‹ Pierre Bedard et ses filsChapitre 32 sur 41 · IÔ · texte numérisé non relu

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séminaire, fut son parrain et présida à son baptême. Il eut pour marraine Françoise Chauveau, épouse de Charles Pinguet.

Le jeune Elzéar entra au séminaire de Nicolet en 1812, à peu près dans le même temps que son père allait aux Trois-Rivières remplir ses nouvelles fonctions de juge. En 1814, il quittait Nicolet pour entrer au petit séminaire de Québec où il devait terminer son cours en 1818. Il n’avait encore que dix-neuf ans. Ses compagnons de classe de physique devinrent presque tous des hommes marquants. Ce furent Msr Bourget, Mgr A.-M. Blanchet, le grand-vicaire C. Gauvreau, le Dr P.-M. Bardy et M. l’abbé Etienne Chartier. Joignant à ces noms illustres celui de Bédard, juge, nous avons sous nos yeux la sainteté coudoyant le patriotisme, la science donnant la main à toutes les vertus civiques.

Ses études terminées, Bédard entra chez M. Andrew Stuart comme élève en droit. M.

Stuart était, à cette époque, une des lumières du barreau. Le jeune disciple de Thémis se

mit résolument à l’œuvre, et il réussit, après le stage requis, à se faire admettre dans les rangs d’une profession qui comptait, à cette époque, des avocats comme Vallières de Saint- Real, Justin McCarthy, Louis Moquin, George Vanfelson, Jean-Thomas Taschereau. Bédard acquit bientôt une place honorable parmi ses confrères, et si on veut juger de sa valeur oratoire, on n’a qu’à lire le plaidoyer qu’il fit un jour en faveur d’un sauvage condamné à mort pour meurtre b

Le 15 mai 1827, Blzéar Bédard épousait, à Québec, Julie-Henriette Marett, fille de James Lemprière Marett, marchand, et d’Henriette Boone, native du Haut-Canada. Une seule enfant naquit de ce mariage : Julie-Luce, décédée le 3 novembre 1831, à l’âge de six mois et demi. Se voyant plus tard sans espoir de descendance, il adopta une jeune fille du nom de Julie-Hélène McEnnis, qui devait épouser,

1. Voir, en appendice, le discours qu’il prononça pour la défense de ce sauvage.

le 28 avril 1849, M. J.-A. Berthelot, devenu juge par la suite.

Se sentant attiré vers la vie politique qui, à cette époque, offrait un champ d’action assez vaste, Bédard accepta, aux élections générales de 1830, la candidature dans le comté de Kamouraka où il exerçait quelque peu sa profession. Il y comptait des amis personnels assez marquants, entre autres le curé Painchaud, de Sainte-Anne de la Pocatière. Bédard eut à faire la lutte, conjointement avec Pierre Marquis, contre Amable Dionne et Charles-H. Casgrain, tous deux influents par leur fortune et leurs alliances. C’était une grosse entreprise, pour un étranger au comté, que de combattre de tels hommes. Aussi sa défaite futelle écrasante.

Bédard ne se découragea pas devant ce premier revers de fortune politique. Philippe Panet, député de Montmorency, ayant été nommé juge de la cour du Banc du roi, à Québec, Bédard n’hésita pas à accepter la candidature que lui offrirent les électeurs de

Montmorency. Son élection se fit par acclamation, dans le courant de juillet 1832. Le Canadien du 1er août contient une adresse de Bédard à ses commettants : « C’est le sujet d’une vive satisfaction pour moi, dit-il entre autres choses, que l’unanimité qui a régné en cette élection, car ce n’est que par l’union que les Canadiens peuvent s’assurer la jouissance de leurs droits constitutionnels. »

Cette élection avait attiré davantage les yeux des Québecquois sur le fils du grand patriote, et l’on en eut une preuve palpable lorsqu’il s’agit, en 1833, d’élire un maire. Jusqu’à cette époque, la ville de Québec n’avait pas connu le système d’un conseil avec un maire à sa tête. En 1827, il y avait eu, au palais de justice, une première réunion des citoyens sous la présidence de Vallières de Saint-Réal. Un comité de onze personnes avait été choisi pour jeter les bases de l’Acte destiné à un projet d’incorporation.

Ce 11e fut qu’en avril 1833 que la Législature donna force de loi à cet Acte qu’elle avait

mis à l’étude et élaboré de son mieux. L’élection des conseillers eut lieu le 25 avril ; Elzéar Bédard fut élu pour le quartier Saint-Louis. Le ier mai, le conseil-de-ville choisit Bédard pour son président. Les suffrages semblaient d’abord partagés entre Bédard et René-Edouard Caron. «En tout cas, disait le Canadien , le choix ne peut manquer d’être excellent. » Le nouveau maire dut s’occuper activement de l’organisation policière, sanitaire et financière de la ville. Appelé lui-même à preudre part aux délibérations et à voter comme les conseillers, Bédard ne recula jamais, et son administration fut remarquablement heureuse. Cependant il ne fut pas réélu à la mairie aux élections • du printemps de 1834. Il n’obtint que huit votes sur dix-huit ; son adversaire de l’année précédente, M. Caron, en reçut dix, et fut élu. On allégua pour raison de ce changement, que c’eût été consacrer un mauvais précédent que de garder un maire en sa fonction pendant plus d’un an. Ce qui n’empêcha pas M. Caron d’être élu à onze reprises différentes, sans inter-

mission. Ainsi va la logique humaine, soit dit sans préjudice à la mémoire de M. Caron, qui fut un maire irréprochable.

Bédard cessa de siéger au conseil-de-ville au printemps de 1835, et il ne brigua plus les suffrages des électeurs municipaux. Il préféra se jeter tête baissée dans le tourbillon politique où, comme nous l’avons vu, il était entré en 1832. Après avoir prêté le serment d’usage, il prit son siège en Chambre, le 21 novembre 1832, pour se mettre immédiatement à la besogne, comme un vieux roué parlementaire. L,e député Bourdages ayant soumis des résolutions de nature à amener un changement dans la constitution du Conseil législatif, Bédard prononça à l’appui du changement projeté un vigoureux discours, appuyé sur des arguments sérieux. Bourdages venait de donner des explications quant aux motifs qui l’avaient induit à soumettre ses résolutions,

par lesquelles il demandait l’éligibilité du Conseil, lorsque Bédard, à la séance du 16 janvier (1833), se leva pour appuyer les dites résolutions. Il prononça un bon discours au cours duquel il proposa des réformes très acceptables, et qui devaient être agréées plus tard par un comité spécial de la Chambre.

Bédard parlait les deux langues avec la plus grande facilité. Etienne Parent nous dit que le fils du grand patriote avait hérité de son père d’un esprit clair et logique, sans avoir cependant son éloquence vigoureuse et puissante.

Le Conseil législatif n’avait jamais joui d’une bien grande popularité. Mais, à cette époque, il était tombé dans le plus profond discrédit. Christie, historien et député, a écrit que ce corps n’avait rien d’aristocratique, et que les personnes qui le composaient étaient peu faites pour le relever dans la confiance et l’estime du pays.

Les réformes, tant de fois désirées, n’avaient jusqu’alors abouti à aucun résultat. La Chain-

bre, après avoir délibéré pendant un mois sur ce grave sujet, finit par demander au roi de rendre le conseil électif. Naturellement Bédard vota avec la majorité.

Quelque temps auparavant, la Chambre d’assemblée avait déclaré vacant le siège de M. Mondelet \ par suite de son élévation au Conseil exécutif. Il nous semble qu’elle avait outrepassé ses pouvoirs et de plus, elle faisait mine de ne pas reconnaître le système responsable, dont la nomination de M. Mondelet pouvait être considérée comme un bon symptôme. Bédard, avec son grand sens de la constitution anglaise, qu’il semblait tenir en héritage de son père, s’était élevé contre la conduite de la députation. Un mémorandum inédit le prouve :

« Par l’acte constitutionnel, clause vingtdeuxième, les conditions d’éligibilité de la

i. Dominique Mondelet, alors député du comté de Montréal.

Chambre sont fixées. Par la clause précédente ou vingt-unième, les raisons d’exclusion ou plutôt d’inéligibilité sont détaillées. M. Mondelet avait en sa faveur toutes les conditions de la clause vingt-deuxième et n’avait contre lui aucune exception de la clause vingt-unième.

« Il a fallu un acte du Parlement impérial et un acte du Parlement provincial pour étendre le nombre des personnes éligibles. Il a fallu également une loi pour restreindre ce droit b

« Les résolutions de la Chambre ne peuvent militer contre un acte formel du Parlement. Si elle eût cru ces résolutions suffisantes, elle n’eût jamais consenti à passer l’acte à cet égard, qui est maintenant soumis à la considération de Sa Majesté. Que ferait-elle de plus après la sanction royale accordée à ce bill ?

« On cite le cas de M. Christie : c’est une toute autre question. Toute cour, même celle

i. Voir l’acte contre C. -B. Bouc, et celui au sujet des juges.

tenue par un seul juge de paix, a le droit de punir pour contempt ; c’est une condition de sa propre conservation.

« N’est-ce pas forcer le gouvernement à jouer un rôle singulier, que de le faire consentir à punir un membre, uniquement parce qu’il a obtenu sa confiance ? 1 »

C’était, en effet, un curieux procédé que de mettre à la porte de la Chambre un de ses députés les plus influents et des plus respectés, parce qu’il était appelé par la Couronne à devenir l’un des membres du Conseil exécutif. Evidemment, l’on n’avait encore, à cette époque, qu’une idée imparfaite de la responsabilité gouvernementale, ou bien l’on préférait n’en pas tenir compte.

Après la nomination de M. Mondelet, le gouverneur s’était opposé à ce qu’on procédât à une nouvelle élection, car, disait-il, la Chambre avait outrepassé sou pouvoir ; et il avait eu

i. Papiers inédits de Bédard.

raison. Du moins, le ministre des colonies, Dord Stanley, abonda dans son sens. De comté de Montréal resta veuf de l’un de ses représentants jusqu’aux élections générales de 1834. Ce fut Côme-Séraphin Cherrier qui remplaça Mondelet.

D’adresse de la Chambre d’assemblée fut envoyée en Angleterre et soumise à la considération de Sa Majesté. Elle eut le sort qu’on devait attendre : elle fut jetée au panier à côté des autres résolutions de la Chambre exposant griefs sur griefs sans résultat.

Dord Stanley répondit que le roi ne donnera jamais son assentiment à ce qui doit être regardé comme incompatible avec l’existence même des institutions monarchiques ; mais il était toujours prêt à sanctionner toute mesure capable d’assurer l’indépendance du Conseil législatif et d’en rehausser le caractère.

C’est alors que Papineau, prenant l’iniative, résolut de s’entendre avec ses amis, les Canadiens, pour exposer les griefs de la Province, dont il avait adressé un tableau complet. Il

le communiqua aux députés qu’il pouvait considérer comme ses partisans, entre autres à Bédard. Des réunions furent tenues à la résidence de ce dernier, rue d’Auteuil, et là on discuta longuement les résolutions que l’on avait sous les yeux, mises au clair par A.-N. Morin, député de Bellechasse. Après leur avoir fait subir quelques modifications, on finit par décider que ces résolutions, au nombre de quatre-vingt-douze, seraient soumises et proposées par Bédard. Ces résolutions furent agréées par la Chambre, qui chargea M. Morin d’aller en Angleterre les remettre à M. Viger, agent officiel des Canadiens à Londres.

Des élections générales eurent lieu dans l’automne de 1834. Bédard fut réélu dans le comté de Montmorency. Ici, comme partout ailleurs, les candidats durent se prononcer pour ou contre l’éligibilité des conseillers législatifs. Soixante-dix-sept députés favorables au changement de la constitution reçurent l’approbation populaire, tandis que onze adver-

saires seulement furent élus. Le vote donna 480,000 suffrages contre 28,000.

Ce fut une déroute pour les uns et une victoire signalée pour les autres. La contestation occasionna des troubles assez sérieux dans divers comtés, surtout à Montréal et à Sorel.

La Chambre s’ouvrit le 21 février 1835. Depuis quelque temps déjà, Bédard ne donnait qu’à contre-cœur son appui au parti de Papineau. Celui-ci se laissait emporter bien trop loin par sa fougue oratoire. Ses discours respiraient souvent la passion, la véhémence. Lors de la discussion sur l’adresse en réponse au discours du trône, le tribun s’étant lancé dans une diatribe en règle contre la couronne anglaise et surtout contre lord Aylmer, Bédard crut devoir manifester son dissentiment, et il le fit à plusieurs reprises en donnant son vote au parti de l’opposition, qui détestait Papineau. La conduite du député de Montmorency ne surprit personne, car on savait, et déjà depuis plusieurs mois, qu’il avait décidé

de rompre avec le chef des patriotes, et de former un nouveau groupe, le Canadien à sa tête, afin d’éviter tout conflit. Déjà, au cours de la session de l’hiver précédent, Bédard et plusieurs de ses amis avaient commencé à donner des velléités d’indépendance à l’égard de Papineau, et il est notoire qu’au lendemain du vote des 92 Résolutions, les Canadiens français s’étaient aussi divisés sur leur opportunité 1.

Quoi qu’il en ait été de ces querelles intestines, les affaires de la province semblaient aller de mal en pis. D’arrivée de lord Gosford jeta une sorte d’accalmie sur cette mer orageuse ; il y eut, de la part du nouveau gouverneur, un grand effort pour apaiser les esprits et les amener à se soumettre aux décisions de l’autorité anglaise. Il donna, le jour de la Sainte-Catherine, au château Saint-Douis, un

1. De nombreux détails sur ces divisions sont exposés dans le second volume de cette Galerie Historique, intitulé : Les trois Comédies du « Statu quo. »

grand bal, dont la magnificence éblouit le tout Québec social et politique. Lord Gosford eut des attentions particulières pour madame Bédard ; c’était sans doute un hommage que le noble lord voulait rendre à la nationalité canadienne-française, si dignement représentée par la femme d’un de ses membres les plus distingués et maire de la ville de Québec. Quelques Anglais virent d’un mauvais œil ces prévenances du gouverneur, et ne se gênèrent pas d’en faire tout haut la remarque. Le bruit commença dès lors à courir que Bédard serait bientôt nommé à la place du juge Kerr, qui avait été renvoyé d’office quelque temps auparavant.

A l’ouverture de la Chambre, en octobre 1835, Lord Gosford fit un très long discours, promettant des réformes, dans un langage modéré et bienveillant envers les deux nationalités. « Considérez, dit-il, le bonheur dont

vous pourriez jouir sans vos dissensions. Sortis des deux premières nations du monde, vous possédez un vaste et beau pays ; vous avez un sol fertile, un climat salubre et l’un des plus grands fleuves de la terre, qui porte jusqu’à votre ville la plus éloignée les navires de la mer. »

Bédard prit encore une certaine part aux débats, mais il ne sembla pas y mettre autant d’activité qu’aux sessions précédentes. Evidemment, il y aurait bientôt du nouveau sur son compte. Peut être y avait-il une nomination en perspective.

Le 22 février 1836, le Canadien annonçait enfin la nouvelle que le nouveau titulaire en remplacement du juge Kerr serait Bédard. « Il est certain, disait ce journal, que le nouveau juge est ou sera M. Bédard . . . Digne fils en tout du grand patriote de 1810, moteur des 92 Résolutions, doué par la nature de talents distingués, et d’une vigueur corporelle capable de les faire fructifier, et par-dessus

tout, jouissant d’un caractère de probité et de droiture presque proverbiale, joint aux qualités du cœur les plus aimables et les plus bienveillantes, c’en était plus qu’il n’en fallait pour rendre son élévation au banc de la magistrature une des nominations les plus agréables au peuple qui aient été faites depuis longtemps. Nous espérons qu’elle tendra puissamment à raffermir la confiance publique dans l’administration de lord Gosford, et à faire cesser les murmures et les inquiétudes que l’inaction de Son Excellence, sous ce rapport, avait pu susciter ...»

Ea nomination de Bédard, rendue publique quelques jours plus tard, ne fut pas du goût de tout le monde. Ea Gazette de Québec la dénonça en disant qu’elle était universellement désapprouvée. Ee Canadien , de son côté, l’approuva hautement, et ce journal comptait pour beaucoup dans l’opinion. « Ee peuple, dit-il, ne pouvait pas recevoir de nouvelle plus consolante que cette nomination.

Le souvenir toujours cher du vénérable patriote de 1810, de celui qui fut la victime du système odieux dont nous voulons nous débarrasser, est un nouveau motif de joie qui console nos cœurs jusqu’ici abreuvés d’amertumes. . . Lord Gosford veut que le fils de celui qui a souffert une si cruelle persécution pour la justice, soit récompensé des services importants et nombreux et du dévouement héroïque de son illustre père ; tout le pays applaudit à cette action légitime.

« Quelques reproches ont été faits à M. Bédard au sujet de ses appréhensions, de ses hésitations dans certaines questions importantes, de sa confiance trop aveugle dans l’administration actuelle ; néanmoins nous rendrons justice à ses sentiments, en le reconnaissant pour un patriote sincère et dévoué à la cause sacrée de son pays, il en a fait preuve en maintes occasions et nous ne pouvons que le remercier des bons offices qu’il a rendus à sa patrie et le prier de les continuer, quoique d’une autre manière. »

Cette disparition de la scène politique de celui que l’on considérait comme le chef du parti canadien de Québec, devait, d’après les calculs ordinaires, nuire à ce parti même. L’intention de lord Gosford en faisant cette nomination pouvait être excellente, mais le gros public s’imagina, peut-être avec raison, qu’en agissant de la sorte, le nouveau gouverneur voulait détruire une opposition gênante et dangereuse pour son gouvernement. Mais comme il n’y a pas d’hommes nécessaires, Bédard revêtit l’hermine et d’autres prirent sa place sans que cela parût trop embarrasser les affaires du parti populaire. Papineau était alors dans toute sa gloire ; on eût en vain essayé de le faire descendre du piédestal où ses talents brillants l’avaient placé. La nomination des trois commissaires anglais chargés de régler les questions en litige avait exaspéré cet homme aux idées chevaleresques, et dans son emportement, il ne connut bientôt plus de bornes. Il voulut de l’agitation, puisque les autres moyens ne lui avaient point jusque

là réussi. On sait ce qui s’ensuivit : les troubles dans la région de Montréal et leur répression à main armée, au grand détriment de nos campagnes, d’ordinaire si paisibles ; puis l’union des deux Canadas, union si redoutée des nôtres et que les autorités anglaises avaient tenue suspendue sur leur tête depuis vingt ans.

Bédard avait eu l’occasion de donner son opinion sur cet acte d’union des provinces. Nous avons sous les yeux une pièce inédite qui nous fera connaître ce qu’il en pensait. C’est, à notre avis, un document qui nous donnera une meilleure idée de cet homme intéressant :

« Il semble, dit-il, qu’avant de parler d’unir les deux provinces, il se présente une question préliminaire à décider. Le gouvernement veut-il mettre de côté, tout d’un coup, les lois, coutumes et usages de la population canadienne-française, sa langue et éventuellement sa religion?

« L’union une fois décrétée, cette population qui a l’immense majorité de trois contre un, tomberait tout à coup dans une minorité de quatre contre six.

« Dans ce cas, l’intérêt de la majorité devant naturellement prédominer, il est évident que la législation devant être une, les intérêts de la minorité devront céder ; l’exécution des capitulations, traités, actes du parlement impérial, deviendra extrêmement difficile, sinon impossible ; il est facile, quoiqu’il ne soit pas toujours prudent, de changer un acte du parlement, mais les capitulations et traités, les droits stipulés au profit d’un tiers ne peuvent guère se changer ainsi. Cette réunion forcée et précipitée pourrait joindre les territoires sans réunir vraiment les habitants.

« On m’objectera peut-être que je m’oppose à ce que le Bas-Canada devienne une colonie vraiment anglaise. Non, ce n’est pas le cas, mais je voudrais qu’elle le devînt naturellement et sans effort, par le laps du temps, par l’augmentation de la population, bref par l’immi-

gration de la Grande-Bretagne. Ce procédé est plus lent, mais plus sûr ; cela ne paraîtra pas le fait de l’autorité, mais le fruit du cours ordinaire des choses, auquel personne ne peut raisonnablement s’opposer.

« Outre la justice de la chose, il est encore politiquement utile que les usages, les mœurs, la langue du pays soient conservés dans ce Canada. C’est la meilleure barrière contre les Etats-Unis dont les citoyens ne s’établissent pas en aussi grand nombre ici qu’ils le font dans le Haut-Canada. Ee principal danger du Haut-Canada, dans la dernière crise, est venu de la part des sujets américains domiciliés depuis longtemps dans cette province. Us y conservaient l’affection de leur pays natal et le désir de le voir s’agrandir aux dépens de la Grande-Bretagne.

« Les Canadiens n’aiment pas les Américains, avec lesquels ils n’ont rien de commun, ni lois, ni usages, ni mœurs, ni religion. / Il est utile de conserver cette barrière.

« Quant à l’union de toutes les colonies de

l’Amérique sous uu gouvernement général quoique avec des législatures séparées, je ne puis me convaincre de l’utilité de ce plan, soit pour la métropole, soit pour les colonies. Ce que j’y vois de plus clair, c’est que ce serait le moyen d’avancer leur séparation de l’Angleterre, en leur donnant l’air d’un Etat complet, composé de plusieurs provinces, au lieu de se considérer chacune comme un membre isolé de la grande famille britannique 1. »

En dépit de toutes les pétitions qui furent envoyées à Eondres contre un état de choses que l’on redoutait comme contraire à la conservation de la langue, des lois, et de la religion des nôtres, la couronne britannique resta inflexible, et l’union fut consommée. Mais elle n’eut pas tous les inconvénients prévus, et jamais notre nationalité ne s’est moutrée aussi vivace et aussi ferme dans l’action que durant cette période de 1840 à 1867. On ne vit à

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