ: „por ce que ie sai bien que ce fn vérités, assure-t-il, voudrai ie en commencier en cestui point l'estoire de monseigneur en tel manière." Il faut l'avouer, cet air de traducteur qu'il cherche à se donner ne lui appartient pas, puisque l'histoire de Tristan assurément v n'entrait pas dans le livre latin dont il parle. H l'a rédigée lui-même d'après des traditions bretonnes locales, et afin de donner plus d'éclat à son ouvrage, il a commencé par exploiter les fictions du saint Graal. Du reste, aucun auteur de ce temps-là, lorsqu'il aborda un sujet quelconque, n'eût été à son aise à moins d'entretenir lé lecteur suffisamment de l'origine, de l'éducation et des premiers exploits du héros.
Ainsi, rien ne paraissait plus convenable au seigneur Luces que de commencer le récit par Joâeph d' Arimathie et les douze fils de Brons, parmi lesquels il destine le onzième à de longs voyages, au bout desquels il est jeté dans la mer par des marins désespérés à l'instar de ceux du prophète. Sa femme Celynde, enceinte d'un fils, aborde Comouailles, où le roi Tanor l'épouse
*) Les fautes grossières, dont nous avons retenu les plus remarquables, proviennent d une main italienne, qui a renouvelé récriture presque effacée de la première page de notre ma.
**) Les Manuscrits François de la Bibliothèque du Roi. Paris 1836, t. I p. 160. — V. aussi Thomas Wright, Biographia Britannica literaria; Anglo-norman period. London 1846, p. 304.
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mais condamne en même temps Tenfant à être exposé. Cependant, Thabile auteur parvient à le sauver sans beaucoup de peine pour lui faire tuer plus tard son père et épouser sa mère. Plus heureux que lïUustre prince de Thèbes, ce prince, qui s'appelle AppoUon, se fait baptiser par saint Augustin, qui convertit de même tout le pays, où le saint homme tiouve devant lui un philosophe qui avait dressé des autels aux dieux inconnus. On le voit bien, outre le grand livre du Graal, seigneur Luces possédait aussi les livres sacrés, il avait lu dans l'histoire ecclésiastique de Bède (Lib. Il Cap. 2) de la conférence que fit saint Augustin avec les prêtres gallois pour les convertir de leurs mauvais usages, il savait quelque chose de l'Oedipe et encore d'autres récits, et de tout cela il profite grandement. C'est à la page 24 de notre ms. qu'il nous raconte du roi AppoUon, qui n'est ni père ni grand-père de Tristan, et il en met autant avant de compléter Téducation de ce dernier. Cette partie, qui occupe au moins le sixième de l'ouvrage entier, n'a rien à faire avec les traditions populaires, qu'avaient exploitées avant lui les trouvères et les minstrels anglo-normands.
Voilà comment nous nous expliquons la composition de l'original primitif de tous les romans en prose. C'est ce qu'affirme en partie Hélie de Borron, le continuateur de l'ouvrage de messire Luces, lorsqu'il raconte quelque part qu'un beau jour le seigneur de Gast, ayant lu le livre de saint Graal et après avoir entendu les jongleurs du pays chanter les aventures de Tristan, se mit en tête de faire un livre de tout ce qu'il avait lu et ouï dire.*)
En face de ce témoignage, on ne saurait douter que les chants des jongleurs et d autres traditions en vogue dans le voisinage de Salisbury ne soient le fonds dont messire Luces a formé le corps de son livre. Comme cela arrive presque toujours quand on remonte à la première rédaction des romans en prose, le nucleus du roman ne présente qu'une conglomération de chants et de traditions populaires, transformée en prose et bien difficile à démêler. Malheureusement, les mss. rimes concernant Tristan sont très rares à présent. C'est en vain que nous les avons cherchés en Angleterre et en France comme
*) P. Paris. 1. c. — Dans le ms. n:o 6776. 2. (fonds Colbert 2996) à la Bibl. de Paris Hélie de Borron, homme lige du roi Henri lU, s'exprime ainsi de ses travaux: maintenant que la grant froidure de cestui yver sera trespassée et nous serons en la douce saison que l'on apele le tens de ver, je qui adonc me sera repousez après le grant travail que j'ai ehu de cestui livre, en tout oui ai demoré au mien escient cinc ans tous entiers, ferai-je un autre grant livre enquel je crois bien accomplir toutes les choses que messire Luces de ^ Oast qui premièrement fut commencieres et ordenerres de translater de latin en françois les grans livres de la table-ronde.
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en Italie, toutefois sans prétendre d'avoir remué toutes les liasses, ni visité toutes les collections. H se pourrait fort bien que la collection de la reine Christine au Vatican, très riche en fait de poésie d'aventure, en contînt quelque chose, quoique Tétat suranné du catalogue et la surveillance jalouse rendent inaccessibles ces richesses d'Hespérides. Les fragments que publia M. Michel, il y a trente ans, sont les seuls débris qu'on ait retrouvés de cette branche de la poésie française du moyen âge. Le plus complet de ces fragments, qui ne contiennent rien de sérieux ou d'historique, ne commence qu'avec les amours de Tristan et d'Yseult; mais il y a deux travestissements ou, si l'on aime mieux, deux traductions à l'aide desquelles on peut se faire une notion assez exacte de la rédaction primitive en vers, à savoir le ,,metrical romance ^^ que publia Sir Walter Scott et la grande romance ,, Tristan und Isolde" de Godefroy de Strasbourg.
Nul doute que la composition poétique ne soit indépendante et même antérieure à celle en prose. Les trouvères et les minstrels n'avaient pas lu le grand livre de saint Graal, ils ignoraient absolument l'intéressante histoire de Celynde et d'AppoUon, et partant ils racontent l'origine et la naissance du héros d'une autre manière. Ce n'est que quand les relations entre les rois de Comouailles et d'Irlande commencent, que les deux rédactions se rencontrent sur un fonds conmiun. M. Amaury Duval, dans l'Histoire littéraire de la France (t. XIX, p. 690), a déjà remarqué que Touvrage de Luces de Gast n'est pour rien dans les fragments des poèmes. Godefroy de Strasbourg, qui connaissait bien des livres sur Tristan en latin et en langue romane, les rejetait comme douteux et ne se contentait pas avant qu'il eût trouvé le poème écrit par Thomas de Britanie d après des livres britanniques.*) H suit alors
*) N ayant pas soas la main le poème original de Godefroy, nous suivons la traduction de M. Simrock, Leipzig 1855. — Y. p. 7:
Sie sprachen in der Weise nicht Wie Thomas von Britannien spricht, Der sich auf M&ren wohl verstand Und in britannseben BUchem fand AU dieser Landesberren Leben, Davon er Kund uns bat gegeben.
Was er von Tristans Lebensfabrt Uns Zuverlâssges bat bewabrt, Das war icb lang beflissen Aus BUchern zu wissen, Lateiniscben und w&lschen . . .
So sucbt icb denn und suchte lang Bis mir des Bûches Fnnd gelang . . .
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la même route que la romance écossaise, qui se rapporte encore à Thomas de Britanie, nommé aussi par les fragments comme qui pourrait garantir le mieux la vérité. Quel que soit cet auteur, il est évident qu'on lui doit la rédaction poétique, et qu'il a su dans son poème mieux que seigneur Luces dans son roman garder, pour ainsi dire, la nationalité de la tradition. D'un coté les traits du héros national en lutte contre des oppresseurs étrangers y sont plus frais, de l'autre coté Fanecdote qui constitue la partie centrale de la vie de Tristan respire des moeurs plus rudes et moins réfléchies. Il est on ne peut plus évident que le poète a réuni sous le nom de Tristan deux traditions de source diflFérente, Tune toute locale et historique, Tautre provenant de la vie privée et romanesque, dont les événements ne se rapportent pas nécessairement à Fhistoire ni à certain pays. Comme trait d'union il a introduit le philtre magique qui n'est pas précisément, quoi qu'en dise M. de Villemarqué, d'origine bardique. Quant à l'histoire de la naissance de Tristan, qui paraît avoir donné lieu à l'invention du nom, elle est sortie d'un autre état des choses, dont nous parlerons plus tard.
La première des deux parties .constituantes est fondée sur de vieilles traditions d'une lutte prolongée entre les habitants de Cornouailles et ceux d'Irlande. Il se fait des expéditions maritimes, des combats singuliers, des persécutions; le roi d'Irlande va jusqu'à menacer de mort tout homme de Cornouailles qui se laisse trouver dans son pays; enfin les dissensions nationales sont apaisées au moyen d'un mariage. C'est là le fond, sur lequel tous les auteurs, prosateurs comme poètes, font briller les exploits de Tristan, jeune prince d'Ermonie, d'où il est venu par aventure passer son enfance auprès du roi March, son oncle maternel. Après avoir raconté différemment son origine et sa naissance, ils tombent subitement d'accord sur ces souvenirs d'une vielle haine nationale et sur les entreprises qui s'en sont ensuivies. n avint un beau jour, nous disent-ils, qu'un navire de l'Irlande arriva en Cornouailles. Morolth (Moriaunt), illustre guerrier et beau-frère d'Anghis (Angus), roi d'Irlande, en est le chef et il vient exiger le truage que ceux de Cornouailles doivent à ceux d'Irlande, et qui de temps en temps est levé par des expéditions armées. Les romanciers nous font une description tiès large du découragement que causa l'arrivée du guerrier irlandais. Alors le jeune Tristan se présente parmi les Comoualiens aux coeurs défaillis, il défie le chef irlandais, et sort vainqueur du combat qui s'ensuit, quoique grièvement accablé d'une blessure empoisonnée, que personne ne sait guérir si ce n'est la femme et la fille du roi Aughis. Tant il y pense et tant il regarde la mer sous ses fenêtres, que l'idée lui vient de faire faire une nacelle où il s'embarque
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tout seul, n arrive à Deivelin (Difflin, Dublin) où réside le roi d'Irlande et fait si bien avec sa harpe et sa rote que les deux dames de haut parage l'acceptent comme maître de musique et le guérissent. Sans être reconnu, il retourne au bout de Tannée en Comouailles, au grand déplaisir des envieux parmi les courtisans à Tyntagel. Ces envieux persuadent au bon roi March que l'état célibataire, dont il a joui jusque-là, n'est pas compatible avec Fintérêt du royaume ni avec son bonheur domestique, que c'est précisément Yseult aux blonds cheveux, fille du roi Anghis, qui lui convient, et que personne n'est plus apte à en faire la demande que Tristan. Celui-ci, bien qu'il connaisse les rigueurs qui attendent en Irlande les gens de Cornouailles et spécialement le meurtrier de Morolth, accepte la mission et réussit à merveille, grâce à la victoire qu'il remporte sur un di*agon qui dévastait le pays, et dont le vainqueur serait l'époux de la belle princesse. Au moment du départ la reine, préoccupée du bonheur de son enfant, confie à Brangaine, servante d Yseult, un philtre magique destiné à March; cela fait, on quitte le pays pour n'y retourner plus; dans la partie suivante le poète a complètement oublié l'Irlande, le roi, et la haine nationale, comme s'ils n'eussent jamais existé. Chemin faisant, Tristan et Yseult partagent par mésaventure la fatale boisson, qui les enchaîne par un amour irrésistible, après quoi Tauteur les promène à travers une multitude d'aventures.
Maintenant, il faut admettre que c'est bien de Cornouailles et d'Irlande qu'il s'agit dans cette partie dont nous venons de faire le sommaire. Le peu d'estime que professent les romanciers pour les gens de Cornouailles peut être regardé comme une preuve de ce que la tradition s'est foimée ailleurs, dans la patrie du héros ou autrepart, mais cela ne nous autorise pas à supposer que les faits eux-mêmes soient tout-à-fait controuvés ou à leur assigner un autre théâtre. L'ensemble en est trop conforme à ce que nous savons pour sûr et pour possible, et les localités sont rendues d'une manière trop exacte, pour qu'on puisse trouver un autre système de les expliquer. Des noms tels que Deivelin, Tyntagel (Tindagium des Latins), Anghis et March, dont le dernier apparaît plus d'une fois dans l'histoire du pays, servent à guider nos recherches, et même la nacelle dans laquelle Tristan traversa la mer, bien que couverte de drap de soie et remplie de viandes à discrétion, nous rappelle vivement les petites barques d'osier dont pai-le Solinus (Polyhistoriœ c. 22) en mentionnant des voyages qui se faisaient par mer entre l'Hibemie et le pays où demeuraient les Dumnonii. — Nous allons donc chercher l'origine de cette partie du poème dans l'histoire de Cornouailles.
Remarquons d'abord que les poèmes, dans la partie en question, font tous
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une distinction précise entre le Comouaîlles et la grande Bretagne. Par cette dernière dénomination ils désignent plutôt le pays de Galles, avec lequel on est bien souvent en rapport, que TAngleterre dont ils ne possèdent que des notions bien confuses. Cela peut nous engager à chercher Torigine de la tradition à une époque où il existait des relations fréquentes entre les Bretons de Cornouailles et ceux du pays de Galles, et où la domination anglosaxonne ne s'étendait pas encore au promontoire au delà de Tamar. Or, c*est bien connu qu'en 926 le roi Aethelstan vainquit et chassa Howel, le dernier des roitelets en Cornouailles, qui probablement est le roi Higuel dont les annales cambriennes mentionnent le pèlerinage à Rome sous l'an 928*); après ce temps-là il n'y a ni de roi, ni bientôt même de peuple dans ce coin de l'île britannique qui aient pu entrer dans des relations quelconques avec llrlaude, et par conséquent nous bornerons nos recherches à l'époque qui précède cet événement.
Par malheur, la race bretonne des deux cotés de Tamar, bien que ce fût là le pays d'Arthur, de Ghérent, de Caradawg et d'autres chefs illustres, a dispaini complètement sans laisser des chroniques ni d'autres traces de son existence. Le peu que nous en savons est dû aux maigres notices des Âfinales Cambriœ et des chroniques anglo-saxonnes, mais dans les renseignements qu'elles offrent il n'y a rien qui se rapporte à la tradition dont nous cherchons l'origine. Cependant il y a une circonstance, dans le récit que nous résumions plus haut, qui mérite une attention sérieuse. Lorsque le combat entre Morolth et Tristan doit avoir lieu, on choisit une petite île vis-àvis de la plage où attendaient les partisans des deux combattants, „et soit chascuns, dit le roman, maroniers de soi meismes, por soi et son cheval, et quant il seront venu en l'ille, per à per, sans autre compagnie, adonque soi ceste querele desraismé par eux deux, si come est establi." Cette coutume, établie de temps immémorial parmi les vikings, est évidemment d'origine Scandinave et porte dans les sagas le nom de Holmgang^ espèce de combat qui se pratiquait d'après des règles, essentiellement confoimes à celles qu'indiquent les poèmes aussi bien que le roman. **) De ce que cet usage scandi-
*) The Anglo-Saxon Chronicle: ^(926). And he rnled aU the kings who were in this island, first. HuwaI, king of the West-Welsh** ... — Florentii Wigorn. Chron.: ^DCCCCXXVI: Omnea etiam reges totiuB Albionis, regem scilicet Occîdentalium Britonnm Huwal... proelio vicit et fugavit." — Annales Cambriae: „(928). Higuel rex perrexit ad Romam." **) Godefroy de Strasbourg s exprime ainsi:
Nnn war den KUmpen, den Zween, Eine Rampfstatt ausersefan.
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dinave s'est introduit chez les Bretons, nons concluons que la tradition s'est formée après l'époque où commencèrent les descentes des vikings, c'est à dire, après le commencement du IX:e siècle. En 835 les Danois, abordant la côte de Comouailles, s'allièrent aux Bretons contre Ecgbert, roi de toute la Heptarchie, qui les dérouta à Hengestdown. Durant le siècle suivant, depuis cet événement jusqu'à la dernière lutte, le royaume de Comouailles jouissait d'une paix non interrompue du coté des Anglo-saxons, et c'est là une raison de plus pour nous de le regarder comme la seule période qui puisse présenter un fond s'accordant avec les faits de la tradition.
Ces considérations ne peuvent que porter de l'ombrage à l'opinion que nous a communiquée M. Wright. À l'avis de cet éminent connaisseur de la littérature anglo-normande, il ne serait pas impossible que l'histoire de Tristan
Ëine kieine Insel in dem Meer, So nah dem Ufer und dem Heer, Dass man da wohl Ailes sab Was auf der Insel geschah; Und Bollt en Jeder das vermeiden, Ausgenommen dièse Beiden, Dass er anf die Insel kftme Bis der kampf ein Ende n&hme.
A la vérité, les vikings ne se servaient point de chevaux dans leurs combats, et à coup sûr Morolth, naguère arrivé par mer, n*en amenait non plus, bien que le poète se soit conformé dans cette circonstance à lusage chevaleresque. Selon les sagas (v. entre autrer Ketil Hœngs., Oigalums., Gunnlaugs.,) on voulait prévenir par cet usage les issues meurtrières, car c était perdre le combat que d*être poussé hors du terrain, qu*on choisissait aussi, le cas échéant, sur terre et marquait alors par des limites fixées. — V. aussi Weinhold, Altnordisches Leben, Berlin 1856. — Citons encore un trait par lequel les poèmes rappellent vivement les bravea guerriers du Nord. Quand les deux champions arrivent à Tile, Tristan pousse sa nacelle dans le vide et dit à Morolth, qui en demande la raison: Je te le dirai, si tu moccis, tu te mettras en ta nacelle et repasseras à tes gens, et si je toccie j*en ferai autretel.
„Thai seylden into the wide,
With hir schippes two, Moraunt band his biside,
And Tristan let his go.
Moraunt seyd that tide:
^Tristan, whi dostow so^T ^Our on schal hère abide,
No be thou never so tro
Wether our to Uve go,
We hâve enough of this^.
Sir Trisirem, a meiricai romance, éd. by W. Scott.
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ne soit qu'un travestissement des aventures de Hereward, telles que les a conservées la chronique qui porte son nom. Mais dans ce cas, quelles connaissances historiques et quelle force d'imagination ne faudrait-il pas attribuer à notre poète, pour qu'il ait pu dégager le chef anglo-saxon de son caractère national, le transformer en Breton, et puis inventer pour la nouvelle mise-enscène un état des choses exactement conforme à celui qui existait trois cents ans avant lui? Or, ce sont là des suppositions faciles à admettre quand il s'agit des poètes savants de nos temps, mais incompatibles avec la nature de la poésie traditionnelle du moyen âge.
À la vérité, s'il était permis de chercher ailleurs, nous donnerions la préférence au Brut y Twysogioriy d'autant plus volontiers que la transformation d'un prince, d'un royaume, d'un événement du pays de Galles, en prince, en royaume, en événement de Cornouailles, n'aurait pas oflfert au poète de si grandes difficultés. Aussi, en lisant „la chronique des Princes" fûmes nous frappé de prime abord des analogies, qui semblaient ne se restreindre pas à des généralités, des relations sans cesse existantes entre le pays de Galles et l'Irlande, des princesses demandées en mariage par des roitelets cambriens, des princes aventuriers poursuivis par monts et par vaux, des enlèvements, et cetera. Néanmoins, les considérations que nous venons de faire sont plus fortes que des analogies semblables, qui après tout n'ont rien de positif, si ce n'est qu'elles prouvent la ressemblance générale que prête la vie de deux peuples parents.
En revanche, la chronique des Princes peut bien être de conséquence, quand nous allons nous occuper de l'introduction. C'est en „Britanie", — et cela veut dire dans le pays de Galles, que le poète nous transporte en relatant l'origine et la naissance de Tristan, et nous ne croyons pas avoir en vain compulsé les vieux registres de ce pays.
Écoutons d'abord le récit du poète, de ce Thomas de Britanie, à l'égard duquel on s'est tant creusé le cerveau. Ce sont Godefroy de Strasbourg et la romance écossaise qui nous ont conservé sa relation. Selon eux, le père de Tristan, prince d'Ermonie ou de Parmenie, engagea une lutte avec un autre prince cambrien, le duc Morgan, duquel il tenait ses terres en fief et qu'il attaqua avec une insouciance vraiment bretonne. Après quelques exploits de part et d'autre, le père de Tristan se rendit en Cornouailles, d'où il revînt dans peu pour continuer la guerre. Il y succombe et laisse im fils nouveau-né qui, eu égard aux malheurs de la famille, reçoit le nom de Tristan. Maintenant, quelle que soit la valeur de ce récit, il est bien évident que les noms Ermonie et Morgan sont inventés par le poète, aussi bien que celui
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du héros, et cela se conçoit surtout du nom dont est paré le père de Tristan'; ce prince s'appelle Rouland ou Riwalin. Cependant la romance écossaise, soit qu'elle Teût appris de Thomas ou qu'elle le sût d'autrepart, ajoute au nom de ce dernier le nom cambrien Rhys; dans la romance écossaise le père du héros est constamment appelé Rouland Rys. C'est ce qui nous a servi de guide pour le découvrir parmi les princes des Annales Cambriœ et du Brut y Trvysogiony qui, parfaitement d'accord, ont annoté pour l'an 1087: ,,Resus (ou Res, cambr. Rhys) filins Teudur, a regno suo expulsus est a filiis Bledint, scilicet Madauc, Cadugan et Ririt. Resus vero ex Hibemia classem duxit et revertitur. Bellum cum illis gessit in Penletheru, in quo Madauc et Ririt ceciderunt/^ La guerre n'en continua pas moins entre Rhys et Cadwgan, troisième fils de Bledint, prince de Powys et de Gwynedd, qui prétendait à la suprématie sur les autres. Quatre ans plus tard nous lisons
dans les Annales: ,, Resus filius Teudur occisus est, post cujus obitum
Cadugan prsedatus est Demetiam/^ Après la chute de Resus fils de Teudur, la famille se sauva à l'Irlande, amenant avec elle son fils Griflfud, un enfant de peu d'années. Celui-ci, parvenu à l'âge mûr, retourna en 1112 dans son pays héréditaire, cherchant un asile chez le parentage et surtout auprès de Gérard le seneschal, ancien ami et parent de la famille déchue.*) Or, ce sont là les traits principaux de la jeunesse de Tristan telle que les poèmes la relatent. Sauvé par un somme lige de son père et élevé en Comouailles, Tristan revient dans son pays, afin de venger son père et de reconquérir son royaume. Ici c'est le maréchal Ruai qui guide «le jeune prince par ses conseils et l'aide par un secours donné bien à propos. Le duc Morgan périt par la main de Tristan, qui rétablit l'empire de son père. De même, Griffud fils de Rhys, après avoir tué l'ennemi héréditaire de sa famille, parvient à rétablir en partie du moins le pouvoir de son père. Enfin, l'un et l'autre retourne à l'étranger, Tristan en Comouailles et Griffud ab Rhys en Irlande.**)
•) „1112. In that întenral Gruffud, son of Rhya. son of Tewdwr, kingof South Walea, came frôm Ireland to Dyred, who, in hîa youth. had gone with aome of bis kindred to Ireland. where he remained until he arrived at matnrity, and in the end, wearied with long estrangement, he returned to his patrimony. And he passed aboat two years, sometimes with Gerald, steward of Pembroke castle, who had married bis sister; and other times with his kindred."* Bruî y Tivysogion, éd. by Williams ab Ithel. Les Annales Cambriœ, bien moins circonstanciées, ne contiennent rien sur la jennesse de Griffud.
**) ^Grififinns filins Resi Owinum filinm Cadugaun in Kairmerdin. villa combnsta, occidit."^ Annal. Cambr. À la mérité, les Annales et le Brut ne sont pas tout-à-fait d'accord sur les événements postérieurs de la vie de Griffud. Us disconveniennent sur Tépoque de
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Malgré des ressemblances si essentielles et nombreuses ^ on pent encore disconvenir sur Tidentité de Griffud ab Rhys et de Tristan fils de Rouland Rys. Mais ce que nous tenons désormais pour prouvé, c'est la nationalité du poète, n ne serait pas facile à voir où Thonnête minnesinger de Strasbourg aurait puisé son savoir^ où il aurait appris le nom de Ruai, par exemple^ si ce n'était à la même source où la romance écossaise avait puisé le sien et appris le nom de Rhys. Tous les deux aussi bien que les fragments nous renvoyent à Thomas de Britanie, qui avait lu les vies de tous ces seigneurs dans des livres britanniques — „und in britannschen Bttchem fand ail dieser Landesherren Leben." Tout bien regardé, ce Thomas paraît un auteur bien avisé et bien discret. D'entre les faits et les personnages de lliistoire tumultueuse des Cambriens, il a choisi les plus importants, puisque la chute de Rhys fils de Teudur est regardée par lés chroniques du pays et même par les chroniques anglaises comme identique avec la fin du royaume des Bretons, et que Grififud son fils, de retour d'Irlande, fut accueilli comme restaurateur de la liberté nationale.*) Frappé de la grandeur poétique qu'offraient les vicissitudes de la famille de Teudur, Thomas de Britanie en les choisissant de préférence ne suivait guère qu'une inspiration fort naturelle. Mais en même temps il se trouvait invité à les cacher sous l'appareil romanesque qui commençait alors à s'emparer des esprits. D'abord il ne s'agis* sait après tout que d'une entrée aux traditions comubiennes qu'il allait poétiser, et ainsi, puisqu'il lui fallait approprier la vie de Oriffiid fils de Rhys aux données biographiques du neveu de March, il a dû en premier lieu substituer le Comouailles à l'Irlande et abréger par beaucoup le récit de la lutte entre les deux familles cambriennes. Mais en effaçant dans les événements et les personnages toute trace du caractère national, qui ne convenait pas au sujet du poème, il s'est arrangé probablement du meilleur accord avec ses opinions personnelles. L'esprit de défection de la cause nationale, qui dominait les destinées du peuple cambrien, et qui semble avoir dominé même les pensées et les paroles du chroniqueur toutes les fois qu'il fait mention des aspirations nationales que causa le retour de Griffud**), inspirait presque tous
Bon retour, et puis le Brnt, suivant une relation différente, attribue la mort d'Owain, fils de Cadwgan, à Gérard le sénescbal, au moment où il va se. mêler dans le combat entre les deux princes, à Caermarthen dans la vallée de Tywi.
*) Annales Cambri» et Florentins Wigom.
•*) nMany foolish young men from every part were incited to join him, being deceîved by the désire of spoils, or seeking to restore and repair the british kingdom. But the will of man does not avail anytbing unless Ood assists him.** À la vérité, un langage bien étrange de la part d'une chronique à l'égard des efforts généreux pour sauver la patrie commune.
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les littérateurs cambriens de cette époque. De même que Gautier Mapes, Thomas de Britanie a écrit en français — cela se laisse facilement prouver, et en conformité avec la conduite de ces deux écrivains, Giraldus Cambrensis et Géoffi^oy de Monmouth, bien que Cambriens de race et traitant des sujets nationaux, ne se sont pas adressés au peuple cambrien, ni n'ont non plus employé sa langue. H est on ne peut plus vraisemblable que Thomas de Britanie est ce Thomas de Monmoutb dont on connaît le titre d'un ouvrage dédié ^ révèque de Norwich (mort en 1175); en tout cas il faisait partie de cette école littéraire cambrienne qui florissait alors à la cour de Henri II aussi bien que dans le couvent bénédictin à Monmouth et dans celui de Strata Florida. Ces littérateurs avaient partagé entre eux les traditions et l'histoire du pays, comme le fait savoir Géofioy de Monmouth à la fin de son histoire, dont il dit avoir confié la continuation pour la part britannique à Caradog de Lancarvan et pour la part anglaise à Guillaume de Malmesbury et a Henri de Huntingdon. *) Ainsi que les autres, notre poète ne tenait pas moins à la renommée littéraire qu'au glorieux passé de son peuple. En s'adressant en latin ou en anglo-normand à un public plus étendu et plus illustre que celui des rudes querelleurs dans les vallées cambriennes, il exploitait les riches trésors légendaires du peuple opprimé pour satisfaire le goût des oppresseurs, et ainsi nous comprenons sans difficulté le travestissement que le poète, plus d'à moitié dénationalisé, a fait subir d'une main aussi habile que froide aux événements qui venaient d'achever la ruine de sa patrie.
Nous n'osons affirmer que seigneur Luces, qui écrivait quelques années plus tard, ait connu le poème de Thomas. B a fait le commencement à sa guise, et il diffère de celui-ci en beaucoup de détails, cela se voit de prime abord. Mais les traditions comubiennes dont il s'empare de suite sont bien les mêmes que celles, dont Thomas a composé son poème. I\ est vrai que cette circonstance n'implique pas absolument que les jongleurs n'aient pu amener à Salisbury des traditions aussi primitives que celles dont s'est servi le poète; le voisinage du Comouailles laisse supposer naturellement un commerce littéraire de la première main. Cependant, ce serait une coïncidence fort curieuse, si les deux auteurs, sans rapport entre eux, avaient arrangé les diverses parties de la tradition et surtout les deux parties constituantes, qui
*) wReges autem illornm qui ab eo tempore in Gualija Buccessere Karadoco Lancarbanenfii contemporaneo meo in materia scribendi permitto. Reges vero Saxonnm Wilbelmo Malmesberiensi et Henrico Hnntendanensi, quos de regibus Brittonom tacere jubeo, cum non habeant librum illam brittannici sermonis quem etc."^ Ma. à la Bibliothèque de Stockholm. — V. ansai la préface du Brut y Tmysogion^ éd. par Williams ab Ithel, p. XXII.
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proviennent de sources différentes, exactement de la même manière, et certains personnages de pure fiction qui sont communs à tous les deux, comme celui de Grouvernal par exemple, rendent cette supposition presque inadmissible. Mais alors il se pourrait fort bien que Tun et Fautre, messire Luces aussibien que Thomas, aient suivi une rédaction antérieure dont ils ont fait le commencement chacun à sa manière. Quoi qu'il en soit, on ne saura pousser les recherches plus loin^ avant que la découverte d'une rédaction indépendante vienne nous apporter de nouvelles données.
Quant aux pièces qui vont suivre immédiatement, elles commencent à Tendroit où Tristan, de la part de son oncle, va quérir la belle princesse irlandaise. Notre publication appartient donc presque entièrement à la seconde des deux parties constituantes, laquelle nous avons désignée plus haut comme provenant de la vie intime et romanesque. Cette partie ne nous dit rien qui vaille sur l'origine historique du roman, mais elle sert d'autant mieux à faire voir l'art de la composition, si Ton peut appeler ainsi la manière facile de ces conteurs. L'enchaînement des aventures, dont nous avons reproduit quatre ou cinq, devient plus superficiel à mesure qu'on s'éloigne du fonds historique. Ce défaut ne tient pas seulement aux transformations successives, dans lesquelles nous avons vu paraître l'histoire des deux amants, mais à l'esprit des auteurs eux-mêmes, qui ne savaient pas régler les pas de l'imagination sur les données du «sujet, et enfin à Tesprit du public chevaleresque, qui naturellement aimait à rencontrer des aventures dans la poésie comme dans la vie. De même que la composition, les motifs qui font agir les personnages du roman caractérisent d'autant mieux le temps qu'ils ne sont pas inventés par un seul auteur. En premier lieu l'amour, ne dérivant pas d'un sentiment mutuel, mais d'un philtre magique, et ne respirant que la jouissance sans être ennobli par le devoir, marque le degré moral que le temps avait atteint. Qu'on remarque aussi l'usage d'aller se déduire ou eshatre dans les bois, qui doit avoir été très commun, puisqu'on avait des mots spéciaux pour le désigner. À l'aspect du roi March qui va ainsi se déduire avec sa cour, et de la reine Yseult qui se promène dans les bosquets autour d'une fontaine, on se croirait presque devant un tableau de Watteau. En effet, ce goût pour des plaisirs champêtres et la notion de l'amour que nous venons de remarquer ne sont pas les seuls points où le roman du cycle d'Arthur rappelle l'esprit et les sentiments du Xynirme siècle, et nous engageons le lecteur à poursuivre cette comparaison qui prouve que, dans ses évolutions, le génie d'un peuple se maintient et parfois retrouve ses pas.