ROSIDOR
O meiveilleux effet d'une amour sans seconde ! CALISTE, toujours égarée, regardant Rosidor et le prenant pour un des assailla?its de tout à Vheure. Exécrable assassin qui rougis de son sang, Dépêche, comme à lui, de me percer le flanc, Prends de lui ce qui reste, achève...
Est-ce assez touchant encore ce « prends de lui ce qui reste ? » Sur quoi Rosidnr, tout à sa joie, en souriant :
Quoi ! ma belle, Contrefais-tu l'aveugle afin d'être cruelle ? CALiSTE, le reconnaissant enfin.
Pardonne-moi, mon cœur : eucor pleine d'efîroi, Je ne t'ai méconnu qu'en songeant trop à toi.
Certes, il est un peu subtil, mais il est sublime aussi, (•e trait d'une amoureuse en qui l'inquiétude obstinée du cœur a été si forte qu'elle a pu lui voiler, un moment, le rassurant témoignage de ses yeux mêmes. Et tous les traits de cette sorte sont jetés, comme sans y prendre garde, dans l'extraordinaire mouvement d'une scène qui, la donnée première admise, évolue, se retourne, s'accélère d'une façon logique et fougueuse à la fois, accumulant en quelques minutes, sans invraisemblance théâtrale — - mais dans quelle fièvre et folie pré-romantiques ! — un guet-apens, un combat, deux morts, deux fuites, une fausse découverte, une fausse mort, un désespoir, une tentative de suicide, une résurrection, une reconnaissance, un duo d'amour... jusqu'à ce que Caliste et Rosidor, elle encore tremblante, lui affaibli par le sang qu'il a perdu, gagnent à pas lents, appuyés l'un sur l'autre, la maison d'un villageois où les belles mains de la jeune fille panseront les blessures du beau cavalier !
Mais vous m'accuseriez avec raison de vous avoir abusés, si je ne vous prévenais qu'après cette scène — au cas où, par elle alléchés, vous entrepreniez de tout lire — il vous resterait à démêler pendant quatre actes, à la sueur de votre front, le plus terrible et le plus vain embrouillamini d'aventures qu'ait jamais imaginé, combiné, machiné iin homme de théâtre ; que vous auriez la déception de ne retrouver plus guère qu'aux approches du dénouement ce chaleureux Rosidor et cette délicieuse Caliste en qui Cor-
neilie avait mis d'abord toutes ses complaisances ; que vous n'arriveriez pas à vous intéresser aux divers personnages qui, après eux, semblent vouloir, tour à tour, se pousser au premier plan de la pièce, pas même à cet infortuné Clitandre dont elle tire son nom et dont l'innocence, persécutée, puis reconnue, ne saurait vraiment vous émouvoir ; enfin que vous seriez, à chaque instant, choqués par la bizarre absurdité des inventions et, trop souvent, par le mauvais goût « précieux » du langage. Vous voilà donc prévenus. Et maintenant, si je ne v.ous ai pas découragés, lisez quand même tout Clitandre.
Outre que vous y rencontrerez encore des tirades éloq^uentes, et d'autres scènes brillamment dialoguées et conduites, pleines de coups d'épée et de coups de théâtre, vous y pourrez cueillir, jusque parmi les plus inextricables broussailles,, des fleurs inattendues et charmantes. Je n'en veux plus cueillir pour vous que d'une sorte : quelques vers où s'exprime un sentiment qui va, pour deux siècles, disparaître presque complètement de notre poésie, le sentiment de la nature, ici mêlé, tout comme dans Shakespeare, aux événements de l'intrigue et aux passions des personnages. Cette forêt, où la pièce se déroule presque tout entière, n'est pas seulement évoquée ici par le pinceau du décorateur, mais par le texte du poète, sous ses aspects différents, aux différentes heures de la journée. C'est d'abord au point du jour, quand
... l'aube de ses rais A déjà reblanchi le haut de ces forêts,
et où l'on se demande encore, avec Caliste, si l'on peut
Se fier à sa lumière sombre Dont l'éclat brille à peine et dispute avec l'ombre.
Puis, c'est à l'heure chaude où l'on recherche, pour le repos, l'abri des branches, et où le prince Floridan.
% PIERRE CORNEILIF.
accompagné de Clitandre, fait son entrée en donnant ainsi des ordres à son page :
Ce cheval trop fougueux m'incommode à la chasse ; Tiens-m'en un autre prêt, tandis qu'à cette place, A l'ombre des ormeaux l'un à l'autre enlacés Clitandre m'entretient de ses travaux passés. Qu'au reste les veneurs, allant sur leurs brisées, Ne forcent point le cerf s'il est aux reposées : Qu'ils prennent connaissance, et pressent mollement. Sans le donner aux chiens sans mon commandement.
Mais bientôt la chaleur s'alourdit, les nuages s'amoncellent, le tonnerre gronde, l'orage éclate, les chemins se ravinent et, dans l'obscurité propice au noir dessein qu'il médite encore, le traître Pymante nous décrit tout cela, parlant aux éléments déchaînés comme à des complices. Mais voici reparaître sous les arbres le prince Floridan :
Le tonnerre a sous moi. foudroyé mon cheval...
Tous mes gens écartés par un subit effroi
Loin d'être à mon secours ont fui d'autour de moi,
Ou, déjà dispersés par l'ardeur de la chasse,
Ont dérobé leur tête à sa fière menace.
Cependant, seul, à pied, je pense à tous moments,
Voir le dernier débris de tous les éléments
Dont l'obstination à se faire la guerre
Met toute la nature au pouvoir du tonnerre...
Mais peu à peu le tonnerre s'éloigne, le ciel s'éclaircit, et Floridan va nous dire, avec un mélange de naturalisme et de préciosité qui fait d'autant plus penser au grand Will, la décroissance de la tempête et le retour à la lumière :
L'haleine manque aux vents et la force à l'orage ;
Les éclairs, indignés d'être éteints par les eaux,
En ont tari la source et séché les ruisseaux,
Et déjà le soleil de ses rayons essuie
Sur les moites rameaux le reste de la pluie.
rMKnKK CORxNEILI.K '.i7
Au lieu du bruit affreux des foudres décochés, Les petits oisillons encor demi-cachés Poussent en tremblotant, et hasardent à peine Leur voix, qui se dérobe à la peur incertaine...
Où sumnies-nous ? Serait-ce dans cette forêt des Ardennes de Comme il vous plaira, où errent en devisant Orlando et'Jacques le Mélancolique, comme ici Floridan et Clitandre, où passe Rosalinde, en habits de garçon comme ici Doris ? Non ; mais puisque Corneille nous invite à en choisir nous-même la province et le royaume, nous assurant que « où nous l'aurons une fois placée, elle s'y tiendra », n'hésitpns pas à la placer tout auprès de Petit-Couronne, et à croire que c'est tout simplement la forêt du Rouvray, celle où, dès l'enfance, il a si souvent accompagné son père, quand le maître des eaux et forêts allait, dès l'aube, surprendre les braconniers, surveiller les bûcherons et régler les coupes ; celle où, maintes fois, surpris par l'orage, ils se sont réfugiés ensemble sous quelque roche ; celle où, maintenant, devenu homme et poète, dès que le printemps et le soleil l'invitent à quitter l'étroit cabinet de travail de la maison manante, il s'en va seul par les chemins bordés de muguets et d'anémones, au babil tout proche des oiseaux, et tandis qu'au loin retentissent le son des cors et les aboiements d'une meute, chercher, e3i se grisant de marche et de grand air, les péripéties et les rinies de Clitandre, dans le décor même de sa tragi-comédie. Et ne doutez pas que le prince Floridan ne lui soit apparu là, parmi ses veneurs et ses chiens, sous les traits de son nouveau protecteur et nouvel ami Monseigneur le duc de Longue ville, gouverneur de Normandie ; ni que les termes de vénerie si exactement employés au second acte ne lui avaient été enseignés par ce grand chasseur et haut personnage, auquel iî dédiera sa pièce : car c'est Corneille qui nous invite à ce rapprochement et à cette hypothèse, lorsque, dans son Épître dédicatoire. par une allusion certaine aux vers
que je citais tout à l'heure, où le prince Floridan nous dit que, à l'ombre des ormeaux, « Clitandre l'entretient de ses travaux passés ». il écrit au duc : « Monseigneur, ce cavalier (Clitandre) n'eut jamais osé vous aller entretenir de ma part si votre permission ne l'en eût autorisé... C'est le même^qui par vos commandements vous fut conter, il y a quelque temps, une partie de ses aventures, autant qu'en pouvaient contenir deux actes de ce poème, encore tout informes et qui n'étaient qu'à peine ébauchés... » Ces aventures devaient plaire, en effet, au très aventureux Longueville, au conspirateur qui, dès 1626, -avait été au nombre des conjurés réunis à Fleury dans le but de tuer le cardinal de Richelieu, au futur frondeur et futur époux, non moins brouillon qu'elle, de la plus agitée des frondeuses. Mais Corneille, lui, qui allait être le premier guide, et le plus illustre, des lettres françaises aspirant à la raison, à l'équilibre, à la simplicité, à la lumière, à la grandeur ordonnée et véritable, devait sentir bientôt la vanité de cette sorte d'ouvrage, où trop abondent l'absurde, l'incohérent, le compliqué, l'obscur et le puérilement romanesque ; et il sut bien vite s'apercevoir que, au moins à de certains points de vue, Clitandre était, par rapport à Mélite, une régression. A de certains points de vue seulement, car il n'y a pas de pièce de la jeunesse de Corneille qui n'apporte à son talent quelque vertu nouvelle ; et dans Clitandre c'est, notamment, le sens prodigieux du vers d'action et de l'accélération des scènes, sans parler de ces échappées vers le monde extérieur qui, permises et toutefois contenues en de justes limites eussent atténué ce je ne sais quoi d'un peu .trop abstrait et rigide qu'on pourra peut-être reprocher aux chefs-d'œuvre classiques de notre théâtre.
Après Clitandre, le « sens commun », qui avait commencé de guider le poète lors de sa première œuvre, va redevenir son guide et le mener à des progrès nou- ^'caux dans l'espèce de cycle que formeront les comédies prochaines, procédant toutes, plus ou moins, de cette conception de la « comédie moyenne » à laquelle nous devions les parties vivantes et vraies de Mélite. Je veux parler de la Veuve, de la Galerie du Palais, de la Suivante et de la Place Royale, représentées, les deux premières en 1633, les deux dernières en 1634, par la troupe de Mondory qui, au commencement de 1633, s'était établie au Jeu de Paume de la Fontaine, rue Michel-le -Comte, et cpii allait passer, au printemps de 1634, dans sa résidence définitive, au Jeu de Paume du Marais, rue Vieilledu-Temple, entre la rue des Coutures-Saint-Gervais et la rue de la Perle.
Inutile d'analyser en détail ces quatre comédies : ce serait fort long, et un peu fastidieux aussi, tant l'intrigue de chacune d'elles, trop complexe pour être résumée en quelques lignes, a de parenté avec celles des trois autres. Au reste, Corneille le confessera et nous donnera même, en son Discours sur l'Utilité et les parties du Poème dramatique, la formule qu'il a appliquée, à peu de chose près, dans toutes : « Deux amants séparés par quelque fourbe qu'on leur a faite, ou par cjuelque pouvoir dominant, se réunissent par l'éclaircissement de cette fourbe, ou par le consentement de ceux cjui y mettaient obstacle. » L'iiîtérêt sera donc moins de comparer les ingénieuses variations composées sur ce thème unique, que de rechercher, d'œuvre en œuvre, en quoi le poète innove dans l'ordre de la composition, des caractères ou du style.
Dans la Veuve ou le Traître puni, les deux amants principaux qu'une fourbe va séparer sont : le très épris, mais très timide Philiste, que sa timidité, mais aussi un scrupule délicat fondé sur l'inégalité des forlunes, empêche de déclarer ouvertement son amour.
et la jeune veuve Clarice, dont il est aimé, laquelle comprenant ce qui l'arrête, va, d'une hardie, souriante et pudique manière, lui faire toutes les avances. La fourbe, ce sera celle du méchant Alcidon, rival malheureux de Philiste. Je ne vous dirai pas par quelle mensongère histoire cet Alcidon décide un ami, l'honnête mais crédule Célidan, à lui prêter, dans les meilleures intentions du monde, main-forte pour enlever Clarice, de complicité avec la vénale nourrice de la jolie veuve ; ni comment Célidan, voyant de quelle abominable manière il a été joué, délivre la prisonnière, la rend à Philiste, et mérite ainsi d'épouser Doris, la charmante sœur de ce dernier. Il vous suffira de savoir que tout finit bien pour ces deux couples, et mal pour le détestable Alcidon, lequel n'épousera personne et sera ainsi puni, conime le sous-titre de la pièce vous l'avait fait déjà prévoir.
Donc, ici encore, il y a un traître et, comme dans Clitandre, des hommes embusqués qui, pour enlever Clarice et n'être pas reconnus, rabattent leur « tapabord » sur leur visage. Mais combien on aurait tort de croire que cela sente, ici, le mélodrame ! Oh ! non, pas une minute. Outre qu'il n'y a ni sang versé ni même épée tirée, et que la complicité du bon et naïf Célidan nous rassure, le ton de la pièce entière, si enjoué, si aimable, si éloigné de toute sérieuse menace, même quand c'est le traître Alcidon qui parle, nous empêche de trembler pour la belle qu'on enlève et dont nous sentons bien qu'elle ne covirt pas le moindre risque. En une fois, comme par un coup de baguette indique, Corneille a rejeté tous les oripeaux de Clitandre, comme il a opté entre les deux éléments dont la juxtaposition formait les cruels disparates de Mélite. Plus rien, ou presque plus rien que des sentiments naturels et nuancée, exprimés en un langage plein de naturel et de nuances. « La comédie — dit le poète en son Examen — n'est qu'un portrait de nos actions f-t de nos discours, et la perfection des por-
FIEHRE CORNEILLE lUl
traits consiste en la ressemblance. Sur cette maxime, je tâche de ne mettre en la bouche de nos acteurs que ce c{ue diraient vraisemblablement en leur place ceux qu'ils représentent, et de les faire discourir en honnêtes gens, et non pas en auteurs. » Et c'est miracle que le poète se puisse féliciter à juste titre d'avoir ainsi « dégagé âon style des pointes dont ses précéilents ouvragés étaient semés », à une date où l'Espagnol Gongora et ses « gongorismes », l'Italien Marini, « le cavalier Marin », conxme on l'appelait, et ses concetti, empoisonnent non seulement toute la littérature de leur pays, mais toute celle du nôtre, qu'ils empoisonneront longtemps encore.
Parlez, aimable Doris, comme parlerait en votre place la jeune fille que vous représentez si bien ; et moquez-vous, comme elle l'eût fait, de ce Florange qui-, au bal d'hier, après un long mutisme, se crut obligé devons parler, au moins une fois, « en auteur », pensant engager mieux ainsi la conversation, puis, désarçonné par l'accueil que vous fîtes à sa « pointe », ne vous parla plus qu'en simple nigaud qu'il est. M"^^ Chrysaiite, votre mère, voudrait bien savoir si par hasard ce ne serait pas ce jeune homme que vous auriez particulièrement remarqué parmi vos danseurs...
DORIS
Ce visage inconnu qu'on appelait Florange ?
CHRYSANTE
Lui-même.
DORIS
Ah ! Dieu, que c'est un cajoleur étrange ! Ce fut paisiblement, de vrai, qu'il m'entretint. Soit que quelque raison en secret me retînt. Soit que son bel esprit me jugeât incapable De lui pouvoir fournir un entretien sortable, Il m'épargna si bien que ses plus longs propos A peine en plus d'une heure étaient de quatre mots ; Il me mena danser deux fois sans me rien dire.
CHRYSANTE
Mais ensuite ?
DORIS
La suite est digne qu'on l'admire.
Mon baladin muet se retranche en un coin. Pour faire mieux jouer la prunelle de loin. Après m'avoir de là longtemps considérée, Après m'avoir des yeux mille fois mesurée, 11 m'aborde en tremblant avec ce compliment : « 'Vous m'attirez à vous ainsi que fait l'aimant. » (Il pensait m'avoir dit le meilleur mot du monde.) Entendant ce haut style, aussitôt je seconde, Et reprends brusquement, sans beaucoup m'émouvoir : « Vous êtes donc de fer, à ce que je puis voir. » Ce grand mot étouffa tout ce qu'il voulait dire. Et pour toute réplique il se mit à sourire. Depuis il s'avisa de me serrer les doigts Et, retrouvant un peu l'usage de la voix, Il prit un de mes gants : « La mode en est nouvelle, ' Me dit-il, et jamais on n'en vit d'aussi belle ; Vous portez sur la gorge un mouchoir fort carré ; Votre éventail me plaît d'être ainsi bigarré ; L'amour, je vous assure, est une belle chose ; Vraiment vous aimez fort cette couleur de rose ; La ville est en hiver tout autre que les champs ; Les charges à présent n'ont que trop de marchands, On n'en peut approcher. »
CHRYSANTE
Mais enfin, que t'en semble ?
DORIS
Je n'ai jamais connu d'homme qui lui ressemble, Ni qui mêle en discours tant de diversités.
CHRYSANTE
Il est nouveau venu des universités.
Dites-moi si vous connaissez quelque part, dans Molière même, quelque chose d'aussi souple, d'aussi naturel et d'aussi charmant que cette conversation limée ? Le jicul Marivaux, faisant parler Araminte ou Silvia, retrouvera cette élégance et cette grâce ;
mais ses héroïnes parleront en prose ; ici, c'est la contrainte même du vers — si contrainte il y a, car les poètes savent bien que, en réalité, le vers est une aide, — qui semble donner à la parole encore plus d'ailes et de liberté. Et maintenant, ce vers de Corneille qui se prête si bien aux spirituelles et folles saillies d'une jeune fille, voulez-vous savoir avec quelle perfection pareille il s'adapte aux sages et touchants propos d'une mère ? Célidan a demandé à ]\/[me Chrysante la main de Doris, et elle vient de lui exposer les raisons pourquoi elle n'ose, avant d'avoir revu Philiste, son fils, lui donner encore une réponse expresse.