C. G. ESTLAHDER
par le boire amoureus ot il puis trayail et poine tant que onques chevalier de son aage n^en souffrit plus.
Gouvernai parle à Brangaine et dit: Brangaine, que te semble de Tristan et de TseultP — - n me semble, ce dit Brangaine, et est vérité quUl ont eu affaire ensemble. Tristan a despulce^ée Tseult, dont ie les vy gésir ensemble, et nous somes honys. quant le roy Marc ne trouvera Yseult telle comme il deust, il la fera destruire et nous aussy qui la devons garder, or regardés que ce sera et cornent nous le pourons faire. — Sus moy le lessiés, ce dit Gouvernai, car ie en vendray si bien à chief que ia n'en serons blasmés.
De tout cest conseiler ne set rien Tristan, ains maine ioieuse vie et envoisiée et se déduit avec Yseult si qu'il ne demande aultre ioie. L'un aime Taultre de de tout son cuer, et tant croist leur amour et enforce qu'il ne voient mie coment il se puissent consievrer*) l'un l'aultre. Âinsy s'en vont vers Cornoualle, mais une aventure les en destourna, et vous diray quelle elle fu.
(Ici l'auteur, probablement messire Luces lui-même, les fait arriver, par l'entremise d'une tempête, aux lies lointaines où les attendent dans ^le chastel de pleurs^ des aventures très romanesques et que nous ne reproduisons pas, puisque elles sortent tout-à-fait du cadre de la légende.)
(Fol. 80 col. 2). Come la reyne Yseult ordene la mort de Brangaine
pour ce qu'elle avoit paour d'estre descelée.
Or dit le conte, quant Tristan se fu parti de Galeoth, il se mist maintenant en mer entre luy et sa compaignie, et alerent tant qu'il vindrent en Cornoualle.
Adonc estoit le roy Marc à Tyntagel, et ly vindrent nouvelles que Tristan estoit venu et qu'il avoit mennée Yseult. Le roy Marc le vint encontre et bese son neveu, et quant Tristan vint au palais, il prent Yseult par la main et dit à son oncle: Yées cy Yseult, ie la vous donne. — Tristan, fait le roy Marc, tant avés fait que tous le monde vous en doit louer.
Âinsy conquist Tristan Yseult, et le roy Marc fait crier par toute Cornoualle que tous viegnent à court, car il vouidra espouser Yseult et la couronner du réanime de Cornoualle. Quant le iour de la feste comensa à aprouchier, les barons s'asemblent à Tyntagel. Tristan vient à Gouvernai et ly dit: Que ferons nous P — Sire, fait Gouvernai, ie vous diray que nous ferons, quant vous arois couchié le roy et Yseult, vous estaindrois les cyerges, et Yseult ystra du lit, et Brangaine y entrera, et quant le roy aura [eu] ieu à Brangaine, elle ystra du lit et Yseult y entrera. Et Brangaine dit que ce fera elle voluntiers pour sa dame sauvrer, se elle en devoit ore mourir.
Que vous diroie-geP Le iour des noces vint, si fu grande la ioie et la feste que chascun fist. Le roy Marc espousa Yseult à la maistre-eglise de Tyntagel, el la courona à grant ioie et à grant honneur. Tris-
*) Ms. 6768: qa« ie ne ?oi pas comment li nni se porra oonsiiTer de l'antre. L'orthographe en eet très Tarie: nOonsûrrier" (Parthen. de Blois), sconaînrer" (\e châtelain de Goncy), Nonqnes pins n'en rot marier, Oar ne s'en pooit oonairer (Phil. Monakee).
Il ne fiint paa penser à eoiiMrver, conmie le font Fanchet, Borel et Onme de St. Palaye. La raoine en est Mpararty d'en s'est formé ^aemr^ et puis y^conBeTrer**, probablement sons l'inflnenoe de nOonsirier", Meonsirre" penâer amtourmut, r^^sMon, pensée.
Sw le roman de Tristan.
tan y est si atourné et est de choste*) Yseult, qui est tant belle durement que tous ceulx qui la voient se merveillçnt de sa béaulte. Grant merveille il ont tous, quant il l'a donnée au roy Marc, car fuissent mieulx ensemble que entre le roy et Yseult. Si fust le plus bel mariage du monde.
Quant le roy Marc ot couronnée Yseult ainsy que ie vous ay conté, il s'en revint au palais, grant est la ioie et la feste que tous font comunement. toute la cite est plaine de ioie. Quant la nuit fu venue et Yseult dut aler couchier, elle est moult dolant et moult courouciée. encore amast elle mieulx, si comme elle dit, estre en l'isle du iaiant. Quant Yseult fu couchiée et Brangaine fu après le lit, Tristan et Gouvernai estaignent les cierges, et le roy leur demande maintenant, pour quoy il avoient ce fait. — Sire, fait Tristan, ce est coustume d'Yrlande. Là où il parloient en telle manière, Yseult ist du lit et Brangaine y entre, et quant le roy avoit ieu avec elle et il Tôt despulcelée, elle ist du lit et Yseult y entra. Au matin le roy se leva et s'en ist de la chambre, et là où il voit Tristan son neveu il ly dit: Tristan, bien m'avés servi, car bien m'avés gardée Yseult, et pour ce vous fais-ge mon chamberlanc et veul que vous soies d'ore en avant tout seigneur de Cornoualle. et Tristan l'en mercie moult durement.
Ainsy cuida le roy Marc avoir eu Yseult pulcelle par le change qui avoit esté fait, il l'aime de tout son cuer, et s'elle fait ioie au roy Marc, ce est pour ce que leur amour ne soit aperceue. Et quant elle a celle vie menée demy an, elle pense que ainsy poura elle faire dès ore en avant, se elle n'est
descouverte par Brangaine. De celle se '* doubte la reyne durement, car elleapaour qu'elle ne die au roy toute la vérité de son estre. si pense que se estoit délivrée de Brangaine, elle n'auroit iamais d'aultruy doubtance. Lors apelle 2 sers qu'elle avoit amenés avec elle d'Yrlande et leur dit: Tous savés bien que ie ay amenée Brangaine d'Yrlande et ly ay fait asses d'onnour, et elle se est couchiée avec le roy, par quoy il me tient ville, mais ie veul que vous me vengiés, et vous diray coment. vous la merrois en celle foreste, et quant vous serois là, si l'occirois tout maintenant. Lors apelle la reyne Brangaine et ly dit: Aies en celle foreste avec ces vales et me cuellés des herbes. — Dame, fait elle, volontiers. Lors s'en vont en semble, et tant font qu'il vindrent en la foreste anques profont. Àdonc dit Brangaine: Nous ne alons mie bien, mais retournon ariere. — N'aies paour, font il, nous vous merrons bien. Tant ont aie en telle manière qu'il vindrent en une valee là où il n'avoit se non bestes sauvages.
Lors traient les espees toutes nues, et quant Brangaine voit ce, elle estoit toute esbahie. Lors dit l'un d'eulx: Brangaine, pour quoy te hait madame? — Seigneurs, fait elle^ donc n'en puis ie eschaperP — Nanilvoir, font les sers. — Seigneurs, et ie le vous diray pour ce que ly vous recordés après ma mort, la chose fu telle qu'elle avoit une flour de lis quant elle se parti d'Yr- ^ lande, et une soue damoiselle en avoit une aultre. madame perdy la soue, dont elle fu trop esbahie, car elle la devoit présenter au roy Marc, la damoiselle ly présenta la soua par moy, et par ce fu elle sauvée, et celle bonté me fait mourir, et pour dieu
*) ^Atourné'*, auasibien que son primitif „atour", „attour'', «astour", „t^tor** ^ prq^aratify parurcy armure (St. Palaye) dérive du lat. tomus, tomare, — „Cho8te", Jouste", lat. juxta, avec la prépos. de, se rend exactement par de près,