‹ Pierre BonnardChapitre 25 sur 48 · LA VISION SOUVERAINE · texte numérisé non relu

LA VISION SOUVERAINE

« La vision souveraine des plus grands peintres, c’est celle des derniers Renoir, des derniers Titien, des derniers Hals — semblable à la voix intérieure de Beethoven sourd — la vision qui veille en eux quand ils commencent à devenir aveugles. »

André Malraux.

En 1938 Bonnard vend sa maison de Vernon. Il se rend une dernière fois à Trouville, et à partir de 1939 vit retiré au Cannet. La guerre arrive : il ne reviendra à Paris qu’à la fin des hostilités. Très affecté par le malheur de son pays il pense avec tristesse à la capitale, à Montmartre, aux paysages de Normandie; seul le travail lui procure quelque réconfort, le « travail consolateur ». Tôt le matin il prend le sentier rose et part dans la campagne; il suit le bord du petit canal de la Siagne ou monte dans les collines. « C’est déjà sauvage, et je réfléchis. » Dans son carnet, selon son habitude, il note le temps : beau, nuageux, couvert. «Cela me rappelle la lumière », dit-il. « Par temps beau mais frais, il y a du vermillon dans les ombres orangées, et du violet dans les gris », avait-on déjà pu lire. Rien en lui qui ne parte de l’observation. Rien non plus qui n’aboutisse à une vision singulière. La nature lui apparaît comme au premier jour. Cette campagne autour du Cannet, à quoi se réduit son univers, il la multiplie, la transpose dans toutes les couleurs; la voici continuellement inondée de soleil, éclatante comme une pierre rare. Les teintes jouent toutes ensemble : les tons nouveaux sont des tons secondaires — lilas et roses — qui aident au passage d’un mode à l’autre; le blanc se fond dans les couleurs qu’il irise. Ce mauve à côté d’un bleu, ce rose près du mauve n’ont pas été ajoutés au hasard et-sans décision; ils sont là pour répondre aux exigences du tableau, à sa construction qui s’opère de plus en plus par la couleur. Les rapports des ombres et des lumières sont inversés, pour assurer l'équilibre de la composition. « Bonnard, avec une science incomparable, altère systématiquement les rapports, renverse l’ordre des valeurs. On peut dire de sa technique, comme de celle de la plupart des grands coloristes modernes,

Paysage du Cannet, 1945.

qu’elle consiste à niveler la surface en remplaçant par des tons égaux,

chauds et froids, les valeurs contrastées que nous offre la nature. Ainsi le modelé et le clair-obscur classiques font place à une demi-teinte toute frémissante d’un feu secret, les ombres répandues un peu partout dans le modèle étant localisées à petite dose sur quelques points élus !. » L’espace semble ainsi confondu dans un plan unique; mais peu à peu apparaissent les montagnes, les champs, les sentiers, des petits personnages, une humble maisonnette dont on n’avait vu d’abord que le rouge du toit. Ses natures mortes — des paniers et des assiettes remplis de fruits, entourés de boutelles et de pots — offrent une découpe nouvelle; on dirait un détail photographique saisi de haut ou de côté par un objectif très proche qui tournerait autour de la table. L'effet de surprise passé, on découvre le nom des fruits, on sent l’espace entre les objets cernés parfois de noir et de brun. Les teintes délicatement superposées créent une illusion de phosphorescence.

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