‹ Pierre CorneilleChapitre 19 sur 55 · AMARANTE · texte numérisé non relu

AMARANTE

Gardez-les, dis-je, ou je vous abandonne.

Et elle le ferait comme elle le dit : son orgueil aigri et dévoyé de fille bien née empêche qu'elle se reproche de trahir sa. maîtresse, mais elle ne se pardonnerait pas, dans la fierté native qui lui reste, de la trahir pour un salaire. Et c'est peut-être à cause de cette fierté demeurante, et parce que, malgré ses fautes, il plaint cette humiliée, que le poète a fait d'elle, à l'épilogue, le porte-parole de ses propres dégoûts pour tout ce qui, dans le commerce du monde.

UG PIERRE r.ORM.ILLE

vient ravaler et offenser l'amour. Ce qu'il y a dans cet épilogue amer — inattendu et en apparence inutile — c'est, ni plus ni moins, devant les laideurs de la vie, la jeunesse indignée et la révolte généreuse de Corneille.

Est-ce à cause de cela qu'il gardera toujours une prédilection pour cette pièce et que, examinant celle qui vint après, la Place Royale ou F Amoureux extraira gant, il écrira, un quart de siècle plus tard : « Je ne puis dire autant de bien de celle-ci que de la précédente ? » Quoi qu'il en soit, je suis sûr que quiconque lira les deux comédies sera d'un avis contraire et jugera que la Place Royale n'est pas seulement très supérieure à l'œuvre qui l'avait précédée, mais, avec ime éclatante supériorité de style, la mieux intriguée, la plus animée de toutes les comédies de Corneille avant le Meilleur, sans parler de ce que nous verrons apparaître de nouveau, ici encore, au dernier acte.

Comme dans la Galerie du Palais, le poète nous transporte, et cette fois pour toute la durée de l'action, dans un lieu à la mode et où il savait bien que le public trouverait grand plaisir à voir évoluer ses acteurs. Ce n'est plus ici qu'un décor, a-t-on dit ; et il est bien vrai que sous les arcades aux pilastres doriques de la Place Royale, Corneille ne fait plus deviser des boutiquiers avec leurs chalands ; mais c'est qu'en 1634 les manufactures de draps et de soie que Henri IV" y avait établies à l'origine ont toutes disparu et que, dans les trente-sept pavillons de brique et de pierre, s'est venue fixer maintenant la fleur de la noblesse et de la bonne compagnie. Voici l'Hôtel de Richelieu, que le ministre continue d'habiter, tandis que s'achève la construction du Palais Cardinal ; voici l'Hôtel de Guéménée, qu'habitera un

jour Victor Hugo ; voici celui des ViJlequier, des Rohan, des Maugiron, des Bassoinpierre. Le centre de la place attend encore le Louis XII 1 équestre qu'y érigera bientôt Richelieu ; mais, dans le vaste espace libre qu'encadre une barrière, de brillants cavaliers caracolent, quand ce ne sont pas, malgré l'Edit, des duellistes qui croisent le fer. C'est dans la galerie à la voûte surbaissée que se font les plaisantes rencontres, que se donnent les rendez-vous, que se nouent les Intrigues amoureuses. Entre les arcades et la barrière circulent les carrosses qui, du Louvre ou du faubourg Saint-Germain, amènent, dans la journée, les gens de Joisir à leur promenade favorite, ou, le soir, des invités et des invitées lorsque, comme dans la pièce de Corneille, quelque bal se donne en, quelqu'une de ces demeures. Si à présent, et depuis près de trois siècles, la vie mondaine s'est retirée de ce lieu, l'aspect en est toujours le même, à cela près qu'une grille de fonte a remplacé la barrière de bois et qu'on y voit, sur des plaques d'émail bleu, cette appellation : Place des Vosges ; car de spirituels édiles, qui n'auraient à aucun prix débaptisé la rue Royale, à cause des no- ■ tables commerçants de ladite rue, n'ont pas été fâchés naguère de débaptiser la place Royale, afin que l'on sût bien qu'ils ne s'en laissaient pas imposer par Henri IV ni par Louis XIII, par Richelieu ni par Corneille. Allez-y errer, à l'heure où elle est à peu près déserte, ayant à la main une vieille édition de la comédie, ouverte au frontispice ; vous y retrouverez intact le décor tel qu'il est figuré sur l'estampe ; et si vous commencez la lecture, vous ne tarderez pas, en imagination, à voir surgir derrière les piliers ces ombres élégantes et légères : Phylis, Cléandre, Doraste, Alidor, Angélique.

Jamais deux jeunes filles, sur les matières du sentiment, ne différèrent davantage que cette Angélique et que cette Phylis, et c'est pourquoi celle-ci n'a pu décider son ainie à recevoir pour fiancé son frère Do-

il^ PIERRE CÛRiNElLLE

raste, encore qu'Angélique le tienne pour homme de mérite et d'honneur. Bien pKis, Phylis ne peut même obtenir d'elle que, par pitié pour ce malheureux qui souffre de l'aimer sans être payé de retour, elle lui montre quelque douceur d'amitié, fût-elle feinte : c'est qu'Angélique aime Alidor, et d'un tel amour que la moindre attention, la moindre pensée donnée à un autre lui semblerait dérobée à son amant.

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