PIERI'.E DI.OT
Tout dépend d'ailleurs des milieux : quand Apollon change de sexe à la Revue des Deux Mondes, par exemple, je trouve cela parfait et même décent, mais chez nous, cela m'inquiète. Je dirais donc à nos amis : « Prenez les femmes fortes tant qu'il vous plaira, prenez même les bonnes femmes. Il serait insensé de priver le concert chrétien du registre éclatant, velouté, tendre, pénétrant que parcourt la voix de la Muse. Seulement, comme il en pleut, craignez le déluge. Choisissez avec soin et surtout dosez la Muse. La muscade qui est très-bonne aussi, ne fait pas bien quand on en met trop. Il ne faut pas que le cantique de Dieu vienne à sonner pour ceuK qui entrent dans certaines petites chapelles de notre presse comme une romance vieillotte avec accompagnement de mandoline fêlée... »
Jean s'animait, selon sa coutume, en parlant ainsi. Il avait une antique dent contre les dames de lettres, malgré son admiration enthousiaste
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pour George SanJ, à qui, selon lui « Dieu seul manquait. » Excusez du peu !
Il s'interrompit brusquement en cet endroit pour crier à la cantonade :
— Bonif! coquin! lu vas te casser le cou! Les enfants qui vivent renfermes s'enivrent
dès qu'ils boivent le grand air. Bonif, le prisonnier de la tanière, aurait voulu sauter de branche en branche, au sommet des arbres, comme les écureuils. Il était parvenu à grimper sur la tonnelle et pleurait, ne sachant comment en descendre.
Je montai sur un banc pour opérer le-sauvelage de Bonif, et Jean reprit :
— Barbey d'Aurevilly, qui burine d'un Irait la ressemblance des hommes, m'a défini ainsi, un soir qu'il faisait mon éloge : « Jean e^t un voyageur très-éloquent qui part pour Paris mais qui arrive à Rome. » Le fait est que je ne dis pas souvent ce que je complais dire. La peste soit d'Emérance, de lu suzeraine de Valenville, du
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style cosmétique et des petits papiers imprimés, de quelque couleur et odeur qu'ils se donnent ! J'étais venu pour te parler de Tartufe.
Il faut que tu commences notre livre sur Tartufe, tu n'as pas même besoin d'être converti pour cela. Il te suffira de ton honnêteté native.
Et n'aie pas peur de te montrer irrévérencieux envers Molière, ton fétiche. Tu brûleras devant sa statue autant d'encens qu'il te plaira. Je t'y aiderai.
Dieu seul est éternel, mais le mal est immortel parce que Dieu a refusé d'assigner un terme à son châtiment, qui est d'être le mal. Tartufe existait avant Molière, et peut-être que Molière, en le cueillant, l'a gâté.
Je n'en remercie pas moins le merveilleux maître de la comédie d'avoir jeté l'âme de l'hypocrite en pâture au rire et au mépris des hommes.
Il a été dit souvent que le mannequin qui avait posé pour Tartufe, devant Molière, était un
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janséniste bien connu et venimeux ennemi des Jésuites. En vérité, cela m'importe peu.
Je ne crois pas, en tout état de cause, que Molière ait voulu frapper le prêtre dans cet athée, ni même le dévot, et pourtant il se peut que cela soit, car en France l'opposition mène tout et mène à tout, étant comme elle l'est la condition €t l'épanouissement de tout succès.
Le mot « opposition » a pu être inventé depuis peu, mais la chose est vieille comme le monde.
Au temps où Molière vivait de gloire et d'opprobre, avant d'en mourir, il y avait dans les honneurs rendus au catholique pieux de quoi susciter l'opposition d'un satirique, d'une part, €t, d'autre part, de quoi tenter les convoitises de l'incrédule.
Molière était donc dans le droit de son opposition et dans la vérité de son art en attaquant l'envers de la piélé, c'est-à-dire, en définitive, le commerce de l'incrédule qui a volé le vêlement d'un croyant.
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Celait bien, mais c'était juste tout ctrictement et le grand succès ne s'eml)arrasse guère de la justice : le grand succès, d'ailleurs, ne pouvait pns èlre dans l'attaque dirigée contre l'incréclulité, qui est l'opposition.
Il fallait, pour le grand succès, aller à côlé de cela ou plus loin, flatter l'opposition et prendre à partie quelque figure connue, consacrée, officielle. Il y a des pharisiens dans tous les temples. C'était encore le droit de Molière de s'attaquer à un pharisien.
Admeltons qu'il eut pour but, quand il fit Tartufe^ de traîner sur la claie exclusivement le pharisien catholique, et non point le pharisien prolestant, ni le pharisien janséniste, ni le pharisien parlementaire, ni le pharisien d'aucune synagogue, ni le Judas d'aucune apostasie, ni le farceur d'aucune franc-maçonnerie, ni le saltimbanque d'aucune philosophie.
Ce fut un tort et un malheur.
Molière était de taille à tenter mieux que cela.
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11 ékiil de laillc et il clait de l'orcc à prendre corps à corps le pharisien sans épillièle, l'hypoci'ile quel qu'il fùl, et à l'étouffer dans Tembrassement de son génie.... Tu n'as pas l'air d'élre de mon avis?
Ainsi interpellé, je répondis non sans quelque mauvaise humeur :
— Molière a pris Tartufe où il l'a trouvé.
— Bon! s'écria Jean qui se frotta les mains. Je ne demande pas mieux que de te faire quelques concessions ; les petits cadeaux entretiennent l'amitié: accordé I Molière a pris Tartufe où il l'a trouvé, c'est-à-dire où son instinct de courtisan des foules, dorées ou non, et son flair de grand poëte à succès lui ordonnaient de chercher Tartufe, sous peine de le trouver en quelque autre lieu beaucoup moins favorable pour l'effet comique et la réussite de sa pièce. Ta réponse me suffit amplement, car elle laisse percer le bout de roreille de cet aveu que Tartufe ne demeure pas toujours au même numéro de la même rue.
Il déménage, en effet, souvent, a le pauvre homme! » Et un peu moins de cent ans après cette nuit du J7 février 1673 où Molière, comédien, mourut de sa femme comédienne, la tête dans le giron d'une sœur de charité, si Molière ressuscité avait cherché son pharisien, il n'aurait certes pas frappé à la porte du même théâtre pour demander à toute une armée de grands laquais galonnés : « Mgr le duc de Tartufe est-il visible? »
C'était le temps où un grand ministre (comme disent les dictionnaires!), modèle de philosophie, de patriotisme et de loyauté, pensionné par l'Autriche, pensionnant la vieille Pompadour, laissait naître la Prusse et mourir nos colonies, faisait l'immense fortune de l'Angleterre, tuait Montcalm, tuait Lally-ToUcndal, perdait le Canada, perdait l'Inde, resserrait nos frontières, malgré les batailles gagnées par nos soldats, engloutissait nos flottes, affamait nos campagnes, signait une paix déshonorante après
Lb; LIVP.E A KAIRH.
une {^Licnc glorieuse el se ih Liniit, ennemi cruel de son roi, mais ami caressant de Voltaire, dans sa Iranquille retraite pour y mctirecn bouteille, après l'avoir brassé avec le suc de ÏEnajdopédie, le breuvage diabolique qui devait allaiter Robespierre.
Le pauvre homme!
Les dictionnaires lui ont pardonné lout cela, parce qu'il chassa et dévalisa les Jésuites, coupables d'avoir refusé à sa patronne Pompadour l'occasion de commettre un sacrilège.
Ce Tarlufe-là ne ressemble déjà plus au Tartufe de Molière.
N'est-ce pas Tartufe pourtant?
Et s'il est vrai que génie oblige encore {ilus que noblesse, Molière n'avait-il pas le devoir de tailler le manteau de son pharisien assez large pour qu'il pût aller à tous les hypocrites?
Mais d'autres années passent et voici venir le citoyen Tartufe, au lieu et place de monseigneur Tartufe, car il me plaît d'enjamber par-dessus
Tartufe-Genevois et Tartufe attendri par la « religion de la nature : » celui qui aime à voir lever l'aurore....
Yais-je parler longuement de Tarlufe-guillotine? non, il se guillotina lui-même dans son ardeur au travail, et cela l'excuse un peu. Tu m'objecterais d'ailleurs que Molière n'a pu reproduire ce masque hideux puisqu'il ne l'a ni connu ni même deviné, dans l'honnêteté de sa pauvre belle âme.
N'est-ce pas un vrai malheur, cependant, pour un géant comme Molière, que d'avoir brûlé sa poudre à foudroyer un si petit gibier que son Tartu''e de pseudo-sacristie, quand, après un quart d'heure de chasse, nous trouvons déjà tant et de si gros Tartufes à battre qui ne sont point le sien ?
Eh quoi : l'énorme Molière a pris pour me rendre odieuse la plaie éternelle de l'hypocrisie, poison du monde depuis le commencement, un piètre sire qui accumule trahisons sur vilenies