PHYLIS
Qu' Alidor seul te rende à tout autre cruelle, C'est avoir pour le reste un cœur bien endurci.
ANGÉLIQUE
Pour aimer comme il faut, il faut aimef ainsi.
La gaie et superficielle Phylis ne peut rien comprendre au cœur profond de cette amoureuse. Sa petite philosophie, qu'elle lui expose, est si différente et si simple ! Elle part de ce point : il est bien entendu cjue la grande affaire d'une jeune fdle, c'est le mariage ; mais il est aussi bien reconnu que rarement le choix d'un époux lui est laissé par sa famille. Alors, à quoi bon s'attacher d'avance à un jeune homme, vouloir ne plus penser qu'à lui, ne se plaire plus qu'à son entretien, s'exposer à être triste quand il est jaloux, affligée quand il s'éloigne et désespérée s'il vous abandonne ? Tout cela pour que votre père, un beau jour, vous annonce qu'il vous a destinée à un autre ! Oui, à quoi bon, je vous prie ?...
Pour moi, j'aime un chacun, et sans rien négliger, Le premier qui m'en conte a de quoi m'engager : Ainsi tout contribue à ma bonne fortune ; Tout le monde me plaît et rien ne m'importune. De mille que je rends l'un de l'autre jaloux, Mon cœur n'est à pas un et se promet à tous : Ainsi tous à l'envi s'efforcent à me plaire : Tous vivent d'espérance et briguent leur salaire ; L'éloignement d'aucun ne saurait m'afïliger : Mille encore présents m'empêchent d'y songer.
Je n'en crains point la mort, je n'encrainspointle change, Un monde m'en console aussitôt, ou m'en venge. Le moyen que de tant et de si dillerents Quelqu'un n'ait assez d'heur pour plaire à mes parents ? Et si quelque inconnu m'obtient d'eux pour maîtresse, Ne crois pas que j'en tombe en profonde tristesse : Il aura quelques traits de tant que je chéris, Et je puis avec joie accepter tous maris.
Quelle jolie langue ! quel art de lancer le trait, de trouver la formule, de conduire et conclure une période — le tout en ayant l'air de babiller à l'étourdie ! Écoutez la réponse, gentille et grave, d'Angélique :
Voilà fort plaisamment tailler cette matière,
Et donner à ta langue une libre carrière.
Ce grand flux de raisons dont tu viens m'attaquer
Est bon à faire rire et non à pratiquer.
Simple, tu ne sais pas ce que c'est que tu blâmes.
Et ce qu'a de douceur l'union de deux âmes :
Tu n'éprouvas jamais de quels contentements
Se nourrissent les feux de fidèles amants,
Qui peut en avoir mille en est plus estimée.
Mais qui les aime tous de pas un n'est aimée.
Et elle veut, elle, être aimée, uniquement, fidèlement, éternellement, d'un seul. Par malheur celui qu'elle aime, et qui lui rend, d'ailleurs, amour pour amour, Alidor, est, en vérité, le plus bizarre amoureux qui soit au inonde, comme il va nous le montrer en s'ouvrant à son ami Cléandre, un soupirant présumé de Phylis, qu'il vient d'apercevoir planté devant le logis de cette belle, voisin de celui d'Angélique.
ALIDOR
... Te rencontrer dans la place Royale, Solitaire, et si près de ta douce prison, Montre bien que Phylis n'est pas à la maison.