CHAPITRE VIII
L’année 1811. — Mémorandum du gouverneur. — Sa conduite appréciée.
y^ES élections générales eurent lieu le 27 mars (1810), c’est-à-dire huit jours après l’incarcération de Bédard. Celui-ci fut mis en nomination dans le comté de Surrey, et il fut élu.
Lorsque la Chambre s’ouvrit, vers le milieu de décembre de la même année, le gouverneur avertit la députation que Bédard avait été arrêté et incarcéré pour pratiques traîtresses. Cette démarche officielle était sans doute destinée à faire rayer de la liste des députés le nom
du député de Surrey. La Chambre mit la question à l’étude, et elle décida que Bédard était habile à siéger, manifestant en même temps le désir de le voir prendre son siège. Elle résolut de présenter au gouverneur une adresse fondée sur les résolutions précédentes. L’adresse fut adoptée, mais elle ne put jamais se rendre jusque chez le gouverneur.
En 1811, les esprits s’étant un peu apaisés, M. Papineau eut une entrevue avec sir James Craig au sujet de Bédard. Mais elle n’aboutit à aucun résultat, car le gouverneur comptait toujours que son prisonnier ferait des aveux.
Dans le cours de la session de cette même année, sir James Craig, voyant que la position n’était plus tenable, résolut d’adresser à la Chambre une espèce de mémorandum, qui est l’exposé complet des événements relatifs à l’incarcération de Bédard. Ce document, peu connu, mérite d’être cité dans son entier :
« Messieurs,
« Eu attirant votre attention sur l’emprison-
nement de M. Bédard, je désire profiter de l’occasion pour vous exposer le résumé succinct des circonstances qui s’y rattachent. Mon but est de consigner dans les procès-verbaux du Conseil les motifs qui m’ont animé en cette affaire.
« Il n’est pas nécessaire que je revienne sur les événements qui ont donné lieu à cet emprisonnement : vous vous en souvenez tous très bien, et je crois que rien n’est survenu depuis qui ait pu jeter un doute sur l’à propos de cette mesure. Je trouve dans l’unanimité de suffrages qui prévalut alors, la confirmation de l’opinion que je m’étais formée sur la nécessité des moyens que j’ai dû prendre pour arrêter le mal qui nous menaçait ; car l’on ne doit pas perdre de vue que la détention de M. Bédard était une mesure de précaution et non de châtiment ; une mesure de ce dernier caractère n’eût pu lui être appliquée qu’à la suite d’une décision des tribunaux de son pays.
D’après ce principe, les personnes emprisonnées en même temps que M. Bédard, ayant
fait aveu de leur erreur, je n’hésitai pas à considérer ces aveux comme une garantie suffisante d’une autre conduite à l’avenir, et voyant que la santé de ces deux personnes était sérieusement menacée à raison de leur internement, je trouvai volontiers en cela une raison de proposer leur élargissement en exigeant toutefois des garanties de comparution, si besoin en était, ce à quoi vous avez donné votre assentiment.
« D’après le même principe, je n’ai pas de doute que vous auriez consenti, comme moi, à l’élargissement de M. Bédard. Mais, quand j’ai mis sous vos yeux une pétition que ce monsieur m’avait présentée, elle n’a paru à personne de nous propre à laisser croire qu’il cesserait de tenir la conduite qui avait nécessité la mesure de précaution que nous avions prise. Comme je n’ai pas pensé devoir répondre à sa demande, il s’en est suivi entre lui et M. Foy *, une correspondance dont je n’ai pas à parler
i. Secrétaire du gouverneur en l’absence de M. Ryland.
autrement que pour mentionner quelle en a été l’issue.
« Ayant compris qu’il désirait savoir ce qu’on attendait de lui, j’ai envoyé chercher son frère, un curé *, et en présence de l’un des membres du Conseil, j’autorisai ce dernier à faire connaître à son frère les raisons de l’emprisonnement. Je n’avais en vue que la sécurité du gouvernement de Sa Majesté et la tranquilité publique, et je ne désirais aucunement que M. Bédard fût retenu plus longtemps qu’il n’était nécessaire. Du moment qu’il reconnaîtrait sa faute, je considérerais cet aveu comme une garantie pour l’avenir, et je vous proposerais aussitôt son élargissement. Sa réponse, par le même canal, était couchée en termes respectueux, mais il refusait de reconnaître une faute dont il ne se croyait pas coupable.
i. Ce frère ne pouvait être autre que le curé de Saint- Joseph, rivière Chambly.ou Charles, le sulpicien, hormis que l’ecclésiastique ainsi mandé fût le curé de l' Ancienne horette, qui n’était qu’un cousin éloigné de Pierre Bédard. Garneau mentionne à tort le curé de Charlesbourg, qui était M. de Boucherville.
« M. Bédard ayant été réélu membre de la Législature provinciale, il n’était pas difficile de prévoir que son emprisonnement deviendrait un des sujets de discussion, quand la Chambre d’assemblée se réunirait. Aussi je me suis de nouveau occupé de la question de la manière la plus sérieuse, et, en conséquence, me suis arrêté à une ligne de conduite que je n’indiquerai pas pour le moment. J’aurai à le faire ci-après et en des termes qui ne différeront guère de ceux que je pourrais employer ici.
« Vous êtes tous au courant de ce qui s’est passé à la Chambre à cette occasiou. J’avais déjà reçu une copie des résolutions qu’elle se proposait d’adopter, et je m’attendais de jour en jour à les voir présenter, lorsque je reçus une demande d’audience de la part d’un de ses chefs, l’aîné des messieurs Papineau, député de Montréal. Il s’agissait de résolutions. Il n’importe pas de rapporter ici notre conversation : qu’il suffise de dire qu’elle me conduisit à énoncer ma décision finale, fondée sur des motifs que je lui exposai dans les termes sui-
vants : « Aucune considération, ni de droit ni « de faveur, lui dis-je, ne me fera consentir à « l’élargissement de M. Bédard à la demande « de la Chambre d’assemblée, et à aucune contt dition n’ordonnerai-je sa libération pendant « la présente session. Je n’hésite pas à vous « dire pourquoi. Par leurs discours et leurs « propos, les membres de l’Assemblée ont « répandu partout le bruit qu’elle fera ouvrir « les portes de la prison de M. Bédard, et cette « rumeur est si bien établie maintenant, que « l’on ne la met plus en doute. Je crois le « temps venu où la sécurité et la dignité du « gouvernement commandent qu’on apprenne « au peuple quelles sont les véritables limites « du pouvoir respectif des divers corps de l’Etat, « et que ce n’est pas à la Chambre de gouver- « ner le pays. »
« En rendant compte de ma conversation avec M. Papineau, en tant qu’elle a rapport au sujet dont il est question, j’ai mis devant ce Conseil les motifs qui m’ont fait agir jusqu’à présent. J’ajouterai que j’ai jugé nécessaire de
ne rien faire pour l’élargissement de M. Bédard, tant que les députés ne seraient pas retournés chez eux, afin que, par leurs fausses représentations des faits, il ne leur fût pas possible de faire croire que leur intervention m’a forcé à agir. Chacun étant maintenant rendu chez soi, et la tranquillité régnant assez généralement dans la province, je vous prie d’examiner si le temps n’est pas venu de mettre un terme à la détention de M. Bédard ».
Il était grandement temps, en effet, de sortir ce pauvre gouverneur de l’impasse où il s’était empêtré lui-même. Nous avons vu ailleurs de quelle manière Bédard sortit de sa prison, sa fière et noble attitude devant son geôlier. Il ne put obtenir de procès régulier, mais l’opinion publique, qui vaut bien celle d’un jury de douze citoyens, avait décidé, depuis longtemps déjà, que le criminel, en toute cette affaire, n’était pas Pierre Bédard. Du reste, la conduite de Craig ne reçut jamais l’approbation des autorités d’Angleterre. Sir Robert Peel
disait, quelques mois plus tard, au fameux Ryland, l’âme damnée de Craig : « Ne pensezvous pas qu’au lieu de jeter en prison les éditeurs du Canadien , il eût mieux valu avoir recours à des procédés plus doux, plus conciliants ? Est-ce que la question n’aurait pas été, par ce moyen, plus vite réglée ? »
E’histoire l’a dit et elle le redira longtemps : Craig fut le tyran de cet homme de bien, de ce patriote qui aimait l’Angleterre et ses institutions, et qui fut puni pour avoir revendiqué en faveur de ses concitoyens la protection efficace des lois britanniques.
Aujourd’hui, la mémoire de Bédard est respectée, tandis que le nom de Craig est exécré comme celui du plus féroce ennemi des Canadiens français. Ainsi le veut souvent la justice humaine qui, bien que faillible, rend quelquefois des arrêts que ni le temps ni les circonstances ne sauraient changer.