‹ Pierre Bedard et ses filsChapitre 34 sur 41 · V. IV, p · texte numérisé non relu

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d’un banc à un autre, il aura la préséance suivant son ancienneté. «

La question est de savoir si, en Canada, le rang ou la préséance dans une cour a toujours été réglé par la date de la première commission.

Deux cas rapportés dans le Revue de Jurisprudence x, et discutés devant la Cour du Banc du Roi à Québec, les juges de Québec étant également divisés, établissent que le juge Rolland fut, par une commission spéciale dans laquelle l’ancienneté et la préséance avaient été omises, nommé juge ad hoc , et qu’il vint à Québec et qu’il prit rang et préséance immédiatement après le juge Bowen, le plus ancien par sa commission, et avant les juges Panet et Bédard.

Le juge Gale, de Montréal, dans une circonstance semblable, prit sou siège à Québec avant le juge Bédard, dans l’affaire des Ursulines vs Botherell.

i Vol. I., p. 122.

La même chose eut lieu dans l’affaire Cuthbert et Tellier, en juillet 1846, alors que le juge Mondelet, de Trois-Rivières, siégeant à Montréal, prit préséance sur le juge Day.

Si le principe invoqué par le juge Day contre le juge Bédard eût été reconnu, les juges Rolland et Gale, à Québec, et le juge Mondelet, à Montréal, eussent pris rang immédiatement après le dernier des juges puînés, et suivant la date de leurs commissions spéciales respectives. Aucun d’eux n’avait jamais eu de juridiction en dehors de leurs districts.

Lord Grey, dans sa dépêche du 4 juillet à lord Elgin, donnait raison au gouverneur d’avoir conféré au juge Bédard le rang auquel il avait droit par la date de sa commission. « Si, disait-il, un juge qui est transféré d’un banc dans une division de la province à la même cour dans une autre division, devait perdre son rang et prendre une position subordonnée à celle des autres juges inférieurs à lui sous le rapport du rang, cette règle aurait l’effet sérieux d’empêcher le gouvernement de pouvoir faire

des changements semblables que. sous certaines circonstances, il est très avantageux de pouvoir faire ; et la coutume suivie en Angleterre est absolument conforme â cette manière d’envisager la question. On a souvent trouvé à propos, pendant ces dernières années, ainsi qu’à des époques reculées, de transférer dans une autre cour les juges de la cour supérieure de Westminster. Toutes les fois que ceci a été fait, Sa Majesté a conféré au juge ainsi transféré « les même place, préséance, doyenneté et ancienneté » qu’il avait en vertu de sa première commission. Au lieu de venir après ceux qui, moins anciens que lui, étaient déjà sur le banc, il était placé au même rang qu’il aurait eu s’il y eût siégé depuis sa première nomination, et conséquemment au-dessus des autres juges qui étaient moins anciens que lui, etc., etc. »

Cette malheureuse divergence d’opinion entre le juge Bédard et ses collègues de Mont-

réal dura un an. Dans l’intervalle, Bédard, fort de son droit, ne voulut jamais consentir à prendre place sur le banc, afin de ne pas blesser le juge Day, et aussi pour ne pas léser les intérêts du public. Un quart d’heure avant sa mort, sir H. Bafontaine vint lui annoncer la décision en sa faveur des autorités judiciaires d’Angleterre. Le moribond, incapable de proférer une seule parole, fit un signe négatif, en montrant le ciel avec la main, comme s’il eût voulu dire : « Il est trop tard, je n’appartiens plus au monde, et je vais comparaître dans un instant devant le suprême tribunal du juge des juges. »

Le juge Bédard mourut à Montréal, à sa résidence de la rue Craig, le n août 1849, à peine âgé de 50 ans. La force de son tempérament et les heureuses dispositions de son caractère, semblaient lui promettre une plus longue carrière. Le choléra qui, en 1849, de nombreuses victimes, fut la cause de cette mort prématurée.

Le coup fut terrible pour sa famille et pour ses nombreux amis. La presse lui rendit de magnifiques tributs d’éloges que nous nous faisons un devoir de reproduire :

« La société canadienne, écrivait la Minerve , perd en lui un de ses membres les plus honorables et les plus considérés, la magistrature un de ses ornements, l’Etat un fonctionnaire intègre et éclairé, un cercle nombreux d’amis, un homme dont les qualités aimables répandaient le charme et le bonheur sur tout ce qui l’approchait.

« Digne fils du grand patriote Pierre Bédard, il s’enrôla de bonne heure au service de la patrie dont il défendit avec dévouement la cause, jusqu’au moment où la distinction qu’il avait déjà acquise sur la scène politique, le désigna, quoique jeune encore, pour le banc judiciaire, à lord Gosford, comme une des nominations qui pouvaient sans doute le plus tendre à se concilier la confiance du peuple canadien. . .

« Bientôt après, M. Bédard eut occasion de faire éclater son courage et son intégrité comme juge. Tout le monde a encore présente à la mémoire la noble indépendance avec laquelle il maintint sur le banc l’existence de Yhabeas corpus , dans un temps où cet acte de vertu civique devait mettre en danger la haute position qu’il occupait. Il ne faut pas oublier, non plus, qu’ayant à lutter en cette occasion contre plusieurs de ses confrères, dont l’un était le juge en chef Stuart, son argumentation put se montrer sans pâlir à côté de la leur.

« En effet, il y fit preuve d’un talent et de recherches qui lui donnèrent dès lors un rang élevé dans notre magistrature, rang qu’il a maintenu depuis par ses talents, l’assiduité de son travail et de ses recherches, et la lucidité de ses opinions.

« Réintégré avec honneur après les troubles, il remonta sur le banc avec une réputation de capacité et d’intégrité désormais à l’abri même du soupçon. Devant lui s’était rouverte une

carrière, aussi honorable pour lui qu’utile à son pays, carrière dans laquelle une mort prématurée vient de l’arrêter, étant à peine au milieu de sa course.

« Si, un jour, la postérité veut connaître la vie de ceux qui, dans notre Canada, ont par leur parole, leur plume, leur exemple et leurs vertus publiques, contribué notablement à l’établissement de la liberté politique en général et à la conservation de nos intérêts nationaux en particulier, Elzéar Bédard ne devra pas être et ne sera pas oublié.

« Désintéressé, bienfaisant, ayant toujours exercé une hospitalité des plus généreuses, il laisse, dit-on, peu de fortune après lui, si ce n’est un nom honoré et des souvenirs affectueux qui ne s’effaceront jamais des cœurs de ceux qui ont eu l’avantage de son intimité. Ceux qui le connaissaient moins, et même ceux que les distinctions de politique ou d’origine portaient à des préjugés contre lui, le respectaient et l’aimaient invariablement aux premiers rapports qu’ils avaient avec lui, soit en sa ca-

pacité judiciaire, soit dans la vie privée...»

Les Mélanges Religieux , de Montréal, disaient :

« Ce fut, samedi, vers huit heures du soir, que la patrie perdit en M. Bédard un de ses meilleurs et de ses plus utiles citoyens. Il avait reçu avec une grande piété les derniers sacremenes de l’Eglise. Jusqu’au dernier moment, il a parfaitement conservé sa connaissance ».

Le Journal de Québec , du 14 août, s’exprimait ainsi :

« Si cette mort est pénible pour la famille et les amis de ce citoyen distingué, elle l’est aussi pour le public qui comprend le prix de la justice intègre et indépendante. Le pays se rappelle avec reconnaissance les sacrifices que firent en 1838 les juges Vallières de Saint-Réal, Panet et Bédard, pour sauver ses libertés politiques menacées de faire naufrage sous les coups

de la tempête ; il se rappelle la noble position que prirent ces trois hommes intègres qui, tandis que d’autres juges comme eux fléchissaient le genou, la voix et la conscience, se placèrent en face de la tyrannie pour lui dire : « Voici la loi, advienne que pourra. » La tyrannie frappa, mais la lutte fut noble, glorieuse ; le souvenir ne s’en perdra pas, car on n’oublie pas les actes généreux, et d’ailleurs ce dévouement à la loi et aux libertés du citoyen, ils l’exercèrent dans la tempête. Deux de ces juges sont descendus dans la tombe, l’autre reste pour les regretter. »

Le Pilot , journal anglais de Montréal, paie un juste tribut d’éloges au juge Bédard au sujet de sa conduite dans l’affaire de la préséance :

« Nous ne pouvons nous empêcher de signaler la noble conduite de Bédard, quand il fut requis par le gouvernement de prendre son siège durant la dernière session criminelle de

ce district. On remarquera qu’en cette occasion, il mit de côté le droit que lui donnaient et la loi et l’opinion bien connue du Conseil privé qui seulement n’avait pas été annoncée officiellement, et laissa la préséance au juge Day plutôt que de faire souffrir le public. On ne savait pas s’il consentirait à se désister pour un temps de son droit. Sa réponse indique le caractère de l’homme : « Il y a honneur par- « tout où il y a devoir. »

Voici enfin l’opinion d’un autre journal anglais sur la vie du juge Bédard. Le Herald , de Montréal, écrivait à la date du 16 août :

« Le juge Bédard était doué de qualités très remarquables, lesquelles prirent plus d’extension grâce à son éducation et par des études suivies, plus fortes qu’on aurait pu croire, si on le juge par ses manières et sa conversation, gaies au point d’être souvent volages. Il s’était adonné, dans sa jeunesse, à des exercices de sport, et il conserva jusqu’à la fin ses habitudes d’enjoue-

ment, qu’il était aussi bien disposé à mettre en jeu qu’à partager avec d’autres, ses dispositions étant tout amicales, ses goûts gentilhommesques ; bref, il fut un joyeux compagnon, agréable et hospitalier.

« Au Barreau, à la Chambre et sur le Banc, on peut dire qu’il fut plutôt distingué par la clarté et l’alacrité de son esprit que par ses facultés d’application, ses habitudes d’affaires et ses qualités de rhétoricien. Il lisait beaucoup et étudiait avec plaisir les différentes questions légales qui attiraient son attention, mais il semblait n’avoir aucun goût pour le travail lui-même, et bien qu’il écrivait avec élégance, en anglais aussi bien qu’en français, il avait un léger défaut de langage, consistant dans un zézaiement précipité, qui le rendait presque inintelligible lorsqu’il était sous le coup de l’excitation, de sorte que ses discours en public ne lui rendaient pas complète justice. Il fut un des grands favoris du Barreau à raison de sa douceur et de ses manières de gentilhomme comme juge.

« Le juge Bédard avait accompli ses cinquante ans quelques jours seulement avant de mourir... Un fait aussi honorable pour lui que pour son savant collègue l’honorable juge Day : tous deux conservèrent de l’estime l’un pour l’autre et continuèrent leurs relations jusqu’à la fin, malgré la divergence d’opinion sur la question de préséance ... «

Les funérailles du juge Bédard eurent lieu dans l’église paroissiale de Montréal, en présence d’un concours nombreux des principaux citoyens. Lord Bruce, frère du gouverneur général Elgin, y assistait. Le poêle était porté par MM. Etienne-Pascal Taché, F.-A. Quesnel, le juge Day, J.-H. Price, A.-N. Morin et le solliciteur général Drummond. Après un service très solennel, le corps du distingué défunt fut déposé dans les voûtes de Notre- Dame.

Le Barreau de Montréal se réunit le 15 août, et adopta des résolutions remplies des plus beaux sentiments à l’égard du juge disparu.

L’on remarqua parmi les avocats présents : MM. W.-C. Meredith, C.-S. Cherrier, S.-C. Monk, A.-A. Dorion, C. Drolet, T.-J.-J. Loranger, G.- H. Cartier, J. Rose, S. Bethune.

Le Barreau de Québec ne voulut pas rester étranger à ce mouvement sympathique, et dans le même temps, il adoptait une résolution vantant l’affabilité, les talents, l’intégrité et l’indépendance du juge Bédard. Nous trouvons à cette assemblée : MM. J. Duval, L. Fiset, J. Chabot, L.-G. Baillargé, J.-U. Ahern, J. -O. Gauthier, D. Ross, J. Crémazie, C. Delagrave.

Henriette Marett, veuve de Bédard, continua de résider à Montréal, où elle termina ses jours le 18 mai 1874. Les gouvernements lui avaient toujours, depuis la mort de son mari, voté une pension annuelle de $500. Pendant son séjour à Québec, Madame Bédard fit preuve d’un grand zèle en faveur de l’éducation et des sociétés charitables. On la vit faire partie de la « Société d’éducation des dames de Québec. » A Montréal, elle dé-

ploya la même activité, secondant, par cette conduite si louable, les nobles efforts de son digne mari, qui fut l’ornement de la société par sa jovialité et sa délicatesse de manières et de sentiments. On ne lui connut pas d’ennemis, même parmi ceux qui eurent à lutter contre lui dans les questions du domaine public. Bédard laissa une réputation d’intégrité fort enviable : il fut le digne fils d’un digne père.

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