‹ Pierre CorneilleChapitre 14 sur 55 · CÉLIDAN · texte numérisé non relu

CÉLIDAN

Vous me tuez, Madame, et cachez le couteau : Sous ce détour discret un refus se colore.

CHRYSANTE

Non, monsieur, croyez-moi, votre offre nous honore ;

Aussi dans le refus j'aurais peu de raison :

Je connais votre bien, je sais votre maison.

Votre père jadis (hélas ! que cette histoire

Encor sur mes vieux ans m'est douce en la mémoire !)

Votre feu père, dis-je, eut de l'amour pour moi.

J'étais son cher objet ; et maintenant je voi

Que, comme par un droit successif de famille,

L'amour qu'il eut pour moi, vous l'avez pour ma fdle.

Il m'aimait, je l'aimais ; et les seules rigueurs

De ses cruels parents divisèrent nos cœurs.

On l'éloigna de moi par ce maudit usage

Qui n'a d'égard qu'aux biens pour faire un mariage ;

Et son père jamais ne souffrit son retour

Que ma foi n'eût ailleurs engagé mon amour.

En vain à cet hymen j'opposai ma constance ;

La volonté des miens vainquit ma résistance.

Mais je reviens à vous, en qui je vois portraits

De ses perfections les plus aimables traits.

Afin de vous ôter désormais toute crainte

Que dessous mes discours se cache aucune feinte,

Allons trouver Philiste, et vous verrez alors

Comme en votre faveur je ferai mes efforts.

C'est le parfait et l'exquis dans le simple et le familier. Eh bien ! cette simplicité, cette familiarité gardent tant de poésie qu'elles se fondront quand il le faudra, sans discordance aucune, avec le lyrisme le plus véritable ; ainsi lorsque, toute à la pensée de son amour, dans le calme de son jardin, d'où elle ne se doute pas que déjà les ravisseurs approchent, Clarice exhale son bonheur en ces adorables. stances :

Chers confidents de mes désirs, Beaux lieux, secrets témoins de mon inquiétude,

Ce n'est plus avec des soupirs Que je viens abuser de votre solitude ;

Mes tourments sont passés.

Mes vœux sont exaucés,

La joie aux maux succède :

Mon sort en ma faveur change sa dure loi, Et pour dire en un mot le bien que je possède.

Mon Philiste est à moi !...

Cher Philiste, à présent tes yeux Que j'entendais si bien sans les vouloir entendre.

Et tes propos mystérieux, Par leurs rusés détours n'ont plus rien à m'apprendre.

Notre libre entretien

Ne dissimule rien ;

Et ces respects farouches N'exerçant plus sur nous de secrètes rigueurs, L'Amour est maintenant le maître de nos bouches

Ainsi que de nos cœurs.

Qu'il fait bon avoir enduré ! Que le plaisir se goûte au sortir des supplices !

Et qu'après avoir tant duré, La peine qui n'est plus augmente nos délices !

Qu'un si doux souvenir

M'apprête à l'avenir

D'amoureuses tendresses !

Que nos malheurs finis auront de volupté ! Et que j'estimerai chèrement ces caresses

Qui m'auront tant coûté !

Et ce sont là, sur un rythme aux sinuosités ravissantes, inventé par le poète, quelques-unes des strophes les plus sincèrement et mélodieusement amoureuses qu'il y ait en notre poésie. Qui les connaît ? Pour ne se les être pas rappelées, M. Gustave Lanson, dans un remarquable livre, commet cette erreur de nous dire : « Il semble que Corneille ait eu plus de tendresse dans le souvenir de l'amour qu'il n'en avait dans l'amour même. » Mais c'est en plein bonheur d'amour, au contraire, c'est sous les yeux mêmes de sa chère Catherine que Corneille a écrit cette action de grâces éperdue, toute pleine d'allusions à des tourments qu'il croit passés, et où c'est son propre cœur qui chante la joie de son amie, en unisson avec sa propre joie. Et M. Lanson ajoute : « Au reste, la tendresse et la passion n'étaient pas dans sa nature. » Vraiment ! Par contre, Jules Lemaître assvire que « Corneille a été amoureux toute sa vie ». La vérité, la voilà, et que les vers d'amour, sinon les plus passionnés, du moins les plus tendres, du xvii^ siècle, ce n'est pas Racine qui les a écrits, c'est Corneille.

D'ailleurs Corneille en personne va protester d'avance, dans sa quatrième pièce, écrite quelques mois après la Veuve, contre ceux qui croiraient qu'il n'a point mis dans ses vers de théâtre un amour véritablement ressenti. Dans la Galerie du Palais, Dorimant est en train de « bouquiner », comme nous dirions, à l'étalage du libraire, et ce libraire — François Targa, sans doute, qui vient d'éditer Clitandre et Mélite, et qui vend « au premier pilier de la grand'salle du Palais au Soleil d'Or » — lui déclare que

La mode est à présent aux pièces de théâtre.

Vient à passer Lysandre ; il aperçoit son ami Dorimant et, lui mettant la main sur l'épaule :

.Te te prends sur le livre.

DORIMAAT

Eh bien ! qu'en veux-tu dire ?

Tant d'excellents esprits qui se mêlent d'écrire Valent bien qu'on -leur donne une heure de loisir.

LYSAXDRE

Y trouves-tu toujours une heure de plaisir ? Beaucoup font bien les vers, et peu la comédie.

DORIMANT

Ton goût, je t'en assure, est pour la Normandie ?

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