Chapitre IV
le vois bien que le Lecteur curieux demande defia ? quels fortes d'arbres croiffent dans ces grädes forefts, & fi ce font toufiours"les mefmes par tout ; à quoy font-ils bons? S'en peut-on feruir à quelques chofes ? Sont-ils gros ? Sont-ils hauts? Le bois eft-il fain ? A toutes ces queftions, mon cher Lecteur, ie vous y répondray, vous en faifant la defcrip-
1 Groupe algonquin de beaucoup moins nombreux que celui de l'île des Allumettes, appelé les Grands-Algonquins. 2? Rivière des Algonquins, à présent l’'Ottawa.
3 Le Long-Sault, que l'on évite aujourd'hui en passant par le canal Grenville et
d'autres écluses. Au pied du saut, à l'endroit appelé à présent Carillon, avait eu lieu, en 1660, le fameux siège soutenu par Dollard et ses compagnons. L'endroit ne portait alors aucun nom qui nous soit connu. Vert la fin du siècle, on le trouve désigné comme ‘Carillon ”, probablement d’après un traiteur du nom de Carrion, qui le fréquentait en 1675.
+ Du terroir du Canada en général.
5 Defia, desia, déjà.
6 Ailleurs il écrit ‘‘ toujours ”.
lui fl siéésiencre
tion la plus naïfve que ie pourray, & auec toute la fincerité poffible, tâchant de fuyr toutes exagerations, comme j'ay fait, & comme j'efpere de faire dans tout le refte de mon difcours : en fuitte vous jugerez à quoy ils font propres, & ce qu'on en pourra faire. Ten’y garderay point d'ordre : je les nommeray comme ils me viendront en la memoire ; ie commence "ay par vn, qui eft le plus vtile iey, que l’on nomme Pin, qui n'apporte pas de fruit comme ceux de l'Europe ; il y en a de toutes groffeurs& grandeurs ; ils viennent ordinairement de la hauteur de cinquante à foixante pieds, fans branches : l'on s'en fert pour faire de la planche, qui eft fort belle & bonne ; & l’on dit que ces arbres feroient bien propre à faire des mafts de Nauires. Il s'en trouue d’affez menu & haut pour cét effet : ces arbres font fort droits : il y a de grands Pays qui n'en portent point, mais les lieux où ils naiffent font appellez Pinieres,
Ces arbres rendent quantité de gomme: les Sauuages s'en feruent pour brayer leurs canots, & on s’en fert heureufement pour les playes, où cette gomme eft fort fouueraine.
Il croift auffi des Cedres, le bois en eft fort tendre. il a la feuille platte, et le bois eft quafi comme incorruptible : c’eft pourquoy on s'en fert icy pour faire les cloftures des jardins,! & les poutres des caues : il fent affez bon ; mais d'ordinaire les arbres ne sot pas fains: cependant il s'en trouue plufieurs gros qui pourroient fervir à faire du meuble: il rend vne gomme, qui eftant brûlée, a vne tres-bonne odeur comme de l'encent. Ie ne feache pas qu'elle aye d'autre qualité,
[Il y a des fapins comme en France: toute ja difference que j'y trouue, c'eft qu'à la plafpart il x vient des bubons à l'écorce, qui font remplis d’vne certaine gomme liquide qui eft aromatique, dont on fe fert pour les playes comme de baûmes, & n'a pas gueres moins de vertu, felon le raport de ceux qui ont fait l'experience : on en dit plufieurs autres chofes, mais ie laiffe cela aux Medecins.
Il y a vne autre efpece d'arbre, qu'on nomme Epinette: c'eft quafi comme du fapin, finon qu'il eft plus propre à faire des mafts de petits Vaiffeaux, comme de chalouppes & barques, eftant plus fort que le fapin. le parle de l'Efpinette verte: car il y a en deux fortes ; l'vne verte, & l'autre rouge.
L'Epinette rouge est d'vn bois plus ferme & plus pefant, & fort propre à baftir: elle fe dépouille de fes feuilles en Automne, & les reprend au Printemps: ce qui n'arriue point aux autres fapinages, L'efcorce en eft rouge ; il ne rend point quafi de gomme, tout au contraire de l'Epinette verte qui en a quantité,
Il y en a encore vne autre efpece que l'on appelle Pruffe; ce font ordinairement de gros arbres qui ont trente où ‘uarante pieds de haut fans branches : ils ont vne groffe écorce & rouge : ce bois ne pourrit pas
! Est-ce que les champs en :alture n'étaient noint clôturés à cette époque en Canada ?
fi facilement que les autres ; c'eft pourquoy on sen fert ordinairement pour baftir. Ce qu'il y de mal dans ce bois, c’eft qu'il s'en trouue quantité de roüillé, ce qui le fait rebuter. De celuy-là il en vient par tout, en bonne et mauuaise terre ; il ne produit point de gomme.
11 faut remarquer que tous les fapinages ne croiffent que duns des lieux humides, à la referue des Pins et Pruffes, qui viennent auffi bien aux lieux fees qu'aux lieux humides.
Il y a vne autre efpece d'arbre, qu'on appelle He able, qui vient fort gros & haut : le bois en eft fort beau, nonobftant quoy on ne s'en fert à rien qu’à brûler, ou pour emmancher des outils, à quoy il eft tres-propre, à cause qu'il eft ertremémèt doux & fort. Quand on entaille ces Herubles au Printeps, il en degoute quantité d'eau, qui eft plus douce que de l'eau détempée dans du fucre ; du moins plus agreable à boire".
L'arbre appellé Merifer, deuient gros & haut, bien droit. Son bois fert à faire du meuble, & à monter des armes. Il est rouge dedans, & eft le plus beau pour les ouurages qu'il y ait en ces quartiers. Il ne porte aucun fruit.
On l'a nommé Merisier, parce que fon écorce eft semblable aux Meritier de France.
Il y a auffi du bois de heftre, fort beau & bon, qui porte de la fayne comme en France: mais l'on ne s'en fert qu'à brûler.
Il fe trouue de deux fortes de chefnes : l'vn est plus poreux que l'autre. Le poreux eft propre pour faire du meuble, & autre trauail de menuzerie & de charpente : l'autre eft propre à faire des vaiffeaux pour aller fur l'eau : ces arbres viennent hauts, gros. & droits, & fur tout vers le Mont-Royal.
I y a auffi de deux fortes de Fresne, l'vn appellé franc-Frefne, & l'autre Frefne baftard : Ces arbres viennent bien hauts & bien droits, le bois en eit fort beau & bon.
[1 y a des Ormes qui viennent fort gros et hauts, le bois en eft excellent, & les Charrons de ce Pays s'en feruent fort.
I y a des Noyers de deux fortes, qui apportent des noix : les vns les apportent groffes & dures; mais le bois de l'arbre eft fort tendre, & l'on ne s'en fert point, finon à faire des fabots, à quoy il eft fort propre : de celuy-là il y en a vers Quebec, & les trois-Riuieres en quantité : mais peu en montant plus haut ; l'autre forte de Noytrs apporte des petites noix rondes, qui ont l'écale tendre comme celles de France ; mais le bois de l'arbre eft fort dur, & rouge dedans : on commence d'en trouver au Mont-Royal, et il y en a quantité dans le pays des Iroquois. Les Sauuages mefme fe feruent des Noix à faire de l'huile, laquelle ett excellente.
Les sauvages étaient trop ignorants pour s'aviser de faire bouillir l’eau d'érable afin de recueillir ia substance sucrée qu'elle renferme. Les Français euxmêmes ne commencèrent à faire de la trempette et du sucre solide que vers 1695, probablement sous la direction du docteur Michel Sarrasin.
[SULrE] PIERRE BOUCHER ET SON LIVRE 135
Vne autre efpece d'arbre, que lon appelle de la Plaine, eft quafi comme l'Herable, mais vn peu plus tendre, qui fert à brufler.
I y a du Boulleau, dont les arbres viennent fort gros & hauts; nos Sauuages fe feruent de l'écorce pour faire leurs canots, & pour couurir leurs cubanes portatiues ; cela fe roulant comme vn tableau,on le déroule &on l’étëd fur deux ou trois perches plantées en terre, & on fe met à l'abry là deffous, comme on feroit fous vne tente : ! les Sauuages en font encore des plats & autres petits vaiffeaux à leurs vfages ; le bois en eft fort beau & bien fain, mais on ne s’en fert à rien icy.
Il fe trouue auffi du Tremble de toutes façons; c'eft à dire, gros & petit. qui fert à la nourriture des Caftors, qui en ayment fort l'écorce.
Il y à d'autres arbres appellez Bois blanc, que quelques-vns appellent Tillot ; le bois en eft blanc & bien tendre, qui pourrit facilement à l’eau : l’efcorce fert à nos Sauuages en beaucoup d'vfages; car celle des plus gros arbres leur fert à faire vne efpece de tonneau, dans lequel ils mettent leurs grains & autres chofes.
L’efcorce des petits leur sert à lier & mefme ils en font vn chanvre, duquel ils fe feruent pour faire des cordages.
I y a des Chatagniers & des Meuriers, qui fe trouuent feulement dans le pays des Troquois : pour les Chattagniers, il ÿ en a en abondance, & qui raportent du fruit auffi bon que ceux de France; les arbres en font beaucoup plus gros & plus grands.
Il fe void auantité d’autres arbres au dit pays des Iroquois, qui ne font point iey dans nos cartiers, & dont ie ne fçay pas le nom ; feulement feay-je bien qu'il y en a qui ont le bois rouge & font propre à faire du meuble,
Il y a auffi en ces quartiers * abondance de Coudriers, qui raportent force noifettes, fureau, épine blanche, qui apportent des fruits plus gros que ceux de France, & d'vn bien meilleur gouft ; Pruniers qui apportent des prunes ronges de la groffeur du Damas, & qui font d’vn affez bon gouft; mais non pas toutesfois fi bon que celles de France,
Il y a des Saules & des Aulnes en abondance,
Il s'y trouue des grofeliers qui apportent des grofeilles de deux fortes ; les vnes comme en France, les autres toutes plaines de picquerons,
I y à des gadeliers ou grofeilles rouges.
I y a de petits arbres que l'on appelle Merifiers, qui apportent de deux ou trois fortes de petits fruits : le gouft n'en eft pas defagreable ; mais ils font bien petits ; les arbres ne deuiennent iamais gros.
Il y à encore d’autres petits fruitiers femblables, qui ne valent pas la peine d'en parler, pour n’eftre pas confiderubles,
1 C'est la hutte de l'Algonquin qui, toujours rôdant d'un lieu à un autre, n'avait pas d'habitation fixe, Les Hurons et les Iroquois habitaient de véritables maisons alignées avec ordre autour d'une place publique.
? Dans le Bas-Canada,
Puifque ie fuis fur les fruitiers, ie n'obmettray pas à vous parler des framboifiers & fraifiers, qui font dans tout ce Pays en fi grande abôdance, qu'il n'eft pas croyable ; toutes les terres en font remplies, & cela vient par dépit : cependant, ils produifent vne fi grande quantité de fruits, que dans la faifon on ne les peut épuifer: elles viennent plus groffes & de meilleur gouft qu'en France.
Il fe trouue d'vne autre forte de petits fruits, gros comme de gros pois. ils s'appellent Bluets, & font d'vn excellent gouft: l'arbre qui les produits n'a pas plus d'vn pied de haut: ils ne croiffent pas partout ; mais il y a des endroits où il y en a grande quantité. Les ronces de ce Pays produisent vn fruit qui eft quafi d’auffi bon gouft que nos meures de France ; il n'eft pas fi gros.
[l y a quantité de petits fruits dont ie ne fçay pas les noms, & qui ne font pas beaucoup exquis, mais fe mangent faute d'autres.
[ y à auffi abondance de vignes fauuages qui portent des raifins : le grain n'en eft pasfigr que celuy de nos vignes de France, ny les
grapes fi fournies: mais 1 - que fi elles eftoient cultiuées, elles ne ditfereroient en rien : le rai u eft vn peu acre, & fait de gros vin, qui [æ] ]
tache beaucoup, & qui d'ordinaire eft meilleur vn an apres, que l'année qu'il eft fuit.
Quelques particuliers ont planté quelques pieds de Vigne venuë de France dans leurs jardins, qui ont rapporté de fort beaux & bons raifins. Où n'a point encore planté icy d'arbres de France, finon quelques pommiers ! qui rapportent de fort bonnes pommes & en quantité, mais il
y à bien peu de ces arbres.
Noms des Animaux qui fe rencontrent
au Pays de la Nouuelle-France.