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Germain-en-Laye, et passe l’été à Vernonnet, près de Vernon, où il vient
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d'acheter une maison toute simple et pleine de charme, « Ma Roulotte ». Elle est située sur la route qui mène aux Andelys; un balcon de bois en fait le tour, d’où l’on voit la Seine, les remorqueurs, la campagne au loin; le jardin en contrebas d’une terrasse descend jusqu’au fleuve bordé d’arbres. Vernon est tout près de Giverny, où réside Monet; Bonnard va le voir souvent, se promène avec lui dans le parc, observe son travail : « Claude Monet peignait sur le motif, mais pendant dix minutes. Il ne laissait pas aux choses le temps de le prendre. Il revenait travailler quand la lumière correspondait à sa première vision. Il savait attendre — il avait plusieurs tableaux en train à la fois. » En hiver il fait de longs séjours à Saint-Tropez — en compagnie de Manguin et de Signac — à Grasse, à Antibes, à Cannes. Il est heureux de retrouver Renoir : « Dans le Midi, où je passais des mois, j'allais le voir en fin de journée pour ne pas gâter sa séance. On le trouvait fumant une cigarette en clignant de l’œil sur sa toile en train. Il ne parlait pas peinture mais exaltait le temps de l'artisanat et le règne de François I”... » Les ports avec leurs petites rues encombrées de chariots, de paniers, de cordages, les barques, les bateaux, toute cette vie maritime l’attire et le retient; il décrit les suroîts des marins, les voiles colorées des tartanes, le balancement dans le ciel des beauprés et des grands mâts. La transparence de l'air laisse intact tout l’éclat de la couleur, avive tous les bleus de la mer. Cette lumière méridionale lentraîne peu à peu, il se laisse aller à oublier le dessin; les formes auxquelles il avait apporté tant de soins se dissolvent dans les couleurs posées à grands traits rapides.
Bonnard comprend vite qu’il risque d’aboutir à une impasse, de revenir aux reflets des Impressionnistes; l’inquiétude et le doute s’emparent
Le port de Saint-Tropez, 1911.
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A Saint-Germain-en-Laye, vers 1915.
Marthe Bonnard et George Besson à « Ma Roulotte », 1920. La place Clichy, 1912.
de lui : l’art doit être plus contrôlé, plus refrénée la sensibilité. Cette crise va durer quelques années. Il à quarante-sept ans. Mince toujours, nerveux, grave plus souvent qu’autrefois, il réfléchit sur le chemin parcouru. Il sent bien tout ce qu’il lui reste à faire, et sait depuis longtemps ce qu’il y a de paradoxal dans sa situation. « Quand mes amis et moi voulûmes poursuivre les recherches des Impressionnistes et tenter de les développer, nous cherchâmes à les dépasser dans leurs impressions naturalistes de la couleur. L’art n’est pas la nature. Nous fûmes plus sévères pour la composition. I y avait aussi beaucoup plus à tirer de la couleur comme moyen d’expression. Mais la marche des progrès s’est précipitée, la société était prête à accueillir le cubisme et le surréalisme, avant que nous ayons atteint ce que nous avions envisagé comme but. Nous nous sommes trouvés en quelque sorte suspendus dans l’air... » Il revient au dessin. « Il est bien vrai que la
forme existe, et que l’on ne peut arbitrairement et indéfiniment la trans-
poser. » Il cherche tous les moyens de maîtriser « cette couleur qui vous affole », étudie les rapports des tons entre eux, leur rôle. « L’orangé colore, dit Degas; le vert neutralise, le violet ombre. » Il peint en 1912, pour l’appartement de George Besson, « La place Clichy », vue de l’intérieur du « Wepler ». Les lignes des façades, des fenêtres, des volets, descendent verticalement sous le long rideau jaune orangé, qui sert de fronton à la composition et où s'inscrivent à l’envers les lettres « soupers - brasserie ». La place est décrite dans l’animation du jour : au premier plan s’avancent des jeunes femmes, entre deux serveurs attentifs; plus loin des fillettes marchent dans le soleil et regardent le spectateur; les passants au fond se mêlent aux gris des maisons. Un taxi d’un vert acide roule au centre de la scène; la roue de la voiture entraîne dans son mouvement l’arrondi accentué des tables de
Au Grand-Lemps, 1917. À Le basset Ubu. Crayon, 1913.
À Uriage, 1918. »
L'été en Normandie, 1912.
la devanture et d’un carton à chapeau que porte une passante précédée d’un marmot. La lumière, réfléchie, vient du sol, comme d’une rampe d'éclairage au théâtre, et rosit tous les visages. De la même année 1912 voici « L’été en Normandie », envoûtant tableau où se voient deux figures, l’une dans les ombres, l’autre dans les lumières du paysage, dont l’ampleur majestueuse est soulignée par l’encadrement d’un store. Était-ce une colline ou un corps de femme cette ombre au premier plan? On a hésité d’abord à le dire, tant se rejoignent entre elles les courbes épanouies. C’est énigme qui se pose au rêveur, ou à qui s’éveille soudain dans la nature dévorée de soleil. La « Salle à manger de campagne », de 1913, s’ouvre sur un jar-
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din resplendissant; le jour envahit toute la pièce, embrase les rouges et les vermillons. La jeune femme accoudée à la fenêtre, les chats sur le fauteuil ou la chaise, les assiettes sur la table vibrent parmi les reflets, comme négligés dans l’ensemble au profit d’une atmosphère étrange qui envahit tout le tableau; cette magie colorée transfigure le sujet. Bonnard a ressenti le besoin de donner une armature à toutes ces irisations; les lignes verticales ou horizontales des ouvertures sur le paysage sont là pour donner une assise à la couleur. Ces toiles où l’on trouve à la fois l’ordre et la fantaisie, si belles dans leur éclat, ne révèlent plus tant déjà son désarroi que son désir de le vaincre.
Il poursuit sa route, observe plus longuement les arbres, l’eau, le
« Ma Roulotte », à Vernon.
« La salle à manger de campagne, 1913.
ciel; la nature, qui avait souvent servi de fond à ses légendes et à ses fables, il se laisse d’abord imprégner par elle. Ne peignant jamais directement sur le motif il prend des notes au cours de ses promenades. « J’ai aimé observer que son enthousiasme ne le portait pas à se précipiter sans cesse sur sa palette, mais qu’il savait toujours perdre du temps pour faire un choix. D'ailleurs perdre du temps n’est qu’apparence puisqu'il travaille de mémoire; et s’il amorce à l'instant, d’après nature, l’œuvre qu’il amplifiera à l’atelier, il commencera demain, de souvenir, la féerie qu’il contemplait oisivement tout à l'heure *. » Son dessin — exécuté alors au crayon dur ou à la plume, qui obligent à plus d’application — est rapide, plein de