Pierre Mac Orlan
Affiche de la Revue Blanche, 1894.
Réverie. Lithographie pour les « Petites scènes familières » de Claude Terrasse, 1893.
La petite blanchisseuse. Lithographie, 1896. >
Les enfants de l’école.
Esquisse au crayon, vers 1895.
fait l’angle de la rue Tourlaque et de la rue Caulaincourt. Bonnard, lui, travaille toujours dans son atelier du 28 rue Pigalle. « Il peignait avec cette lenteur, cette indifférence apparente mais secrètement fiévreuse que nous lui avons toujours connues, écrira Léon-Paul Fargue. Il était audacieux, ingénieux, concentré tout ensemble. Il savait beaucoup de choses et voulait en savoir encore davantage. La mémoire des yeux, du coup de pouce, était chez lui peu commune. Il avait une façon de se souvenir des musées, des Velasquez, des squares, des chiens et des arbres qui n’appartenait qu’à lui, et qui vous eût quasiment bouleversé si le regard avait été moins malicieux, moins doux, moins caustique et moins bon camarade à la fois. » Il vient de terminer les lithographies des « Petites scènes familières » et les ornements du « Solfège » de son beau-frère Claude Terrasse, qui paraissent en 1893, et il compose l'affiche de la Revue Blanche (1894). Cinq années la séparent du projet pour France-Champagne; le dessin y est plus assuré, les caractères plus ordonnés dans leur fantaisie même. Le peintre est proche de son modèle, attentif à la grâce, sensible au charme de la femme d’une manière nouvelle, tout intérieure et comme retenue. Dans des coloris gris, beige ponctué de noir, brun rosé, elle donne bien l’idée de sa palette à cette époque. C’est qu’il retrouve Paris aux approches de l’hiver; brumes, fumées et vapeurs courent sur les toits et enveloppent les façades.
Degas dès 1859 notait dans ses carnets : « On n’a jamais fait encore les monuments ou les maisons d’en bas, en dessous, de près, comme on les voit en passant dans les rues. » C’est à quoi Bonnard semble vouloir s’appliquer. Il observe les reflets, toutes les irisations sur les murs, mais aussi tous les gestes des passants. Il surprend toutes les attitudes des femmes,
La rue en hiver, 1894.
Détail. >
Le boulevard. Lithographie pour « Quelques aspects de la vie de Paris », 1895.
qu’elles remettent en place un chapeau, chuchotent sous leur ombrelle, traversent la rue d’un pas fragile ou inscrivent leur silhouette frêle dans la roue de « L’omnibus ». Le jaune ici est éclatant, souligné de traits ocres qui délimitent, en haut de la composition, trois glaces de la voiture; quelques lettres nous indiquent qu’elle passe par la rue d’Alésia. Voicilesenfants qui courent sous leur pèlerine à capuchon, le facteur, le sergent de ville, la marchande des quatre-saisons. Et c’est l’imprévu et le cocasse : laccoutrement du clochard, la rondeur des commères, l’agitation animale; l’accidentel et l’inattendu : les moindres événements de la rue, la confidence échangée sous les hauts-de-forme rapprochés. Ses mises en page surprenantes nous rappellent son propre étonnement. La scène est prise sur le vif, isolée, détail découpé dans l’ensemble à la manière de l’instantané photographique; peu importe que le cadre limite à gauche le profil d’un cheval et la roue d’un fiacre à droite : le mouvement semble curieusement naître de ces arrêts comme l’animation éclate sous la fantaisie. Qu’il marque fortement ses personnages au premier plan, en ombres chinoises, ou les fasse vivre de quelques traits; qu’il vienne à esquisser la ville dans le lointain tel un faubourg, Bonnard use toujours de simplifications expressives qui ne sont pas sans évoquer parfois l’art de Daumier et de Manet. — C’est par une exposition de dessins de Manet qu'Ambroise Vollard avait inauguré sa première galerie rue Laffitte en 1893. — Aux teintes claires de ses débuts il substitue des tons sourds, tous
Le chevrier. Lithographie pour les « Petites scènes familières » de Claude Terrasse, 1893.
Maison dans la cour. Lithographie pour « Quelques aspects
de la vie de Paris », 1895.
Le cheval de fiacre, 1895.
L’omnibus, vers 1895. »
Manet, Les courses. Lithographie, 1864.
les gris de la ville, le bistre et le bronze, égayés juste de quelques couleurs — turquoise, vert amande, rose — jetées comme des accents. C’est « la tache colorée vue à travers la fine brume parisienne ‘ » telle qu’on la trouve au même moment dans ses estampes, publiées par Vollard sous le titre « Quelques aspects de la vie de Paris ». Une expérience profite à l’autre, il le dira plus tard à André Suarès : « J’ai beaucoup appris au point de vue peinture en faisant de la lithographie en couleurs. Quand on doit étudier les rapports de tons en jouant de quatre ou cinq couleurs seulement qu’on superpose ou qu’on rapproche, on découvre beaucoup de choses. » Ces gris précieux et rares trahissent aussi son goût de l’énigme et du secret. « Suggérer, et non dire. » recommandait Mallarmé. Certains tableaux n’ont, à proprement parler, pas de sujet, tel le petit panneau d’une simplicité extrême composé à Éragny : la tache marron d’une porte unit le rose du sol à la grisaille des murs; trois minuscules plaques foncées où se devinent les numéros des maisons et le rebord ocre des fenêtres viennent seuls rompre la verticalité monotone des portes et des volets clos; sauf deux chiens qui errent près d’une brouette tout le monde est rentré. C’est là le seul prétexte de la peinture, mais la rue elle-même est intimement vivante, « les maisons mêmes, écrit Claude Roger-Marx, ont un regard, une peau, et respirent à la manière de ceux qui les habitent ».
Bonnard montre quelques-unes de ses œuvres au Salon des Indépendants en 1893, chez Le Barc de Boutteville — en 1893 et 1894 — et fait sa première exposition particulière chez Durand-Ruel en janvier 1806.