‹ Pierre BonnardChapitre 5 sur 48 · Scène de famille · texte numérisé non relu

Scène de famille

Lithographie, 1893.

pouvoir de suggestion. Les estampes japonaises offrent aussi de très subtiles harmonies de couleurs, comme ces alliances de mauve et d’orangé d’Outamaro, soulignées d’un noir profond, qu’il peut voir à l'Exposition d’Art du Japon qui s'ouvre en avril 1890 à l'École des Beaux-Arts. Aux lignes concises et légères s’oppose la densité d’un détail, ces étofles minutieusement reprises par exemple; la composition seule suggère l’espace sur le fond monochrome; il se souviendra de cette technique dans ses premières lithographies. Comme il le fera toujours, il conjugue les apports

« Mademoiselle Andrée Bonnard avec ses chiens, 1890.

« La demoiselle au lapin, 1891.

Les deux chiens, 1891.

Projet de meuble, 1891. »

extérieurs, les confronte à son jugement et à son expérience; si vives que soient les impressions reçues, il n’est pas dominé par elles. Il peint au Grand-Lemps sa sœur Andrée, qui va bientôt épouser le jeune musicien Claude Terrasse; la jeune fille revient du verger, ses deux chiens courant autour d’elle; l'élégance des lignes, le charme des proportions, le raffinement des couleurs claires font oublier le parti pris décoratif, la stylisation des feuillages et des fleurs, tout juste indiqués de quelques taches; le dessin d’une savante simplicité révèle un sens aigu de l’observation. Exécuté à vingt-trois ans ce tableau de dimensions importantes est d’une surprenante maîtrise.

Il expose pour la première fois en mars 1891 au Salon des Indépendants; son envoi comprend cinq tableaux et quatre panneaux décoratifs. Les panneaux représentent des « Femmes au jardin »; ils rappellent à la fois les simplifications japonaises et les lignes compliquées et serpentines du « modern style ». Les deux tendances se rejoignent dans le tableau de « La demoiselle au lapin »; les arabesques de la bordure soulignent encore l'aspect « fin de siècle ». Maurice Denis écrit à Sérusier : « Bonnard invente des rythmes nouveaux et des harmonies subtiles. » On trouve en effet une préoccupation constante dans ces toiles, celle du mouvement. Tout bouge ici, rien n’est figé. Les personnages avancent, les enfants courent, les pavés de la rue dansent devant les yeux. Les animaux s’ébattent, tels ces deux chiens dans une prairie. Et ces motifs sont repris dans différents travaux décoratifs, des projets de meubles par exemple. Des taches de couleur apportent aussi un élément d’excitation et de vie, roses faisant jouer des verts, bleus égayant les ocres et les sépias. En cette année 1801 apparaît

La partie de croquet, 1892.

Do

sur les murs l'affiche France-Champagne; Toulouse-Lautrec, enthousiaste, la montre à tous ses amis, et il lui vient à l’idée de composer aussi des affiches : Bonnard l’emmène chez son imprimeur Ancourt, qui réalisera son premier projet, pour le Moulin Rouge.

Anquetin, Toulouse-Lautrec, Émile Bernard et tous les Nabis exposent chez Le Barc de Boutteville, « gros petit homme rouquin à calotte et à favoris, connaisseur à barbichette, à bedon et à chaîne de montre, qui savait grouper les gens, ouvrir les portes et les fenêtres aux jeunes pinceaux et sourire avec bonne humeur ‘ ». Pendant cinq ans on verra régulièrement leurs œuvres dans sa galerie 47 rue Le Peletier, où elles seront remarquées par Roger Marx, Gustave Geffroy, Albert Aurier et Thadée Natanson, qui vient avec ses frères d’installer rue des Martyrs la Revue Blanche.

Bonnard a vingt-quatre ans. Grand, mince, il porte une moustache et un petit collier de barbe; son regard est d’une intensité extrême derrière le lorgnon cerclé de fer. Très indépendant, comme jaloux de se préserver, il répond fièrement à une enquête auprès des jeunes artistes : « Je ne suis d'aucune école; je cherche uniquement à faire quelque chose de personnel. » Mais il est heureux de travailler en compagnie de Vuillard, dont il est déjà très proche, et de Maurice Denis — souvent suivi de Lugné-Poe, son camarade du lycée Condorcet, — avec lesquels il partage un atelier 28 rue Pigalle. Il peint « Le corsage à carreaux » et « La partie de croquet ». Cette grande toile de 1892 dont le sujet a été pris au Grand-Lemps résume les influences subies en ces premières années de peinture. Les joueurs du pre-

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