QUATRE PETITES FILLES D'ÈVE
l'odeur de la vraie nature. Un emploi subtil des contre-Jours, l'exactitude des ombres, donnaient toute lus qualité aux Cou-
leurs, dont les plus rares sont vulgaires si elles ne sont mises en
valeur. Ici, un simple à-plat de vert véronèse devenait la plus attendrissante herbe verte; et qu y a-til de plus charmant que la pénombre claire et bleue de la chambre où la jeune fille rêve dans son lit blanc ? Les aquarelles de Clara d’'Ellebeuse, peu utilisables pour l'édition à cause de leur format à l'italienne, restèrent dans les cartons de Brissaud, jusqu à ce quelles devinssent la propriété d'un amateur délicat, le prince Léon Radziwill.
En 1911, Lepape €eE Brissaud, qui avaient tout de même envie de se faire éditer, sen allèrent, un petit carton sous le bras,
présenter loürs dessins à Fayard. Au premier fut commandée
l'illustration du Cadet de Coutras, d'Abel Hermant : à Brissaud échut celle de l'Histoire d'un Fils de Roi, du même auteur, qui
fut son premier livre illustré. S'il est un peu hors série, puisqu il na pas le caractère de luxe de ceux qui suivirent, il témoigne de l’allégresse avec laquelle, comme en se jouant, l'artiste donne une vie plastique aux personnages imaginés par l'écrivain. Ses dessins au trait, relevés de lavis en noir, et reproduits en similigravure, sont animés du même mouvement, de la même compréhension distinguée et 1ronique de l'actualité que l’histoire parisienne que nous conte Abel Hermant.
C’est la même année que parurent chez Plon-N ourrit Les V'icilles Chansons pour Les cœurs sensibles. Les trente-deux images qui en ornent l'édition sont coloriées au grain de résine, qui ne peut rendre qu imparfaitement la fraîcheur de tons des aquarelles de Brissaud. Mais qu importe, si ce quil en résulte d'un peu confus dans ces images ajoute à l'impression de rêve qui s'en dégage, et s1 ce rêve nous transporte au temps charmant
où le fils du:roi offrait à la bergère un bouquet de marjolaine re Dans le Jardin d Amour, au bord de la fontaine où pleure
Dircis, s'éveille un petit écho des moments heureux où nous mettions 51 facilement nos cœurs à l'unisson des soupirs de la pastourelle ou de la chanson des gardes françaises. Brissaud, AE 6: : ; qui n a pas fait d autre album (pourquoi 2?) devait au culte de son maître Boutet de Monvel d'offrir celui-ci à notre goût de la grâce enrubannée, avant de se jeter à corps perdu dans le livre.
Mais c'est Le livre de luxe qui convenait véritablement à son tempérament. Les dessins de Brissaud, même lorsque le sujet n'en est pas emprunté à un milieu somptueux, donnent une inévitable impression de luxe de formes et de couleurs, qui implique le luxe des procédés de reproduction. Le coloriage au patron est celui qui rend le mieux la fraîcheur de ses aquarelles, mais l'éditeur qui veut reproduire exactement la couleur de ses compositions, vrais petits tables est entraîné à utilises un nombre considérable de pochoirs, dont le prix est inabordable pour une édition à bon marché. Enfin, la raretédesa manière n'est vraiment à sa place que dans un livre dont toute Ja présentation est à.son niveau. Et puis, Brissaud n est-il pas graveur ? De plus en plus, l'illustration par les procédés or1g1naux avait la faveur des bibliophiles. Le métier personnel d'aquafortiste qu'il possédait convenait admirablement à l’illustration des livres, puisqu il n était pas différent dans sa conception de celui qu'il employait pour ses dessins destinés à être coloriés au pochoir. Le trait profondément mordu par l’acide remplaçait le trait de plume, le grain de la plaque de noir mettait la composition en valeur, et les couleurs données par les autres plaques se combinaient enavULe d'un effet aussi complet que celui que l'on obtient avec les pochoirs. Seulement,
leausforte pare RPÉarald' una teint préciosité de
matière qui s accorde parfaitement avec la stylisation de Pierre Brissaud, avec sa vision dont le réalisme n'est jamais terreà-terre.
Si en 1915, les Editions d'Art Devambez publièrent Le plus rare Volcelest du monde, de Marcel Boulenger, orné de dessins de Pierre Brissaud reproduits en héliogravure et coloriés au pochoir, c'est avec Eugénie Grandet, pour laquelle, la même année, René Kieffer lui avait demandé une série d’eauxfortes coloriées au repérage, qu'il donna vraiment la mesure de ses qualités d'illustrateur. Pénétré de ce texte qui devait le séduire par tout ce qu'il évoque de vie périmée, Brissaud a positivement asservi sa sensibilité, sa science et ses procédés à la pensée balzacienne. Dans la sombre et vieillote demeure du père Grandet, que la douce lumière de l'Anjou pénètre en taches discrètes par ses fenêtres étroites, le jeu habile des valeurs fournies par l'aquatinte amasse l'ombre propice aux longs drames cachés de la vie de province, éclaire d'un rayon ménagé avec soin le vieux qui compte ses écus, sa fille qui espère... Ft alentour de ces murs entre lesquels se Joue un cœur, s'agitent des passions, voici dans sa molle quiétude l'horizon saumuro1s, qui participe de la douceur angevine et de la pureté tourangelle. La Loire s'étale CHAUX beau plan horizontal, entre les coteaux arrondis que couronne la vigne, ou que surmontent les moulins noirs sur le ciel bleu. N'est-ce pas, tel que notre œil reposé a pu le contempler des remparts du château de Saumur, ce pays bien français, rendu indifférent au tumulte du monde par le culte du meilleur des vins, que nous voyons iCi, hanté par les héros de Balzac, dans leur robe ou leur redingote de 1820 ? Sur ce passé et ce présent, l’eau-forte étend sa
patine pour ne fondre en un tout harmonieux.
Le,
Le résultat de la publication d'Eugénie Grandet, fut que Brissaud fut définitivement consacré artiste du bvre… et qu'il porta pendant plusieurs mois, achetée à Saumur dans une petite boutique de la rue de la T'onnelle, un de ces minuscules nœuds de cravate que mettent le dimanche les campagnards de la région.
Mais son travail allait être interrompu —— on était en 1914 — par un drame plus directement vécu. Auparavant, envoyé à Londres par Lucien Vogel, pour y recueillir les documents d'un album sur la season anglaise, il avait vu de près l'élégance solide et racée d’outre-manche. Sous ses yeux vivaient les croquis de Caldecott : à chaque tournant de rue il découvrait un personnage de Dickens (qui fui fournirait matière à une bien jolie illustration). Il notait sur ses carnets l'audace tranquille, sûre de son goût, de certains dandys londomiens, vêtus, par delà la mode du jour, avec une hautaine personnalité qu'on na plus rencontrée chez nous depuis la mort du marquis de Massa. C'est dans l’émerveillement d'avoir vu s animer autour de fui les figures familières des images tant regardées jadis, qu'il rentra en France en juillet 1914; pour aller se perdre dans la foule anonyme des tranchées. Il devait y rester jusqu aux derniers mois de la guerre, qu'il passa au Maroc. Si un artiste aussi directement mêlé à la vie du front que l'avait été Brissaud, n'avait pu la regarder avec assez de recul moral pour en tirer parti pour son travail de peintre, par contre il retrouva toute la joie des yeux au soleil africain, et sut par la suite en traduire les effets violents — aussi bien quil avait peint la discrète lumière de France — dans les Couver-
tures des Récits Marocains et de la Mort du Rogui, de Maurice Le Clay, parus chez Berger Levrault.
Lapina, Éditeur
E retour à Paris, Brissaud reprit son travail
au point où il l'avait laissé, en 1914, pour : I à : »
le fusil et la musette. A près cinq ans d an-
goisses et de restrictions, pendant lesquels
la pudeur avait empêché même ceux que ? . . if fl n atteignait pas la tourmente de sacrilier au luxe et au superllu, ° . H . . ? .
on respirait enfin. A dieu la contrainte et | austérité; on se remémorait, avec une Jo1e prometteuse, Les folies qui suivirent 70. Artistes, amateurs, public avaient à dépenser des trésors accu- : ? . . . .
mulés d'amour de la frivolité. Les hommes qui venaient de . » À . . . e quitter l'uniforme, les femmes qui retrouvaient leurs admira-
. ? atte teurs, avaient hâte d étaler, avec un plaisir tout neuf, tous les
raflinements de la parure. Les revues d'élégance furent plus que jamais à l’ordre du jour, et Pierre Brissaud % reprit sa place. On vit ses dessins et ses aquarelles dans Fémina, dans Vogue, dans l’Illustration des Modes (devenue depuis le Jardin des Modes), etc. Jacques Hebertot venait de fonder une
aimable revue de mode masculine, Monsieur, et les couvertures que Brissaud dessina pour ce magazine, sont hors de pair: ses élégants ne sont m excentriques, ni efféminés, ni des mannequins portant avec ostentation une toilette artificiellement combinée, mais des hommes sains et simples, élégants de nature et non de profession, ignorants de leur rôle de porte-manteau. D'ailleurs la santé, l'absence d'équivoque, l'horreur du maniérisme, ne les refrouvons-nous pas à toutes les pages de la production de Brissaud, et dans le choix même des livres qu'il a illustrés, tous empruntés à l'œuvre des écrivains du plus clair esprit français ?
C’est René Boylesve, qui le possède au premier chef, qui va Jui fournir le texte de son premier livre d'après-guerre : Alcindor ou Suite à la leçon d'amour dans un Parc, qui parut en juin 1920, aux éditions du « Livre », orné de nombreux dessins coloriés au pochoir. L'artiste, dans une féerie de coups de soleil astucieusement ménagés entre les frondaisons obscures, de lumières enlevées sur l’outremer d’un ciel nocturne, de couleurs chatoyantes dans le clair-obscur qui voile une robe, nous y promène du boudoir à la mansarde de la servante, du parterre du jardin galant, au coche d’eau qui s avance sur La Loire entre les bancs de sable rose... Nul pastiche des gravures du XVIII siècle et de leurs gestes conventionnels, nulle copie servile des robes ou des habits sur les documents du Racinet ou de l’Ottenroth : et pourtant, marquis et belles dames, dans
leurs atours fantaisistes, sont bien frères et sœurs de ceux que
nous montrent Lancret ou Beaudoin : partout un geste, une expression, un effet de lumière que l'on sent tirés de la vie même, et qui la communiquent aux aimables sujets de Louis le Bien-Aimé.
Ceux des tyrans que la mode 4 À l'actualité imposent de nos Jours, n intéressent pas moins Pierre Brissaud, et il passe sans transition de la gavotte au tango, du clavecin au phonographe, du souper galant àlac surprise-party »: cest le Danseur de Madame, de Bouquet et Armont, publié par Lucien Vogel en 1921, avec des illustrations coloriées au pochoir. On a depuis blagué à l'infini le snobisme giratoire qui impose, comme un pensum, le plaisir sans gaîté. La blague de Brissaud nest pas méchante : son couple obstiné qui tangue dans un salon vide pendant que le disque tourne, est un petit peu ridicule, mais il ‘n'a pas le grotesque pitoyable dont on a souvent paré ces victimes du devoir.
Dans le même temps, Pierre Brissaud préparait l’illustration d'une Madame Bovarv qui parut en novembre 1921, aux éditions du (C Livre D. Quelques compositions, dont la couleur est réalisée au pochoir, commentent le roman célèbre de manière sobre, un peu hautaine et tendue, comme il convient. Ce quil Ya de romantique, sinon dans la pensée et le style de Flaubert, tout au moins dans l'âme de ses personnages, devait imprégner Pillôstration conçue par Brissaud, plutôt que ce qu'on 4 peut trouver de naturaliste ou de névrosé. Voyez la rencontre des cavaliers, sur leurs montures à l'encolure cambrée, sous les sombres ramures de la forêt, parmi les fougères vertes, dans le décor de nature sauvage conforme aux passions tumultueuses. Et la chambre d'hôtel où les amants font la dinette, est bien,
He Ê Le 4 LH ° ] avec arrangement ingénieux e son moDiIer romantique, (=
Bt à grands rideaux, le guéridon, la chaise philipparde, le décor à La fois charmant et banal qui convient à l'aventure de La bourgeoise qui aurait voulu être grisette.…
À près Quatre Petites Filles Hikre de Madame Sarrazin de Verly re juvéniles silhouettes dans des sites plaisants qui montrent que le paysagiste de Clara d’Ellebeuse a tenu ses promesses — Brissaud, qui a beaucoup de recettes à sa disposition, nous Cuisine un petit plat de choix, avec le Guide du Gourmand à Paris (chez Grasset en 1922), de Robert- Robert, pseudonyme SOUS lequel se cache un lettré délicat, qui pense que le goût des belles choses et celui des bonnes choses sont assez faits pour vivre de compagnie. Ce n'est pas Brissaud, certes, qui dira le contraire, et il nous a montré qu'il savait opérer avec, si j ose dire, des ingrédients restreints, puisque 1c1 de simples dessins au trait, sans couleurs ni lavis agrémentent la tête des chapitres, dont chacun est consacré à une catégorie de restaurants : et l’on peut voir que; si l'artiste est très à son aise pour figurer l’onctueuse solennité du restaurant de luxe et de son maître d'hôtel, il ne l’est pas moins pour représenter le Hell du simple bistrot. Et pourtant, les deux dessins sont de la même famille, ir celui-là n'est pas guindé, et celui-ci nest pas vulgaire.
C’est là un piquant hors-d'œuvre, qui n'interrompt pas la série des Livres de luxe dont Pierre Brissaud, qui travaille sans qu'on puisse imaginer que son labeur lui coûte un effort quelconque, réalise coup sur coup l'illustration eee puisque en août 1922, parut aux éditions du [ Livre D), avec une série d’aquarelles reproduites au pochoir, L'Enfant à la Balustrade, dont l’auteur d'Alcindor lui avait encore fourni le texte.
Voici donc, à l'actif de Brissaud, une suite déjà longue d'ou-
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La Lampe d’Argile, Éditeur