I.li 1.1 VUE A r.Alill
pour là 1er l'élolfe d'une robe qu'il ne parvient même pas à salir et pour tromper un honnêle homme excessivement confiant qu'il n'arrive même pas à dépouiller, le grand roi Louis XIV ayant, parail-il, employé ses loisirs à déjouer celte intiigue suballernc!
Et c'est cela, Tarlufe! l'imposteur par excellence! le miracle d'hypocrisie! il a sué sang et eau pendant cinq actes, et Mnie Elmire l'a bafoué, il n'a su décevoir que le bonhomme Orgon, acharné à se jeter télé première dans tous les sjcs !
Et pour comble, ce serpent, r e caverneux, ce monstre de triple et quadruple noirceur est percé à jour comme-un crible et cousu de fil blanc comme les finesses de Jocrisse! On le connaît d'avance puisque quelqu'un l'a signalé au « prince ennemi de la fraude. »
Qui peut bien être ce quelqu'un? Je le demandai une fois à Janin qui me répondit dans la bonne humeur de son sceplicisme :
l'IERRE BLOT.
— Le commissaire, parbleu !
C'est que c'est cela! Ce colosse d'astuce a son dossier à la police, chez M. le lieutenant-criminel Tardieuqui demeurait déjà rue de Jérusalem ! il a laissé prendre son signalement par l'officier de paix et l'inspecteur lui a noué un fil à la patte !
Allons! il n'est pas fort! Et il a fallu tout le génie de Molière pour faire peur, môme à M. Prudhomme, avec ce pistolet de paille!
J'ai entendu soutenir une fois, par un trèséloquent écrivain, qui, la plume à la main, ne s'occupe jamais de ces choses, mais dont la conversation, aussi hardie que sa prose est sérieuse, étincelle d'aperçus brillants, présentés sous une forme paradoxale, j'ai entendu soutenir celle thèse que Tartufe n'est, au fond, qu'un chefd'œuvre d'ironie, jeté à la tête des Prudhommes du dix-septième siècle.
Je ne crois pas cela : Molière est plus grand que l'ironie, et il n'y avait pas de Prudhommes au temps d'Orgon.
Orgon exclut Prudhomme.
Note bien qu'Orgon est d'un siècle, Prudhomme de l'autre, mais que Tartufe est de tous les siècles. Et voilà pourquoi je fais le procès du Tartufe de Molière, en lui reprochant de n'être que le Tartufe du siècle d'Orgon.
Non, Molière n'a pas voulu railler ceux qui l'applaudissaient. Il était comédien, il était auteur dramatique : à ce double titre, il vivait de ceux qui applaudissent et ne souffrent point qu'on les raille.
Molière a voulu faire une pièce à grand succès ; il y a mis le quantum sufftcit d'opposition, de justice et de haine : la haine dirigée contre une chose haïssable, qui- est l'hypocrisie, la justice appliquée à des choses criminelles, qui sont le dol, la captation, l'intrusion de l'étranger dans la famille; l'opposition, enfin, faite à une chose puissante et quasi souveraine alors : l'influence religieuse.
C'était presque une œuvre de circonstance,
56 PIEP.nE BLOT.
comme le donne à entendre le caquet véliément et verbeux de Mme Pernelle; peut-être même le côté vivant de l'action visait-il un fait particulier, car Tartufe, dans quatre actes sur cinq, sort tout à fait du cadre de la vieille comédie de convention, et les noms mêmes de Tartufe et de Mme Pernelle font pressentir un pas tenté en dehors des habitudes théâtrales d'alors pour entrer dans le chemin où marche tout le monde. Philinte est toujours Grec par son nom, Orgon aussi, Elmire semble venir un peu d'Espagne; mais Mme Pernelle est de Pontoise, et Tartufe, emmitouflé discrètement dans une douillette d'Italie, arrive de Rome en droite ligne ou fait son possible pour en avoir l'air.
Il est humble et insolent à la mazarine; il a bien pu naître des rancunes laissées par l'invasion italienne de tant de reines, de tant de ministres: figures qui avaieiit leur grandeur, mais qui étaient hostiles au tempérament de la France. f II a odeur de revanche bien plus que de blas-
LK LIVl'.E A FAIRE.
phème ; tout au plus parade-t-il au profit du gallicanisme, qui va bientôt tourner aigre, et certes il ne se doute pas qu'après avoir fait rire cette cour intelligente et profondément nigaude, ces marquis innocents et de tant d'esprit, ces sceptiques titrés crachant en l'air avec tout plein de grâce la moquerie qui devait retomber en déluge et noyer leur race dans l'immense baquet de la Révolution; non, Tartufe^ ou du moins Molière, qui l'a fait, ne se doute pas que l'incrédulité va se saisir de lui, le saler, le larder, le mariner, le mettre à la broche ou à la casserole et en faiiô le plat fondamental de la cuisine athée au dix-neuvième siècle I
Aimes-tu ces bons pelils marquis incrédules? Ils ne sont pas morls, tu sais? j'en connais, et j'ai peureux des tendresses de bonne d'enfant. Dieu leurdonnail la pâture toute préparée, comme aux oiseaux du ciel; il fallait bien qu'ils fussent ingrats puisqu'ils étaient gorgés de bienfaits....
58 PIERKE BLOT.
Quant à ce grand Molière, je te défie de l'admirer plus que moi ; mais il regardait de trop près les infirmités humaines pour voir la santé énorme de Dieu. Il ne savait pas le côté providentiel des choses. Au-dessus de lui Bossuet planait dans la vision de Jésus-Clirist, sans que Molière s'en doutât seulement, occupé qu'il était de S€s admirables petites immensités.
Je le vois bien plus excusable que Pascal, cet autre comique de premier ordre, algèbre sublime^celui-là, foi étroite, amour sans confiance, et qui, né pour être le premier père de l'Église en son siècle, mais malade de corps et séparé de Dieu par le scrupule, mit le pied, un jour, dans je ne sais quel Arnauld, moitié de protestant, janséniste et demi qui rédigeait déjà la Revue des Deux-Mondes et le Journal des Débats sous Louis XIV, plus d'un siècle avant la naissance de ces respectables « organes » .
C'est fatal : on ne marche pas là dedans ; on s'y englue.... Port-Royal (ah! comme ce pauvre
Sainte-Beuve s'y plaisait!) noya Pascal après lui avoir tiré du corps les Provinciales, un Tartufe collectif qui a nom le Jésuite : mille pages, environ, sur lesquelles il y en a neuf cents qui sont assommantes, mais dont les cent autres forment un curieux chef-d'œuvre de méchanceté inutile, — que l'incrédulité a utilisé, néanmoins, pour battre en brèche le Dieu de Pascal, pour écraser la religion de Pascal, pour étrangler tout ce à quoi Pascal croyait, tout ce qu'il respectait, tout ce qu'il adorait à deux genoux, la face contre terre!
Je voudrais bien voir la mine que ferait ce malheureux grand Pascal s'il lui était donné de lire nos gazettes éditées depuis cent ans et de nombrer les sauces à la tartare qu'on a épicées avec ses Provinciales !
Mais Molière ! le roi de notre théâtre ! ce bon sens si droit, si tranchant ! peu conscient de Dieu, c'est vrai, mais si connaisseur des hommes, que dirait Molière, sortant de la tombe, à la vue de l'emploi qu'on fait de son Tartufe ? et à la
40 PIEli IlE l!l,(JT.
m;c suilout des Tartufes nouveaux, plagiaires en aciion, qui ne lui volent pas son idée pour la mettre sur la scène ou dans les livres, pas si bêtes! mais qui s'en servent politiquement, socialement, journalistiquement, industriellement et judaïqueniont, comme d'un passe-partout excellent pour entrer dans la maison du suffrage universel et escamoter les bonnes grâces d'Orgon, qui ne s'est pas fait plus avisé ni moins naïf en devenant grand électeur !
Je pense bien que Molière resterait d'abord en ébahissement devant l'innombrable cohue des canards rouges, couvés par sa poule noire. Assurément il n'avait jamais rêvé pareille postéiilé.
Le duc de Tartufe, encore passe! et même le docteur Tartufe, et à la rigueur Tartufe directeur ou Tartufe « honorable préopinant »; mais tous ces Tartufaldins, tous ces Tartufiquets, tous ces Tartufeux et tous ces Tarlu fards au cent, au tas, au sac, à la hottéo, oh ! Molière n'avait pas de-
LK LlVItli A FAIIU:. 41
ville cela! Il saisirait une gaule s'il ne trouvait pas de plume sous sa main, et dauberait....
Ici, Jean s'interrompit de nouveau pour crier :
— Bonif! scélérat! vas-tu finir!
Bonif n'était peut-être pas encore un scélérat, et je dois dire qu'il est devenu avec le temps un garçon d'esprit et de bonne conduite, mais c'était le fils d'un sauvage de Paris, et il se laissait aller volontiers à des fantaisies que la bonne Madeleine seule trouvait drôles.
Madeleine en efCet était du parti de Bonif contre Bertlie, qu'elle appelait parfois « la demoiselle », non sans une certaine amertume.
Dans le cas présent, Bonif avait imaginé tout uniment de nourrir Berllie avec de l'herbe, qu'il introduisait de force dans sa bouche, et la fillette, perdant la respiration, poussait des cris inarticulés. Jean s'élança, la canne à la main, mais Bonif était déjà à l'autre bout de la pelouse, et l'incident n'eut pas de suites.
MEIillE LLur.
— Voilà ! me dit Jean, quand il reprit sa place. auprès de moi. Ce hanneton de Bonif m'est tombé sur les épaules, un jour, par Tartufe, et je n'en veux pas à Tartufe pour cela, car Bonif est une petite bêle fauve qui s'apprivoisera : cest déjà commencé. 11 récite son catéchisme sans faute.
J'étais venu aujouidhui pour te raconter ma pemière communion et celle de Marie. En chemin, ridée m'est arrivée de f esquisser à bâtons rompus la grande scène de Molière aux prises avec la postérité de son Tartufe.
C'est « le livre à faire » ou du moins c'en est la préface.
Mais maintenant voilà ce Bonif qui me tient; Tartufe attendra son tour. Je vais te dire comment j'ai ramassé Bonif, misérable fruit tombé d'un ai'bre que la cognée du citoyen Tartufe avait touché et qui s'en mourait. Ça ne ferait pas mal dans le livre, si on trouvait un joint pour l'y glisser.
Seulement, c'est si vrai que ça a Tair inventé. Écoute.
Jean commença ainsi :
— Il n'y avait pas longtemps que j'étais converti, six ou huit mois peut-être, un an au plus. J'étais déjà ruiné à plate couture, bien entendu, puisque c'est la perte de ma fortune qui m'a ramené à Dieu.
Ahl je ne suis pas fier d'avouer cela, quand je pourrais dire que je fus terrassé en Dieu par la mort de ma fille.
Ce serait moins vulgaire, et je ne mentirais
pas beaucoup en le disant, car la perle de mon argent n'a laissé en moi aucune trace ; jamais je n'en parle à Dieu, tandis que je lui parle sans cesse de Marie.... la seconde Marie, tu sais, la fille de celle qui me donna le grand cheval à ressorts. La mort de cette enfant-là est restée entre Dieu et moi comme un lien de douleur, de repentir et d'esjjérance que nulle force ne saurait briser....
Nous vivions seuls, Madeleine et moi, dans ma tanière, que je venais de louer et où elle avait bien du mal à s'habituer après avoir eu son hôtel. Les garçons et les filles s'étaient éparpillés de ci, de là; ils sont tous assez bien placés, tous et toutes ; pour nous, en somme, les châtiments de la Providence ont élé pleins de douceur, et si Madeleine n'avait pas le souvenir de « sa voiture », qui la hanle les jours de pluie, ce serait la plus heureuse vieille du monde, car elle s'attache à ce qu'elle voit, et Bonif, qui ne lui est de rien, suffit à lui remplacer tous les autres :
LE FOND D'UN TP.Ol. 45
j'ai connu d: meilleures gens que nous, c'est cerlain.
Un soir du mois de juin, je dis i\ Madeleine :
— Fais rûlir ou griller un petit morceau de quelque chose pour l'emporter et le manger froid demain. Si tu veux, nous irons à la campagne, loin, loin, j'ai besoin de faire dix lieues, ou douze, à pieJ.
Madeleine se mit à rire et me répondit :
— Pauvre monsieur, tu en aurais bien fait quatorze, autrefois!
Elle disait vrai, et quinze aussi, et vingl, et davantage ; à l'âge de seize ans, j'avais été d'Angers à Tours, de mon pied , entre six heures du matin et onze heures de nuit. Je ne sais pas combien on compte maintenant de kilomètres, mais il y avait en ce temps-là vingt-sept lieues de pays. Une autre fois, j'ai fait deux volumes de librairie en six jours. Ce sont des exploits de cheval de fiacre.
Mais j'étais vieux, maintenant, et Madeleine avait raison de rire.
46 l'IERhE BLOT.
— Où iroiis-uous comme cela? me demandât-elle.
— N'importe on, à Saint-Germain, si tu veux, nous aurons l;i forêt devant nous.
Elle Ht rôlir je ne sais quoi et le lendemain, de bon matin, nous partîmes, moi, les mains libres, elle avec son panier de provisions au bras. Elle était de brave humeur. Cela lui rappelait d'autres temps encore plus lointains que le temps de sa voiture.
Moi, je dévorais le boulevard Bosquet et l'avenue Joséphine par où nous gagnions la roule de Courbevoie. J'étais seulement contrarié que Saint-Germain fût si près, et je me disais :
— De pousser jusqu'à Rouen, ce serait trop pour Madeleine....
Il faisait beau temps, mais chaud, malgré l'heure matinale. Au pont de Neuilly, je commençai à réfléchir ; au haut de la côte de Courbevoie, j'étais en nage et je me couchai tout pantelant dans un de ces singuliers champs qui
sont au revers du Mont-Valérien, du côté de Nanterre. Je les connaissais bien. On y cultivait autrefois des roses pour les bouqueliers roulants, mais le sable qui est là, partout, à fleur de sol, a monté sur la terre végétale. C'est maintenant une suite de terrains vagues, gris et mornes où l'on voit errer des soldats engourdis dans des sentiers à moutons qui ne mènent nulle part.
De temps en temps il s'y entame de mystérieux travaux stratégiques qui ajoutent à la mélancolie du lieu. Les Parisiens n'y viennent jamais. Ils connaissent le Mont-Valérien comme la lune, d'un seul côté : c'est, du reste, leur manière d'envisager tomes choses.
Au fond, je suis un Parisien et un parfait badaud ; comme le sommet du Mont-Yalérien me cachait Paris et même le bois de Boulogne, j'éprouvai la sensation du premier navigateur quand il cessa d'apercevoir le rivage. Je déclarai l'endroit superbe parce que je n'en pouvais plus
riERRE DLOT.
de fatigue et je m'étonnai qu'on n'y eûl point encore bâti une ville florissante. Madeleine qui n'est pas méchante me répondit que cela viendrait peut-être avec le temps.
Ce qu'il me fallait, c'était de l'ombre, car le ciel était sans nuages. Il y avait un vilain petit bosquet d'acacias dont les maigres feuillécs criblaient les rayons de soleil comme un sas. Je le
proclamai forêt vierge et dès que nous y fûmes, je m'écriai :
— Campons ici, à la fraîcheur. J'espère que nous avons bien gagné noire déjeuner !
— Pour ça, oui, monsieur, me répondit Madeleine, tu as déjà fait plus d'une demi-lieue sur tes quatorze I
Le panier aux provisions fut ouvert, il contenait du pain frais, de la viande froide, un angle aigu de fromage de Brie, des cerises et une bouteille de vin entamée. Celait une partie de campagne dans lesTèglcs.
Nous sommes de braves appétits, Madeleine et
LE Fond D'IN TROU. 49
moi, et nous mangeâmes solidement, mais le vin était court et nous avions grand soif. Je souhaitai de l'eau.
Or, ce qui a empêché jusqu'à présent d'élablir une ville florissante dans les terrains vagues du Mont-Yalérien, c'est peut-être le manque de fontaines. Il n'y a là qu'un puits qui tarit par les temps secs. Après avoir promené sur les environs un regard investigateur, je dis :
— Vois-tu cet ermitage, là-bas, dans le pli de terrain? J'y passerais volontiers ma vie.
— Eh bien ! pas moi, repartit Madeleine. Jamais je ne me fâche quand elle n'est pas de
mon avis. Je repris :
— Pour le moment il ne s'agit que d'y aller chercher de l'eau. Ça n'a pas l'air riche : si on est poli avec toi, tu laisseras une petite pièce sur le coin de la table.
Madeleine alla et revint avec de l'eau dans une bouteille fêlée. En me tendant la bouteille, elle avait les larmes aux yeux.
— Pourquoi pleures- tu? lui demandai -je. Tu ne t'es pas querellée avec de mauvaises gens?
Au lieu de me répondre, Madeleine eut un sanglot et demanda à son tour :
— Monsieur, as-tu encore ton écu de cent sous ?
Je dois te dire ici que ma vanité de poche n'élail pas morte tout de suite après le changement de ma vie. Pour bien des choses, jetais déjà humble jusqu'à la fanfaronnade, ce qui ne vaut rien, et je me le reproche, mais pour d'autres je gardais en moi un bon reliquat de dindonnisme. Ainsi la pièce de cent sous à laquelle Madeleine faisait allusion ne quittait point mon gousset. Elle faisait partie de ma toilette. Je ne la changeais jamais et j'avais grand tort, puisque je connaissais des gens encore plus pauvres que moi. A la question de Madeleine je répondis :
— Que je l'aie ou que je ne l'aie pas, cela ne fait rien puisqu'on ne peut pas s'en servir.
— Ah ! s'écria-t-elle, monsieur, pauvre mon-
sieur, tu as pouilant bon cœur, c'esl cerlain. Si tu voyais pareille misère, tes cinq francs brûleraient la poche !
J'avais mon verre d'eau à la main, mais je me mis sur mes jambes au lieu de boire, et je galopai vers ce que j'avais appelé un « ermitage ». Je ne puis dire que le souhait d'y finir mes jours, exprimé par moi tout à l'heure, fût bien sérieux, cependant, je suis myope et le fait est que je l'avais très-vaguement aperçu de l'endroit où nous déjeunions.
Ce n'est pas à toi qu'il faut apprendre qu'on trouve assez fréquemment dans le désert parisien de ces toits à vagabonds auprès desquels on passe avec le soupçon confus qu'ils peuvent avoir servi de retraite à un homme, un jour ou l'autre. Tu as joué de cela beaucoup trop ; tu as décrit ces refuges isolés ou réunis en cités de misère et constituant ce que les pauvres euxmêmes, dans leur douloureuse gaieté, appellent des « Californies ».
52 riERRE BLOT.
Ce que tu as fait ainsi est curieux et vrai jusqu'à un certain point; tôt ou lard tu regretteras de l'avoir fait parce qu'il csl peu digne de rechercher le côté purement curieux de la grimace arrachée à une grande souffrance.
Tu n'as jamais flallé les haines si excusables de cet étrange peuple, c'est déjà quelque chose, mais as-tu essayé de les calmer? As-tu jamais montré d'un doigt vaillant à ces condamnés de la terre l'évidente, l'opulente compensation qui leur est offerte dans le ciel? Ils auraient ri, n'est-ce pas? Tu as eu peur de cela. Poltron !
Je suppose bien que lu ne plongeais pas sans bourse délier au fond de ces détresses. Tu ouvrais tes deux mains.... ouvrais-tu ton cœur? Tu te montrais bienfaisant là où il aurait fallu être charitable. Et n'affecte pas l'ignorance, tu le sais aussi bien que moi : la bienfaisance est de la pitié, mais la charité est l'amour même !
Il s'arrêta, je lui tendis ma main qu'il balança selon sa coutume en hochant la têleavec lenteur.
— C'est bon, reprit-il, je coupe mon sermon puisque tu es sage, mais laisse-moi te le dire, s'il poussait un brin de dévouement, j'entends du vrai, dans l'égoïsme paresseux des honnêtes gens tels que toi, Tartufe-athée et l'absinthe n'auraient pas si beau jeu à empoisonner la mansarde....
Rattrapons nos moulons : il n'y a pas de Californie au revers du Mont-Valérien. Ce qu'il m'avait plu de prendre pour un ermitage était une de ces malheureuses huttes de Hurons décivilisés qui chancellent autour de Paris, dans les recoins abandonnés par la culture. Elles restent là, soit que le maître du sol les y tolère, soit qu'il ignore leur existence, jusqu'au jour où quelqu'un qui a droit vienne dire à l'intrus : « Va-t'en. »
Je me souviens d'une des huttes de tes livres que tu avais bâtie avec des plâtras, des os, des pots cassés, de la houille, du mâchefer, des tisons, des pavés, de la boue et des boiles à sardines. Elle est vraie, je l'ai vue entre Clichy et Saint-Ouen; mais ici c'était tout bonnement une
54 l'IEIdiK J!LOT.
ancienne cabane de berger, sur roues, abandonnée pour cause de vétusté et qu'on avait enterrée à moitié sous des débris de toute sorte, pour la consolider.
Le corps de la cabane formait comme un moule qui soutenait à pic les débris, et en même temps les débris calaient la décrépitude des planches. Le vent n'y pouvait rien parce que c'était dans un trou, mais pour faire avec le tout un tas de poussière, il aurait suffi d'un coup de pied.
J'allais du plus vite que je pouvais ; Madeleine qui s'était attardée à remettre le restant des provisions dans le panier suivait par derrière et me criait de loin :
— Monsieur, tu sauras que je n'ai pu laisser une petite pièce sur un coin de table, parce que je n'ai pas d'argent et qu'il n'y a point de table. Ce n'est, bien sûr, pas un bon pauvre, il empeste l'absinthe; mais il est là par terre, dans un sac, et je crois qu'il se meurt.... et le petit enfant crie en rampant tout nu comme un ver. Regarde à
tes pieds, quand tu entreras, crainte de l'écraser.
Je passais justement le seuil de la loge et Tavis n'était point superflu, car une misérabe petite créature, en chemise ou plutôt en lambeaux de chemise, se traînait en travers de la porte. Cela pouvait avoir deux ans ou un peu plus : un pauvre joli minois affreusement barbouillé et des membres bien conformés, malgré leur maigreur. Il criait. Le cri était bon, je m'y connaissais et je me dis :
— Il n'y a pas encore trop longtemps qu'il a faim.
Aussitôt entré, je fus pris à la gorge par une effrayante puanteur, faite de fumée de tabac, d'absinthe, de mort et de misère.
— A boire! râla une voix creuse dans l'ombre, à droite de la porte.
Bien entendu, il n'y avait point de fenêlre. Je regardai ; je ne vis que du noir, mais je pensai :
— Celui qui a parlé doit être bien bas !
50 PIEnUE BLOT.
Je m'y connaissais encore. La voix creuse repril :
— Ê(es-\ous des Saint-Vincent de Paul, vous? Est-ce que ces oiseaux-là viennent travailler jusqu'ici? On n'en mange pas chez nous.... C'est pas l'embarras, la pauvre Adèle demandait assez un
cure C'est bêle Et des jambes pour aller
en chercher! Et puis ça ne vient que pour de l'argent, les curés î
— Il y a un autre sac ! s'écria en ce moment Madeleine qui entrait à son tour et regardait à gauche de la porte : c'est une femme qui est dans celui-là!
Le petit s'accrocha à ses jupes en criant : « Maman! maman! » Et mon sac à moi, celui de droite, se mit à rire si lugubrement que j'en eus la chair de poule par tout le corps.
— Regarde voir, dis-je à Madeleine, je crois bien que la femme doit être morte.
En même lemps, je me penchai au-dessus du sac que j'avais découvert le premier. Ma vue
LE l'UNI) D'UN TUOU. 57
s'habituait à la demi-obscurité. Je distinguai une figure hâve et lerriblement décomposée, où grimaçait un rire douloureux. La lèvre inférieure pendait et laissait voir de bonnes dents , entre lesquelles tenait le tuyau d'une pipe éteinte.
— Oui, elle est morte, dit encore Madeleine qui était auprès de l'autre sac.
— C'est donc ça, fit l'homme, qu'elle a laissé aller le marmot. Pas l'embarras! Voilà du temps que je ne l'entendais plus bouger ni geindre.
— Monsieur! Monsieur! s'écria Madeleine, ne reste pas ici, on gagnerait la peste!
— C'est bête! dit l'homme : la peste! Es'.-ce qu'elle a eu le temps de se gâter! C'est de cctle nuit qu'elle a parti, pauvre Adèle! Et dés qu'elle n'a plus été là pour le tenir, le petit s'est échappé, comme de juste pour faire les cent coups, c'est de son âge. Et il a cassé sans malice le dernier litre d'absinthe qui s'est répandue, voilà pourquoi ça embaume.
— Maman ! eh ! maman ! appelait l'enfant.
II n'y avait aucune méchanceté dans l'accent du malheureux homme, qui lui répondit avec fatigue :
— Va, va, appelle maman, ça ne la gène pas !
Il riait son rire épuisé, mais le râle qui sortait * de sa gorge n'était pas celui de l'agonie. Ce n'était pas non plus tout à fait le hoquet de l'ivresse. Il y avait de ceci et de cela, et l'hébétement qui le cherchait était combattu par je ne sais quel restant d'intelligente bonhomie.
Il en est qui meurent enragés, mais d'autres arrivent à un état neutre et relativement paisible. Les trois poisons du sauvage de Paris, l'absinthe, la misère et la haine engendrent des symptômes très-divers, selon les tempéraments, et Tartufelibérateur n'assassine pas tous ses clients de la môme manière. Mon sauvage à moi était plutôt un paisible, et il avait fallu peut-être bien des lerons données par les professeurs de haine, ponlil'es du dieu Néant, pour le réduire au désespoir.
Il avait nom Blot, Pierre Blet, et l'enfant qui rampait dans celte caverne était Bonif, ou du moins devait être Bonif, car il ne fut pourvu d'un nom que dans l'après-midi de ce jour-là. Pierre l'appelait « le petit » ; il avait l'air de l'aimer assez. Tu vas voir tout à l'heure d'où venaient la nudité de l'enfant et la maladie du père.
Pierre Blot causait donc d'une voix épuisée, Hiais assez tranquillement dans son sac et disait en parlant de la femme morte, non sans une nuance de regret très-amical :
— Ça lui restait du catéchisme, l'envie qu'elle avait de voir son prêtre. Penser qu'on fait encore le catéchisme au lieu d'instruire le peuple ! Elle avait toutes ces bêtes d'idées-là en grand. Ça la taquinait aussi de s'en aller avant d'être mariée au légitime ; à quoi ça sert? à engraisser les curés. Il y avait du temps qu'elle toussait de la poitrine; moi, j'ai le coffre bon, et avant l'accident de mes jambes, je ne souffrais que de ma faim et de m.a soif. Je suis abîmé, mais je suis
60 riEIlRE BI.OT.
fort, et encore à présent, sauf les jambes, je me porte mieux que vous. C'est l'absinthe qui manque.
Madeleine s'était agenouillée devant l'autre sac et tenait l'enfant dans ses bras. Pierre ne la voyait plus, parce que je la lui cachais. Il sortit une de ses mains pour frotter ses yeux, et je crois bien qu'une larme le démangeait, car il dit :
— On se disputait bien de temps en temps, moi et elle, rapport à ses idées de cagoterie, mais je ne l'ai jamais battue dur comme il y en a qui assomment les poitrinaires. Je trouve ça lâche. Tant qu'elle a eu la force de radoter, elle a radoté à son aise des bon Jésus et des sainte Vierge. C'est bète! au dix-neuvième siècle!
— Vous savez lire? demandai-je à ce dernier mot qui est de la langue imprimée.
— Ah ! je crois bien ! ce n'est pas à moi qu'on peut conter des farces ! . . . Mais n'empêche qu'elle aimait rudement le petit. Et qu'est-ce que je vas en faire, moi, du petit, à présent, tout seul?
i.i' KO. M) i\vy ïiior. (il
— Voulez-vous que nous causions de cela? demandai-je.
Son rire devint mauvais et il essaya de ravoir sa pipe qui s'élait échappée de ses dents. Je la lui rendis et il grommela :
— En èies-vous vraiment des oiseaux de Saint- Vincent de Paul?
— J'en suis, répondis-je, mais malheureusement il n'y a pas longtemps.
— Des farces! répéta Pierre Blol, et de sa voix cassée, il essaya de chantonner : « Hommes noirs. « d'où sortez-vous?... »
— Silence, fit Madeleine lévoltéc, attendez au moins qu'elle soit en terre !
Pierre cessa de chanter aussitôt en murmurant :
— Ça, c'est juste, je n'y pensais plus, mais je ne suis pas un sans cœur.
Madeleine s'élait relevée cl donnait la becquée au pelit avec ce qui restait dans le panier aux provisions. Elle s'aperçut à ce moment que je
02 PIEUKE BLOT.
tenais la main de Pierre pour lui tàter le pouls, et s'écria :
— Monsieur, tu n'as pas de bon sens ! tu vas gagner du mal à toucher celui-là I
— Tais-toi, ma bonne fille, répondis-je. Au premier moment je me suis trompé, il n'est pas bien malade.... ni bien mauvais non plus, j'en suis sûr, dans le fond. Voyons, apporte-lui quelque chose du panier. Nous sommes déjà une paire d'amis, nous deux, nous causons, et de manger cela lui donnera de la force.
Mais Pierre me regarda en face et me dit avec dureté :
— On n'a pas faim, merci. On a entendu parler des croûtes de Saint-Vincent de Paul. Ça n'est pas bon, et ça déshonore !
— Ami Pierre, lui dis-je, vous avez tort d'outrager ce que vous ne connaissez pas. Ce n'est point pour vous donner une misérable bouchée de pain sec que Saint-Vincent de Paul frappe à votre porte. Mais vous avez raison de dire et de penser
que le pain qu'on gagne soi-même par le travail osl le meilleur de tous. Faites-bien attention à ceci : je ne sais pas ce que vous valez, mais je sais que je ne vaux pas mieux que vous aujourd'hui, et que je valais moins iiier, puisque j'étais plus riche.
— Ah! ah! fit-il, vous n'aimez pas les riches? Alors ça se pourrait que vous êtes encore plus trompé que menteur puisqu'il n'y a pas longtemps que vous êtes dans le régiment de la calotte.
Il me regardait avec une certaine bienveillance. Comme cela me fatiguait de rester courbé au-dessus de son sac, je m'étais assis par terre et ma figure était au niveau de la sienne. Je ne crois pas qu'il fût possible de trouver une face ravagée plus profondément. Il parait qu'il appréciait de son côté mes avantages physiques, car je l'entendis grommeler :
— Drôle de binette! ça n'a pas l'air d'avoir de méchanceté pour un sou !
Je me disais justement la même chose de lui
01 PIEURK liLOT.
en d'autres termes. El je me sentais l'aimer dans sa cliule misérable.
El j'étais content, et j'étais surtout reconnaissant de l'aimer.
Car la simple pitié a ses bornes étroites; elle ne résiste pas à ce qui répugne violemment. Il m'est arrivé de reculer tout éperdu quand j'ouvrais une porlc par où l'effrayante asphyxie de la misère me sautait au visage. Par ma nature, d'ailleurs, je ne suis pas très-bon , et de mon propre mouvement je ne puis avoir longtemps compassion de l'abominable. C'était donc Dieu qui me tenait , c'est-à-dire la charité , miracle permanent qui devient la vie même de ceux qui sont en Dieu.
Bien entendu, en parlant ainsi, je ne te parle plus de moi. Je lâche d'être en Dieu, mais il y a loin de l'effort tenté à l'œuvre achevée, et si je t'avoue la joie que j'avais à sentir en moi, dans ce repoussant milieu, l'attrait de la vraie charité, c'est donc que je n'en avais pas tout à fait l'iiabilude.