‹ Pierre Bedard et ses filsChapitre 20 sur 41 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le Canadien et la tactique de ses rédacteurs. — Le parti francophobe et ses accusations. — Les milices canadiennes. — Leur loyauté à l’Angleterre. — Le Yankéisme dénoncé par le Canadien. — Protestations de loyauté de la part du Canadien.

T E Canadien ne vécut que trois ans et quelques mois ; il était hebdomadaire. Pour l’époque, un journal paraissant une fois par semaine, était considéré suffisant. Aujourd’hui, un journal militant, hebdomadaire, serait tout à fait inférieur à la tâche ; c’est la lutte de tous les jours et même de toutes les heures qu’il faut. Il peut cependant y avoir des exceptions à cette règle lorsqu’un journal, même politique, se tient en dehors des partis pour ne se livrer qu’à des observations ou à des

critiques plus générales, abstraction faite des hommes. Celui-là peut encore exercer une bonne influence sur l’opinion publique, surtout s’il est bien pondéré, et si son rédacteur est véritablement lui-même un homme sachant planer au-dessus des misérables passions de la vie politique.

Quoi qu’il en soit, la besogne de rédacteur d’un journal canadien-français, à cette époque tourmentée de notre histoire, était parfois bien rude et bien pénible. La presse anglaise n’avait jamais été beaucoup sympathique aux nôtres, mais à l’apparition du Canadien, elle ne sembla plus connaître de bornes. Que d’injures et d’accusations mal fondées jetées en pâture au public !

Les Canadiens, disait-elle, sont des ignorants, et par conséquent ils sont incapables d’exercer leur droit de suffrage en connaissance de cause, d’après une saine appréciation des hommes et des choses ! Les Canadiens sont des gens grossiers, mal élevés, sans délicatesse. Ils sont insolents envers leurs supérieurs !

Les Canadiens sont devenus une menace constante pour la conservation à l’Angleterre de son empire en Amérique !

Les Canadiens ne sauraient être instruits, ils n’ont aucune maison d’éducation qui puisse former leur intelligence ! C’est tellement le cas, qu’on rencontre à la Chambre des députés qui ne savent ni lire ni écrire !

Devant ces accusations répétées journellement par une presse salariée, était-il possible, vraiment, que l’unique organe des Canadiens français gardât le silence? Non, il devait parler, répondre à ces diatribes insensées, mais en des termes nullement provocateurs. Or le Canadien ne fit jamais autre chose.

Lorsque la grande majorité des électeurs est d’accord sur une question politique vitale, il faut avouer, disait-il, que ce jugement doit être fondé sur la connaissance des faits et ne résulte point du hasard.

Les Canadiens ne sont pas des gens grossiers ! Il règne parmi eux beaucoup de gaieté ; la bonne société est très polie, très aimable et

recherchée même par les Anglais. Ceux qui disent le contraire, ne l’ont jamais fréquentée. Quant au peuple des campagnes, il est aussi très jovial, il est poli, hospitalier, intelligent et honnête à l’égard de n’importe quelle autre nation. Eu général, les Canadiens sont soumis à leurs supérieurs civils et ecclésiastiques. Ils respectent leurs évêques et leurs prêtres, ils respectent le gouverneur, les fonctionnaires, mais ils n’aiment pas qu’on les calomnie ni qu’on les insulte à tous propos et hors de propos.

Les Canadiens-Français sont aussi loyaux qu’on peut l’être sous le régime colonial. Ils le sont tellement, que l’Angleterre ne pourra conserver le Canada qu’en vertu de la loyauté des nôtres. Le célèbre Fox disait à qui voulait l’entendre, que les Canadiens seuls pourraient conserver le Canada à l’Angleterre.

En fait d’éducation, les Canadiens ne sont pas trop mal pourvus. N’ont-ils pas les séminaires de Québec et de Montréal pour aller y puiser les connaissances nécessaires à la forma-

tion des caractères, de l’intelligence et du cœur? En supposant que ces deux foyers de la science seraient insuffisants, est-ce la faute des Canadiens français? Ils ont demandé les biens des Jésuites, qui avaient été destinés à leur éducation. Ils ont demandé des écoles de paroisse ; ils n’ont pu les fréquenter, parce que ces écoles étaient de nature à leur inspirer des craintes pour leur religion.

Il y a etr à la Chambre des députés qui ne savaient ni lire ni écrire ! C’est vrai, il y en a eu trois ou quatre dans les cinq parlements qui se sont succédé depuis l’Acte constitutionnel de 1791. E’art de lire n’est qu’un moyen d’acquérir des connaissances, et ne doit pas être mis au rang des connaissances mêmes, car ceux qui savent lire et écrire et n’ont jamais lu ni écrit, ou n’ont jamais fait que des lectures d’amusement, sont exactement dans les mêmes conditions que ceux qui ne savent pas lire du tout. Les barons qni ont obtenu la Grande Charte, ne savaient pas lire.

Le Canadien fut modéré, systématiquement.

A part quelques correspondances venues de l’extérieur, où l’on perçoit assez souvent de la passion, ce fut un journal calme, réservé. Il étudie les grandes questions du jour, et il les aborde avec sang-froid et sans pousser à l’exagération. Les questions constitutionnelles, si chères à son rédacteur, viennent se ranger tour à tour sous la plume de Bédard. On sent qu’il est plus à l’aise dans ce milieu familier. En habile tacticien, il laissait croire dans son journal qu’il existait réellement une administration responsable, dont les discours du trône n’étaient que l’écho fidèle. Il vantait la loyauté des Canadiens-français et les bienfaits de la constitution britannique appliquée sagement à notre province.

« Elle est peut-être, disait-il dans le Canadien du 4 novembre 1809, la seule où les intérêts et les droits des différentes classes dont la société est composée, sont tellement ménagés, si sagement opposés et tous ensemble liés les uns aux autres, qu’elles s’éclairent mutuellement et se

soutiennent par la lutte même qui résulte de l’exercice simultané des pouvoirs qui leur sont confiés ...»

« Vous avez peut-être vécu dans ces temps malheureux qui ont précédé la conquête de ce pays, où un gouverneur était une idole devant laquelle il n’était pas permis de lever la tête. Il existe encore dans la ville de Québec un vieillard, dont l’existence semble se prolonger pour attester un fait peu connu et digne de l’être, qui peut nous donner une idée de l’espèce de gouvernement de cette colonie à cette époque. C’est un navigateur ; il était à Montréal. Il en partait lorsqu’on annonça la nouvelle de la victoire de Carillon. Un vent favorable le conduit à Québec avant que les courriers chargés de la nouvelle l’eussent apportée officiellement au gouvernement. En arrivant en ville, le brave capitaine la répandit avec enthousiasme, sans songer qu’il en pût résulter aucun danger, et avec la joie que devait sentir un bon citoyen de la gloire qui en revenait à son pays. Malheureusement la nouvelle alla chez l’inten-

dant ou quelque autre grand subordonné du gouverneur qui, piqué, fit mettre en prison l’imprudent navigateur, et ce, pour la raison qu’il aurait dû l’en avertir le premier, et qu’en fait c’était lui manquer d’égards . . .

« Je voulais vous faire comprendre par cet exemple la différence avec le temps où nous vivons. Un homme, le peuple n’était rien ou moins que rien. Un gouverneur aurait cru s’avilir, s’il eût souffert qu’on lui fit éprouver la moindre contradiction. Une remontrance, un avis, un reproche eussent été des crimes irrémissibles . . .

« Nous jouissons maintenant d’une constitution où tout le monde est à sa place, et dans laquelle un homme est quelque chose. Le peuple a ses droits ; les pouvoirs d’un gouverneur sont fixés et il les connaît ; les grands ne peuvent pas aller au delà des bornes que la loi met à leur autorité. Qu’un gouverneur soit trompé et entraîné dans de fausses mesures, ce n’est pas un dieu qui lance la foudre, sans qu’on puisse se soustraire à des coups inévitables ;

c’est un ange conservateur qui, dans le temps même où il exerce le droit suprême qui lui est dévolu pour faire valoir son autorité, soutient sans s’en douter, l’édifice qu’il pourrait être tenté de vouloir ébranler. C’est qu’il existe un équilibre tellement ménagé entre les droits du peuple et les siens, que s’il va au delà des bornes que la constitution lui a assignées, ou s’il fait de son autorité un usage inutile, le peuple a un moyen sûr et juste de l’arrêter dans sa marche. »

Le parti anglais, du moins la faction des fanatiques, des francophobes, accusait les Canadiens en général de manquer de loyauté à la couronne britannique. Elle ne voyait partout que complots et menées sourdes contre le gouverneur et son gouvernement. Etait-elle convaincue de ses dires, ou n’agissait-elle ainsi que pour provoquer l’autorité à sévir contre des gens incapables de se défendre ? Une accusation est bientôt lancée, et le mal qu’elle produit est toujours à redouter, même si l’ave-

nir prouve qu’elle est fausse. Or, il est absolumeut contraire à la vérité que les Canadiens eussent de l’hostilité contre le gouvernement de Sa Majesté. Nous étions à la veille des événements de 1812 ; les Etats-Unis étaient toujours là, depuis 1775, prêts à faire le coup de feu contre la petite colonie qu’ils n’avaient cessé de convoiter depuis la déroute de Montgomery et d’Arnold. Partout dans les campa, gnes, nos volontaires se préparaient, par des exercices militaires, à recevoir l’ennemi comme il le méritait. En veut-on des preuves ?

Aumoisd’aoilt 1807, les milices canadiennes furent averties de se tenir prêtes en cas d’attaque. Ee colonel Dupré réunit aussitôt le premier bataillon de Québec, le sien, et dans une harangue à ses soldats, il leur rappela la bravoure de leurs ancêtres, et il leur dit, en outre, qu’ils auraient peut-être une belle occasion de montrer leur loyauté à la face de tout l’univers.

« Chaque capitaine, dit le Canadien , fit appe-

1er hors des rangs les miliciens qu’il voulait commander. Les miliciens sortaient des rangs avec des figures aussi gaies que si c’eût été pour entrer en danse ; on n’en vit pas un seul qui montrât le moindre signe de tristesse. Des personnes qui avaient vu faire des commandements en Europe, dans les autres parties de l’empire britannique, disaient qu’ils n’avaient jamais vu une telle gaieté dans ceux qui étaient commandés. Les officiers et soldats de la garnison paraissaient en sentir du plaisir ; on en entendit qui disaient qu’ils n’avaient plus aucune inquiétude sur la défense du pays. La joie paraissait sur les visages de tous les Canadiens, et l’on peut même ajouter, des Canadiennes ; il semblait que chacun était fier d’être Canadien 1. »

Dans les campagnes, même dévouement qu’à la ville. Le colonel Perrault fit aussi l’inspection de son bataillon de Kamouraska, et il

i. Le Canadien du 26 août 1807.

courut à la Rivière-Ouelle et à Sainte- Anue-dela-Pocatière, où se recrutait surtout son petit corps de volontaires. A Sainte-Anne, le premier milicien appelé, fut un nommé Michel Uévesque, de la compagnie du capitaine Beaulieu. Il sortit gaiement des rangs en criant : « Vive le roi ! » Un autre jeune homme dit : « Je comptais me marier sous peu ; j’aime mieux tarder ; à mon retour, ma fiancée ne m’en aimera que mieux. » Un autre disait : « Me voici donc invité des noces ; je n’en suis pas fâché, mon capitaine, car j’avais grande envie d’y aller en survenant. »

Du reste, le commandant des milices, Thomas Dunn, ne put s’empêcher de reconnaître, par un document public, que les troupes canadiennes avaient montré le plus grand empressement à obéir au premier appel. «Je crois avoir raison, disait-il dans sa proclamation du 9 septembre, d’affirmer que dans aucune partie des domaines britanniques, il n’a jamais été témoigné de dévouement plus ardent pour la personne de Sa Majesté et pour

son gouvernement, et l’on doit plus particulièrement remarquer que l’idée de défendre leurs propres familles et leurs propriétés a paru, en quelque sorte, dans l’esprit des sujets de toutes les classes, en cette province, être un objet de bien moindre considération, pour eux, que celui de la défense de la cause d’un souverain justement chéri, et du soutien d’un gouvernement qui, par expérience, a été reconnu le plus propre à promouvoir le bonheur et assurer la liberté du genre humain. »

Le Canadien du 19 septembre contenait des conseils aux troupes, en vue du succès. « Il faut, disait-il, un accord parfait et une détermination ferme et durable, de la part des Anglais et des Canadiens, d’être à l’avenir indulgents les uns envers les autres, et de se traiter comme des frères qui veulent verser jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour la cause commune. Plus de ces animosités qui avilissent et dégradent, plus de ces distinctions choquantes qui humilient et indisposent, plus de ce titre distinctif d’anciens et de nouveaux

sujets. Tout cela tourne au détriment des sages mesures qu’on pourrait prendre pour le bien général. Quarante-huit ans de conquête doivent ensevelir dans un profond oubli cette différence d’opinions qtii existait peut-être dans le principe. Nous voilà arrivés au jour de la conciliation . . . Soyons tous amis, si nous voulons vaincre nos ennemis. . . Soyons unanimes, que l’esprit de patriotisme se perpétue, que l’envie et la jalousie ne viennent jamais troubler l’harmonie. »

C’est le même journal qui, moins de deux années plus tard, devait être supprimé pour des raisons qui n’ont jamais été connues. En tous cas, ce ne pouvait être pour son manque de loyauté, car jamais journal ne montra plus de fidélité à la couronne, et nos compatriotes eux-mêmes n’avaient rien à se reprocher sous ce rapport. D’un autre côté, il est notoire que, durant l’invasion américaine, en 1775, des Anglais du Canada commirent la lâcheté de s’enrôler dans la milice ennemie pour combattre l’Angleterre, leur patrie ; d’autres, à

Montréal, refusèrent de se rendre à Saint-Jean d’Iberville où les Yankees s’étaient massés, lorsque les Canadiens soutenaient seuls le siège en commun avec les troupes régulières. Un négociant anglais, de Montréal, courut nuitamment avertir l’ennemi qu’on était à sa poursuite. A Québec, plusieurs citoyens anglais, plutôt que de s’exposer à endurer les privations d’un siège, se sauvèrent dans les campagnes environnantes, à Charlesbourg, à Eorette.

Telle avait été la mesure du patriotisme de certains fils d’Albion à cette période critique de notre histoire, lorsque, cerné de toute part, le Canada aurait pu, du jour au lendemain, passer sous un autre drapeau, si les Canadiens français l’eussent voulu. Et ce sont ces mêmes Canadiens que l’on accusait, trente ans plus tard, d’être traîtres à leur roi.

Sir James Craig, à son arrivée au pays, croyait à la loyauté des nôtres ; il vantait même leur bravoure. Ainsi, dans un ordre général du 24 novembre 1807, un mois après son arri-

vée1, s’il exprimait quelque inquiétude sur les actes d’insubordination commis en certains quartiers, c’était les émissaires américains qu’il avait en vue, et nullement le peuple canadien.

Les journaux américains du temps semblaient croire que les Canadiens français étaient prêts à secouer le joug de l’Angleterre, ad venant une guerre avec les Etats-Unis. Ces rumeurs, puisées à des sources suspectes, pour ne pas dire plus, étaient propres à nuire à la bonne réputation des nôtres. Aussi le Canadien en fait-il bonne justice. « Ces écrits contre les bonnes dispositions des Canadiens, qui remplissent les papiers américains, sont plutôt un effet de la crainte que leur a inspirée le zèle que les Canadiens ont montré pour la défense de leur pays. Les éditeurs américains connaissent très bien eux-mêmes la loyauté des Canadiens et leur attachement à leur roi et à leur patrie, et c’est ce qui les engage à forger ces écrits pour rassurer le peuple effrayé 2. »

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