C. 6. ESTLANDEB
ie vouB prie que vous ne m'occiés mie, et ie vous créante que ie iray en tel leu, où elle n*orra iamais de moj parler.*) Et les sers dient que ne rocciront mie. ains la prenent et la lient à un arbre et la lessent atant, et s^en tournent à leur dame, et elle leur demande se elle avoit riens dit à la mort, et il dient: Oy, de la flour de lis, et si ly content ainsy comme elle avoit dit. Quant Yseult entent la franchise Brangaine elle est tant courouciée de sa mort qu'elle ne se qu'elle doie dire, si dit au sers: Allés arrière, si m'aportés le corps.
Ceulx s'en vont lies et ioieulx querant Brangaine. Mais atant lesse ore le conte à parler d'eulx et retourne à Brangaine.
(Le copiste, en transcrivant l'original, en a tourné deux pages pour une. Au lieu de retourner à Brangaine, il continue dans ce qui suit à parler des serfs et omet ainsi à nous éclairer sur le sort de la pauvre servante. Les autres versions nous fournissent la suite, qui se laisse du reste facilement deviner, puisqu'il y a toujours un chevalier errant où il y a une demoiselle en détresse. Ici c'est le brave Palamides qui, „ quant il entent le cri, conoist tout maintenant que ce est alcune damoisele qui mestier ait, et tome celé part le cheval.*' Il délivre Brangaine et la met en sûreté dans une abbaie qui est dans le voisinage. Quant à Palamides, cette aventure lui arrive bien à propos, puisqu'il brûle d'amour pour la reine Yseult et ne cherche qu'une occasion à le faire voir.
„Mes atant lesse ore li contes à parler d'els [Brangaine et Palamides] et retorne as deus sers qui aloient querant Brangaine.'')
Comme Palamides rendi Brangaine à la reyne Tseult par un don que la reyne Yseult donna à Palamides.
Or dit la conte que toute la nuit alerent les sers parmy la foreste, onques ne la porent assener au lieu où il avoient lessiée Brangaine. Et quant ce vint au jour, et il ne la trouvèrent, il en furent trop courrouciés, dont s'en revindrent ariere à court. Et quant il vindrent devant la reyne, il ly dirent qu'il n'en porent trouver ne char ne 08. Quant la reyne entent ceste parole, elle comence à démener trop grant duel et est trop courouciée oultrement, si dit que elle ne aura iamais ioie, quant elle a fait destruire la plus lealle damoiselle de tout le monde.
Un iour avint que le roy Marc alla esbatre et déduire en la foreste, et la reyne Yseult, qui tant estoit dolente et courouciée pour Brangaine qu'elle cuidoit vraiement que elle fust morte, et que nul ne la pouvoit conforter, alla avec pour se esbatre. Palamides, qui tant l'amoit que l'en avoit lessiée la compagnie de tous chevaliers, quant il ouy dire que la reyne aloit au bois, il sait bien adonc tout certainement que elle iroit à une fontaine qui en la forest estoit [et] que en appelloit la fontaine au iaiant. Lors s'en va maintenant celle part et se met en unes bronces**)
^ Cette sllëgorie est rendoe dillëreminent par les Ternons rimées (le metrioal romanoe et Godefr. de Stnsb.) ea oe qn'eUos aalwtitoent une ohemise à 1a fleur de lis. De toiu les mas. en prose, le ma. ivo 49 Harl. est le aenl qui tient à cette version („et quant ie saroie qoe la aoe ohemise estoit depeoiée, ge li aprestai la moinne qni estoit ontiere"), et de cette conformitô nons inférons que le ms. 49 Harl. rient dn nord de l'Angleterre, où il a été transcrit sons l'inflnence du poème de Thomas on de la tradition dont Thomas s'est servi.
**) «Bronoe**, .brooe", ftrtMs» et brousêoSU dérive d'après Dncange dn bas lat. bruêcia et n'est pas assarément étranger à la radne german. bruêL
/Sur le roman de Tristan.
et illueo s'areste asses près de la fontaine. Là où il estoit illuec en telle manière, atant veés cy venir la reyne celle part qui ne s'en prent garde, et quant il voit la reyne, il dit bien à soy mesmes que verament est elle la plus belle dame du monde, et puis qu'il n'en peut avoir sa volunte, il set vraiement qu'il en raoura. aultrement n'en puet eschamper en nulle fin. Palamides, ainsy comme ie vous conte, estoit illuec en telle manière qu'il n'estoit yen de nul, et si veoit apertament celle en qui il creoit plus que en dieu, si ayint que la reyne en aloit vers luy toute seule, si courouciée encore pour Brangaine qu'elle ne pouoit estre reconfortée en nulle manière du monde, ne nul ne pouoit savoir l'achoison de son duel fors que elle seulement. Quant elle fu venue iusques as bronces où Palamides estoit, elle dit si hault que Palamides l'entent bien: Ha, Brangaine, tantsuy courouciée pour toy que nul ne me peut conforter, tant ay gaignié en ta mort que ie en mouray prochainement, se confort ne m'en vient. Adonc comence à pleurer moult fort. Palamides, qui bien set certainement que ce est pour Brangaine que Yseult demaine tel duel, si dit: Madame, ne vous esmaiés si fort, que ie vous en rendray Brangaine dedens trois iours toute saine et hetiee. La reyne qui cuidoit bien vraiement qu'il fust illuec mucié *) pour aucune doubtance ne ly demande rien de son estre, ains ly dist: Sire chevalier, ie n'ay rien en ce monde que vous me demaindissiés que ie ne vous donnasse, mais que vous me rendissiés Brangaine. — Dame, fait Palamides, moult grant mercy. or vous souvengniés de ceste promesse, car bien sachiés certainement que vous aurois Bran-* gaine. — Au nom dieu, dit la reyne, ie vous
tendray bien, se vous me ramenés Brangaine convenant. — Dame, fait il, grant mercis.
Atant se part la reyne de Palamides et retourne à la compaignie. si est durement reconfortée des paroles que Palamides ly avoit dites, car il ly est bien avis por ces paroles que Brangaine soit encore vive, si en a moult grant ioie. Quant la reyne ot illuec esté tant qu'il ly pleut et au roy, elle s'en retourne à la cite, et quant elle fu venue en sa chambre, elle fait maintenant demander les sers et leur dit qu'il ly dient la vérité de Brangaine et se elle est encore vive, car elle a ouy nouvelles qu'elle est vive, et il dient que voirement la lessierent vive. À nom dieu, dit la reyne, benoites soient telles nouvelles, celuy qui parla à moy en set bien la vérité. Lors dit la reyne à soy mesmes que puis Brangaine ne dist rien au perill de mort où elle avoit esté, que desoremes se pourroit elle bien en elle fier et descouvrir ly ce qu'elle vouldroit faire.
Et Palamides qui es bronces estoit ainsy come ie vous ay conté, quant il vit que la reyne s'en estoit alée, il vint à son cheval et monte et se mist au chemin celle part où il avoit lessiée Brangaine. Si chevaulche tant que il vint à l'abbaie et trouve Brangaine, qui demenoit si grant duel qu'elle ne se pouoit renconforter en nulle manière du monde, tout temps plouroit et menoit duel. Quant Palamides la voit, si la demande maintenant coment elle le fait. Sire, fait elle, ie le fais mauvaisement. ia tant comme ie soie près le madame et elle me veule mal, n'auray mes ioie, mais se ie estoie en Yrlande, ie me reconforteroie en aucune manière. — Brangaine, fait Palamides, ie vous aporte bonnes nouvelles. — Quelles sont elles? pour dieu, dites le moy.
*) nMooir" se rend par échanger selon Gnme de S:t Pal. et dérive de muiare, n'étant qn'nno rariëié de fm»er, qni le retrouve anaai dana remuer*