‹ Pierre Bédard et son temps [microforme]Chapitre 5 sur 6 · DIONNE] PIERRE BÉDARD ET SON TEMPS · texte numérisé non relu

DIONNE] PIERRE BÉDARD ET SON TEMPS

captivité avec le plus de patience. Ce disciple de Zénon, toujours occupé d'études profondes, pouvait se livrer à ses" goûts favoris sans être exposé aux distractions dans la chambre solitaire qu’il habitait, Homme pratique, connaissant à fond la constitution anglaise, il ne communiquait

avec les autorités que pour leur demander de quel crime on l’accusait ; et

pour les prier de le mettre en jugement, sil y avait matière à indictment au criminel. On sé donnait bien de garde d’instruire son procès : il était à peu près aussi coupable de trahison ou de pratique séditieuse, que je le suis de vouloir m’emparer de la tiare de notre saint-père le pape. On: lui signifia, après une année de détention, je crois, qu'il était libre.

« Je ne sortirai d'ici, répliqua, M. Bédard, que lorsqu'un corps de jurés aura bien et dûment déclaré mon innocence. ES

. “On le laissa tranquille pendant une dizaine de jours, espérant lasser

sa constance, mais à l'expiration de ce terme, le geôlier lui signifia que s’il ne sortait pas le lendemain de bon gré, i] avait reçu ordre de le mettre àla porte, M. Bédard haussa les épatles et continua ses calculs algébriques: Comme plusieurs membresgfle sa famille, M Bédard était un profond mathématicien. : ï

« Leïlgeôlier patienta le lendemain jusqu’à une heure de relevée, mais voyant k que son prisonnier ne faisait aucun préparatif de départ, il lui déclara que s'il n’évacuait pas les lieux de bonne volonté, il allait avec l’aide de ses porte-clefs le mettre à la porte. M. Bédard voyant que l'on prenait les choses au sérieux, et que contre la force il n'y a pas des tance, dit au gardien: ‘au moins, monsieur, laissez-moi terminer mon: problême ”. Cette demande parut si juste au sieur Reid, le geôlier, qu'elle fut accordée"d’assez bonne grâce. Monsieur Bédard satisfait, à l'expiration d’une heure, de la solution de son problême géométrique, s'achemina à pas lents vers sa demeure.”

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Des élections générales eurent lieu le 27 mars, c’est-à-dire huit jours après l'incarcération de Bédard. Celui-ci fut mis en nomination dans le comté de Surrey, et il fut élu. <

Lorsque la chambre s’ouvrit, vers le milieu de décembre de la même

année, le gouverneur avertit la députation que Bédard avait été arrêté et

incarcéré pour pratiques traîtresses. Cette démarche officielle était sans doute destinée à faire rayer de la liste des députés le nom du député de Surrey. La chambre mit la question à l'étude, et elle décida que Bédard était habile à siéger, manifestant en même temps son désir de le voir prendre son.siège. Elle résolut de présenter au gouverneur une adressé fondée sur les résolutions précédentes. L'adresse fut adoptée, mais elle ne put jamais se rendre jusque chez le gouverneur.

1 De Gaspé, Mémoires, pp. 841 et 342.

En 1811, les esprits s'étant un peu apaisés, M. Papineau eut une entrevue avec sir James Craig au sujet de Bédard. Mais elle n’aboutit * à aucun résultat, car le gouverneur comptait toujours que son Pier ferait des aveux.

Dans le cours de la session de cette même année; sir James Craig, voyant que la position n'était plus tenable, résolut d'adresser à la chambre une .espèce de mémorandum, qui est l'exposé complet des événements relatifs à l’incarcération de Bédard. Ce document, peu connu, mérite d'être cité dans son-entier : - Ar “ MESSIEURS, ;

‘# En attirant votre attention sur l’emprisonnement de M. Bédard, “je désire profiter de l’occasion pour vous exposer le résumé succinct des circonstances qui s’y rattachent: Mon but est de consigner dans les procèsverbaux ‘du conseil les motifs qui m'ont animé &n cette affaire.

“ Il-n'est pas nécessaire que je revienne sur les événements qui ont donné lieu à cet emprisonnement : vous vous en souvenez tous très bien, et je crois que rien n'est survenu depuis qui ait pu jeter un doute sur l'-propos de cette mesure. Je trouve dans l'unanimité de suffrages qui prévalut alors, la confirmation de l'opinion que je m'éthis formée sur la nécessité des moyens que j'ai dû prendre pour arrêter le mal qui nous menagçait ;, car l'on ne doit pas: perdre de vué que la ,déténtion\de M.

. Bédard était une mesure de précaution et hon de châtiment ; à mit ure

de ce dernier caractère n'eût pu lui être appliquée qu'à la sui re des tribunaux de son pays. Le ‘ D'après ce principe, les personnes emprisonnées en même temps que M. Bédard, ayant fait l'aveu de leur erreur, je n'hésitai pas à considérer ces aveux comme une garantie suffisante d’une autre conduite à l'avenir, et voyant que la santé de ces deux personnes était sérieusement monacée à raison de leur internement, je trouvai volontiers en’ cela une raison de proposer leur élargisseînent en exigeant toutefois des garanties de comparution, si besoin en était, ce à quoi vous avez donné votre assentiment, “ D'après le même principe, je n’ai pas de doute que vous auriez consenti comme moi à l'élargissement de M. Bédard. Mais, quand j'ai mis sous vos yeux une pétition que ce monsieur m'avait présentée, elle n’a

l'une

paru à personne de nous propre à laissér croire qu'il cesserait de tenir la

conduite qu avait nécessité la mesure de précaution que nous avions prise, Comme je n'ai pas pensé devoir répondre à sa demande, il s'en est suivi entre lui et M. Foy! une correspondance dont je n’ai päs à parler autrement que pour mentionner qu’elle en a été l'issue.

Ayant compris qu'il désirait savoir ce qu'on attendait de chercher son frère, un curé,’ et en présence de l’un des me

! Secrétaire du gouverneur en l’absence de M. Rÿland, ? Ce frère ne pouvait être autre que le curé de Saint-Joseph, rivière Chambly, ou

HDLDL Charles, le. sulpicien, hormis: rue ne 'écopbtantique ainsi mandé fût le curé de l’An-

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scil, j'autorisai ce dernier à faire connaître à son, frère les raisons de l'emprisonnement. Je n'avais en vue que la sécuritédu gouvernement de Sa Majesté et la tranquillité publique, et je ne désirais aucunement que. M. Bédard fût retenu plus longtemps qu'il n’était nécessaire. Pu moment qu'il reconnaîtrait sa faute, je considérerais cet aveu ‘comnie une-garantie” pour l'avenir, et je vous proposerais aussitôt son élangissem nt. Sa réponse, par le même. canal, était couchée en termes respectueux, di il refusait

de reconnaître une faute dont, il ne se croyait pas coupabl '

“ M. Bédard ayant été réélu membre de la législature provinciale, il à n'était pas difficile de prévoir que son emprisonnement deviendrait un des ” sujets de discussion, quand la chambre d'assemblée se réunirait, Aussi je me suis de nouveau occupé de la question de la manïère la plus sérieuse, et, en conséquence, me suis arrêté à une ligne de conduite que je n indi- t querai pas pour le moment. J'aurai à le faire ci-après ct en des’ terines qui r ne diffèreront guère de ceux que je pourrais employer ici. on

“4 Vous êtes tous au courant de ce qui s’est passé à la chambre cette occasion. J'avais déjà reçu une copie des résolutions qu'elle se proposit d'adopter, et jé m'attendais de jour en jour à les voir présenter, lorsque je: reçus une demande d'audience de la part d’un de.ses chefs, l'aîné des messieurs Papineau, député de Montréal. Il s'agissait des résolutions. - £ Il n'importe pas de rapporter i ici notre conversation: qu'il suffise de dire :” qu elle me conduisit à énoncer ma décision finale, fondée sur des motifs que je lui exposaïidans les termes suivants : Aucune considération, ni de “ droit ni de faveur, lui dis-je, ne me fera corisentir à l'élargissement de M.

& Bédard à la demagde de la chambre d ‘assemblée, et à aucune condition! “ n'ordonnerai-je sa libération pendant la présente session. Je n'hésite “ pas à vous dire pourquoi. Par leurs discours et leurs propos, les mem-

.“ bres de l’assembléo ont répandu partout le bruit qu’elle fera ouvrir les ‘ portes de la prison de M. Bédard, ét cette rumeur est si bien établie main- “ tenant, que l’on ne la met plus en doute. Je crois le sure venu où la “ sécurité et la dignité du gouvernement commandent qu'on apprenne “ au peuple quelles sont les véritables limites du pouvoir respectif des. À divers corps dé Res et que ce n ‘est pas à la chambre de gouverner le pays.”

“ En rendant compte de ma conversation avec M. Papineau, en tant qu'elle a rapport au sujet dont il est question, j'ai mis devant ce conseil les motifs qui m'ont fait agir jusqu’à présent. J'ajouterai que j'ai jugé nécessaire de ne rien faire pour l'élargissement de M. Bédard, tant que les députés ne seraient pas retournés chez eux, afin que par leurs fausses représentations des faits il ne leur fût pas possible de faire croire que leur intervention m’a forcé à agir. Chacun étant maintenant rendu chez soi, et la tranquillité régnant assez généralement dans la province, je vous

cienne-Lorette, qui n’était qu’un cousin éloigné de Pierre Bédard. Garneau mentionne à tort le curé de Charlesbourg, qui était M. de Boucherville.

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prie d'examiner si le temps n’est pas venu de.ritre un terme à la déten-tion de M. Bédard.” k Deere .

Il était grandement temps, en effet, de sortir ce pauvre gouverneur de l'impasse où il s'était empêtré lui-mêtne. Nous avons vu ailleurs de quelle manière Bédard sortit de sa prison, sa fière et noble âttitude devant « son geôlier, Il ne put obtenir de procès régulier, mais l'opinion publique, qui vaut bien cellé d’un jury de douze citoyens, avait décidé, depuis long-

* temps déjà, que le criminel, en toute cette affaire, n'était pas Pierre … Bédard: L'histoire l’a dit et elle le redira longtemps : Craïg fut le tyran. ” de cet homme de bien, de ce patriote qui aimait l’Angjeterre et ses insti-

tutions, et qui fut puni pour avoir revendiqué en faveur de ses concitoyens: la protection efficace des lois britanniqués. Re Aujourd'hui la mémoiré de Bédard est respectée, tandis que le nom de Craig est exécré comme celui du plus féroce ennemi des Canadiens français. Ainsi le veut souvent la justice bumaine-qui, bien que faillible,

rend quelquefois des arrêts que ni le temps ni les circonstances nésauraient changer. s

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Au lendemain ‘de son renvoi de prison, Bédard adressait à ses élec- +eurs du comté de Surrey, la circulaire suivante :

“ Le passé ne doit pas nous dé tion pour notre constitution.

sujette aux mêmes inconvénie

Courager, ni diminuer notre admira- Toute autre forme de Souvernement serait nts et à de bien plus grands encore ; ce quecelle-ci a de particulier, c'est qu'elle fournit les moyens d'y remédier. Toutes les difficultés que nous avions déjà éprouvées, n'avaient servi qu’à : nous faire apercevoir les avantages de-notre constitution. Ce chef.d’ ne peut être connu que par l'expérience.

inconvénients qui peuvent résulter du défaut d'emploi de chacun de ses. : ressorts, pour être bien en état d’en sentir l'utilité. 11 faut d'ailleurs $ acheter de si grands avantages par quelques sacrifices.” Pouvait-on parler.avec plus de dignité et surtout de loyauté? Cet homme venait de subir une peine terrible pour une faute imaginaire ow à pour I moins pardonnable, Au lieu de murmurer, de se plaindre, il : : “Ne bénit presque la main qui l’a frappé, parce que derrière cette main il voit “ la constitution de l'Empire qu'il respecte et le représentant d'une autorité. qu'il aime. Ce ‘document ‘pondéré, plein de candeur et de soumission, À peint bien l’homme age que fut Bédard. Combien d’autres à sa place, en € : ‘À vue de quelque avantage politique, ou Par esprit de vengeance contre le ‘. gouverneur, eussent voué aux gémonies toute l'administration, depuis legouverneur jusqu’au geôlier de la prison, en Passant par le juge en chef- Sewell et sa petite armée de séides ? Mais non, Bédard sut conserver son sang-froid, et il prit son siège à la chambre, le 21 février 1812, le jour- F4 ; PR *

œuvre Il faût sentir une bonne fois les

déten-.

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rs de levant lique, Jlong- Pierre. … tyran.

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nom liens lible,, aient.

[p1oNNE] PIERRE BÉDARD ET SON TEMPS CR Ï

même de l'ouverture de la session.’ Qt nue part.très nctive aux

délibérations, et pas une fois on ne le détacher du groupe français.

Sir George Prevost venait de succéder à sir James Craig. Dès son arrivée au pays (septembre 1811) il s'était efforcé de calmer les esprits que l'administration de son prédécesseur avait quelque peu irrités. Il montra beaucoup de confiance aux Canadiens- français, en leur ouvrant la porte aux charges publiques. “M. Bourdages fut nommé lieutenant-colonel de milice; M. Bédard fut réintégré dans ses fonctions de capitaine.* Non content de réparer l'injustice commise envers Bédard, le nouveau gouverneur le nomma bientôt juge à Trois-Rivières, Cette nomination fut bien accueillie du public. Bédard était pauvre, à la tête d'une famille, et il souffrait d'une maladie contractée dans sa prison, qui pouvait, l'empêcher, à bref délai, de prendre une part active aux affaires publiqués. . Citons à ce propos M. Etienne Parent :

N'est-ib pas regrettable pour la gloiro de Pierre Bédard et pour nos. propres intérêts, qu'il ait alors abandonné la cause qu'il avait si bien servie jusque-là, cause qui en était encore à un premier succès, rien moins que décisif, comme l’événement le prouve? ‘

“ À cela nous ne répondrons pas que notre héros était sans fortune

et chargé d'une famille dont il avait jusque-là négligé les intérêts, pour

se dévouer tout entier ‘à la chose publique; nous ne rappellerons pas même qü’il avait contracté en prison une maladie dont il ne guérit jamais ;

ces raisons, toutes valables qu'elles soient,- seraient une injure à sa

mémoire, si nous Les donnions pour motifs de sa retraite de la scène politique. Il avait pour cette détermination d'autre motifs plus dignes de

lui. Son avènement à la haute magistrature était la consécration du

‘triomphe de la cause pour laquelle lui et ses amis avaient: combattu et souffert, l'aveu formel qu'on les avait calomniés et cruellement persécutés, et un “puissant encouragement au peuple et à ses défenseurs de persévérer dans les nobles revendications. du passé.

“Il y'a plus; à cette époque, nous étions à la veille d’une guerre avec les Etats-Unis. Or, M. Bédard, avec le jugement sûr qu'on pi reconnaissait, avait compris que l'intérêt, autant que le devoir, nous c mandait de rester unis à l'empire britannique. Il'était, pour l'avoir

étudié à fond, admirateur du régime constitutionnel anglais qui lui parais-

sait assurer, à la fois, et le libre exerçice de toutes les énergies, sociales légitimes, et la compression des instincts pervers, en d’autres mots :

l'ordre et le progrès. Il était un loyal sujet anglais en même temps qu'un chaud patriote canadien, et il sentit qu'en ces deux qualités il devait prêter la main à l’œuvre de conciliation de sir George Prevost. Accepter

1 C’étaic la deuxième du septième parlement. Elle dura du 21 février au 19 mai

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