‹ Pierre BonnardChapitre 23 sur 48 · Chez Bonnard à Deauville, Konstrevy, Stockholm · texte numérisé non relu

Chez Bonnard à Deauville, Konstrevy, Stockholm

La porte-fenêtre, 1933.

Intérieur blanc, 1933.

Jour ou lumière du soir, c’est là le prétexte le plus certain des grandes compositions intitulées « La porte-fenêtre » ou l « Intérieur blanc ». On retrouve dans « La porte-fenêtre » ces grandes lignes verticales et horizontales qui constituent l’armature de la construction et scandent le rythme de la couleur, compensés — comme chez Vermeer — par la tranquille attitude d’une femme à son occupation familière. Les reflets d’une glace, où nous reconnaissons le peintre, nous introduisent au fond de la pièce; en chacune des vitres de la fenêtre, comme en autant de tableaux, s’inscrivent les couleurs de la campagne méditerranéenne au loin. Dans l’« Intérieur blanc » du musée de Grenoble les lignes verticales de la cheminée, du mur, d’une porte, d’un radiateur, de la fenêtre ouverte, établissent des plans successifs dont les angles se suivent comme les marches d’un escalier, repris en retour par le coin d’une table et le bord d’un plateau. La disposition rigoureuse de ces angles a suscité l’inscription circulaire d’un profil de femme penchée vers un chat au centre du tableau; on ne la voit pas, d’abord; elle se confond dans les tigrures du tapis : ici réapparaît le goût de l’énigme et du secret. Le sentiment de la durée se joint à celui de l’espace dans cette composition où se répondent les thèmes habituels, le paysage vu de la fenêtre, la présence féminine dans l’intimité quotidienne. Le blanc qui illumine les couleurs les réfracte toutes comme la nacre.

De bleues qu’elles étaient les ombres deviennent dorées et orangées, enveloppantes comme une auréole de mystère. Le carmin, la garance, le vermillon chantent ensemble, parfois scandés de vert — tel le vert d’une assiette ou de quelques raisins dans ce somptueux « Placard rouge », qui évoque Chardin par l'intensité du recueillement devant les objets les plus

Coin de salle à manger, au Cannet. Gouache, vers 1930.

Le placard rouge, vers 1933.

simples. À ces harmonies s’ajoutent les accords de verts, de roses et de bleus des jardins de Vernon ou du Midi; le peintre part souvent de lune de ces couleurs et tisse autour sa broderie. Les tons s’excitent l’un l’autre et c’est de leur contraste, de leurs oppositions, que naissent les valeurs. Le dessin, toujours imprévu, est fait de raccourcis étonnants; la perspective semble négligée, mais c’est au profit de la vie la plus spontanément exprimée. Dans cette irradiation tout prend une valeur d’offrande et de joyau; la pièce la plus simple devient une scène de palais. L’intimité ici est une sorte d'intimité au grand jour, pure de toute étroitesse et de toute méfiance, d’où naît cette sensation de liberté. La magie de la couleur fait de chaque chose un objet rare et précieux que nous croyons découvrir dans un rêve, l'or, le vert, le bleu chantant jusque dans l’ombre. D’étranges correspondances naissent de ces transferts, et il faut regarder longuement pour voir que ce fruit d’un jaune vif est une théière et que cette nappe bleue où jouent des pierres est un jardin. Claude Roger-Marx saisit et définit immédiatement les caractères d’un art qui s’évade de plus en plus du réel : « Une transposition continuelle, qu’il s’agisse de la ligne ou de la couleur, le don d'oublier aussi bien le ton local des objets que l’apparence usuelle des formes, l’art de considérer chaque tableau comme un univers qui a ses exigences propres, voilà ce qui rend si émouvants ces paysages, ces nus, ces natures mortes où tout paraît faux du point de vue de la connaissance logique, mais où tout devient vrai par soumission aux nécessités picturales. »

Bonnard passe les trois derniers mois de l’année 1933 à La Baule; en 1934 1l y séjourne à nouveau durant le mois d’avril et il loue de juin à septembre une villa à Bénerville-sur-Mer, où il compose la « Table servie et

manger du Cannet.

Dans la salle

T able servie et jardin. Bénerville-sur-mer, 1934.

jardin » du musée Guggenheim. Comme dans la « Salle à manger » peinte à Arcachon en 1930-1931 (maintenant au Musée d’Art Moderne de New York) les objets de la table sont rapprochés de nous dans cette perspective qui les fait basculer vers le spectateur et filer sous les yeux; puis le regard est entraîné au loin dans la lumière du paysage. Cette confrontation entre l’espace du dehors et l’univers clos du dedans est soulignée par la description des objets, précisés dans leur forme linéaire, alors que le jardin du fond et les verdures ne sont que frémissements; si on l’isole du reste du tableau, la table servie rappelle par l’agencement symétrique des compotiers, par l’allongement horizontal de la composition, certaines œuvres cubistes. De

Coin de table, 1935.

Table servie et jardin, détail. w

Page d’agenda (27 et 28 octobre 1934), avec l’esquisse du Coin de table.

Deauville, 1937.

la même année 1934, le « Coin de table » du Musée d’Art moderne de Paris fait songer par sa structure à quelque nature morte de Braque, semblant devoir tomber, mais rattrapée par des accents foncés qui la retiennent : c’est le rôle assumé aussi par cette petite chaise, vue dans une perspective surprenante, et qui dégage dans l’espace la table recouverte de son tapis rouge. Chacun de ces tableaux éveille un trouble nouveau, une émotion où la surprise précède le charme. S’il apporte une solution de peintre à chacune des difficultés qu’il s’est proposé de résoudre, Bonnard le fait sans quitter tout à fait le monde réel; si loin qu’il aille dans sa transfiguration 1il demeure près de nous.

Il se rendra régulièrement à Deauville toutes les années suivantes, jusqu’à la veille de la guerre : s’il aime le soleil du Midi, il juge plus intéressante la lumière du Nord, « qui change sans cesse ». « C’est Boudin qui m’a signalé Deauville; il prétendait qu’il n’y a aucun endroit en France où le ciel soit si beau et si varié, et je dois lui donner raison. » Ce souvenir a été confié à Ingrid Rydbeck en 1937 au cours d’un très intéressant entretien rapporté dans la Xonstrevy de Stockholm. « Avec un peu de chance on pouvait rencontrer l’été dernier à Paris la plupart des grands artistes français qui, en pleine chaleur de juin, y avaient prolongé leur séjour, soit à cause de l’Exposition où tous les arts se trouvaient réunis, soit pour organiser leur exposition personnelle au Petit Palais ou ailleurs — Maillol, Matisse et Picasso étaient là, comme Derain, Vuillard et beaucoup d’autres. Mais Bonnard manquait. » … Il était précisément à Deauville, où Ingrid Rydbeck vint le retrouver. C’est alors qu’il lui expliqua ce que furent ses recherches à la suite des Impressionnistes, et sa volonté de tirer de la couleur

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Page d’agenda (15 juin 1937), avec une esquisse pour un Vu dans le bain.

Pages d’agenda (26, 27, 28 février 1938), avec une étude au crayon pour un Vu dans le bain.

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