LA SUIVANTE » — « LA PLACE ROYALE » UNE COLLABORATION AVEC RICHELIEU
Avec la Veuçe et la Galerie du Palais, Corneille venait de réaliser deux fois, presque sans mélange d'éléments contradictoires, cette comédie faite de sentimentalité tempérée, de grâce élégante et de gaîté légère dont il avait, dans les meilleures parties de AI élite, donné le premier exemple. Allait -il se contenter de suivre cette voie, où l'accompagnait un succès constant ? Son démon intérieur l'en eût bien empêché, l'eût -il voulu ; et sa comédie de la Suivante, le moins bon pourtant de tous ses ouvrages de jeunesse, en est la preuve.
Oui, dans son ensemble, c'est le moins bon : le style a faibli ; la frappe du vers est plus molle que dans les pièces précédentes ; plus pâles aussi, en général, sont les figures qui s'y agitent ; et un simple quiproquo y soutient à grand'peine l'action de trois actes entiers. Bref, on y sent de la fatigue : fatigue d'un poète qui s'efforce de tirer encore quelque chose d'une formule dont la vertu est bien près d'être épuisée, et qui, en même temps, travaillé par des tendances nouvelles, essaie en vain de les accorder avec les anciennes dans un cadre devenu trop étroit pour
les contenir ensemble. Dans la Suivante, en effet, Corneille introduit, parmi les banalités connues d'une intrigue de galanterie, un élément tout nouveau, celui de la comédie de mœurs prête à tourner au drame ; et, parmi des images conventionnelles, presque effacées d'avoir été déjà tirées à trop d'exemplaires, il fait surgir celle, toute vigoureuse et vraie, de son héroïne, Amarante.
Une des innovations du poète dans sa précédente pièce avait été de substituer au personnage de la nourrice, — confidente et entremetteuse obligée de notre vieux théâtre, personnage joué sous le masque, dans Mélite encore, par un homme —celui, plus gracieux, de la Suivante, joué par une femme. Mais la preste et fûtée Florice de la Galerie du Palais n'était encore que le prototype de ce qu'on appellera plus tard la Soubrette. Amarante, elle, n'est pas une simple camériste, c'est une personne d'excellente famille que sa pauvreté seule a obligée à déchoir de son rang, et qu'on a placée auprès d'une jeune fille, Daphnis, qui n'a plus de mère, en qualité de demoiselle de compagnie, comme à présent nous dirions. Confidente et amie de sa maîtresse, elle peut devenir, et elle devient en effet, sans que celle-ci ait lieu de s'en étonner, puisqu'elles sont aussi bien nées l'une que l'autre, sa rivale. Tous les jeunes gens qui fréquentent la maison du vieux Géraste, père de Daphnis, ont été d'abord amoureux d'Amarante, la plus jolie sans doute des deux jeunes filles, et l'ont courtisée en vue du mariage ; mais bientôt l'intérêt, l'ambition aidant, ils l'ont délaissée pour Daphnis, peut-être un peu moins belle, mais bien située dans le monde. Amarante s'est consolée aisément de l'abandon d'un certain Théante, qu'elle n'aimait point, par qui seulement elle eût été heureuse d'être tirée de condition ; mais quand c'est Florame, que véritablement elle aime, qui se tourne à son tour vers sa maîtresse, elle se résout à ]o Ini disputer par tous Ip? mn\-pTis. "Vnn pas
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franchement, du reste, car pour endormir d'abord les soupçons de Daphnis elle proteste, avec une feinte humilité, qu'elle n'est pas en posture de lui ravir le cœur de Floranie :
Il forme des desseins beaucoup plus relevés. Et de plus beaux portraits en son cœur sont gravés. Mes yeux pour l'asservir ont de trop faibles armes ; Il voudrait pour m'aimer que j'eusse d'autres charmes, Que l'éclat de mon sang mieux soutenu de biens, Ne fût point ravalé par le rang que je tiens ; Enfin (que servirait aussi bien de le taire ?) Sa vanité le porte au souci de vous plaire.
Quelle perfidie raffinée dans ces derniers mots, par lesquels elle détruit, comme sans y penser, l'effet rassurant de tous les autres, et tâche à jeter dans l'esprit de Daphnis la méfiance avec l'inquiétude ! Et là-dessus, comme elle sait fort bien que sa maîtresse aime déjà ce Florame et l'épousera dès qu'il aura demandé sa main, elle va lui. susciter un rival en la personne d'un nouveau prétendant, le riche Clarimond. Par sa fourbe conapliquée, et grâce au quiproquo trop prolongé dont je parlais tout à l'heure, nous allons voir convaincus tour à tour : Clarimond, qu'il est aimé de Daphnis ; Daphnis, que son père ne lui permettra pas d'autre époux que Clarimond ; Géraste, que Clarimond est celui que sa fdle aime... et tout semble ainsi un instant conjuré pour écarter Florame de Daphnis et le ramener vers Amarante. Mais celle-ci a compté sans la sénile passion de Géraste pour la jeune sœur de Florame, une enfant que Corneille, prévenant notre répulsion, n'a pas voulu faire paraître sur la scène. L'affreux vieillard, pour obtenir le consentement du frère à ce monstrueux mariage, lui accorde la main de sa fille ; c'est ainsi que Florame épousera Daphnis. Et Amarante, restée seule, termine la pièce, étrangement, par des stances où elle exhale son dépit, sa colère, son mépris et ses malédictions :
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Je le perds donc, l'ingrat, sans que mon artifice Ait tiré de ses maux aucun soulagement !...
Daphnis me le ravit, non par son beau visage. Non par son bel esprit ou ses doux entretiens. Non que sur moi sa race ait aucun avantage. Mais par le seul éclat qui sort d'un peu de biens...
Pour tromper mon attente et me faire un supplice, Deux fois l'ordre commun se renverse en un jour : Un jeune amant s'attache aux lois de l'avarice, Et ce vieillard pour lui suit celles de l'amour...
Vieillard, qui de ta fille achètes une femme Dont peut-être aussitôt tu seras mécontent, Puisse le ciel, aux soins qui te vont ronger l'âme, Dénier le repos du tombeau qui t'attend !
Puisse le noir chagrin de ton humeur jalouse Me contraindre moi-même à déplorer ton sort, Te faire un long trépas, et cette jeune épouse User toute sa vie à souhaiter ta mort !
Singulier finale de comédie, si comédie il y a dans cette pièce, où, Daphnis exceptée, qui est, d'avance, une assurée victime, nous ne saurions avoir qu'antipathie pour les principaux personnages, à commencer par l'artificieuse Amarante. Cette histoire de suivante est la première apparition au théâtre de ce qu'on pourrait appeler le Roman de la Jeune Fille pauvre, dont le Marquis de ViUemer sera l'expression la plus célèbre ; mais M™^ Sand a voulu et su nous attendrir sur sa Caroline de Saint-Geneix, la lectrice en qui une épreuve noblement acceptée a laissé intacts la fierté, la tendresse et le désintéressement du cœur, et qui aura bien mérité d'épouser le marquis au dernier acte : dénouement qui n'étonne pas quand on connaît l'optimisme délibéré de l'écrivain. En revanche, on ne se fût point attendu à rencontrer chez Corneille cette vue amère et affigeante sur la vie que la Suivante révèle, car il n'y en avait point trace dans ses premières œuvres et il n'en reparaîtra dans
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aucune des œuvres postérieures, où les situations les plus douloureuses et les plus terribles, où même les (i crimes illustres » qui, à un certain moment, y abonderont, pourront bien nous angoisser et nous émouvoir, mais ne nous attristeron^t jamais comme font ici, à la réflexion, ces simples bassesses et vilenies i)ourgeoises. Je crois deviner qu'en ce temps où Corneille mêle encore volontiers ses impressions de jeune homme à ses conceptions de poète, il a introduit dans la Suivante une aventure dont il avait été le témoin. Je le crois d'autant mieux que le personnage principal est d'un réalisme psychologique sentant l'observation directe. Voyez ce trait, par exemple, lorsque, pour qu'il supplante Florame auprès de Daphnis, Amarante annonce à Clarimond qu'elle va lui confier le secret d'y parvenir, pourvu qu'il lui promette une absolue discrétion, et que Clarimond lui a répondu :
Prends en ma foi de gage, avec... Laisse-rnoi faire. {Il veut tirer un diamant de son doigt pour le lui donner et elle Ven empêche.)