‹ Pierre CorneilleChapitre 35 sur 55 · JULIE · texte numérisé non relu

JULIE

Que vouliez-vous qu'il fît contre trois ?

LE VIEIL HORACE

Qu'il mourût...

Après vous avoir remis sous les yeux, pour la joie de les transcrire et celle de vous la communiquer à la lecture, quelques-uns de ces vers suprêmes, inutile de vous rappeler, au quatrième acte, le cri triomphal du vieil Horace en apprenant la victoire de son enfant et de Rome ; ni le désespoir exalté de Camille ; ni au retour d'Hora'ce brandissant les épées des trois Curiaces, les imprécations blasphématoires de sa sœur et le coup qui la frappe à mort ? Tout cela est classique et mérite de l'être. Mais si le heurt de ces deux âmes excessives, l'une possédée uniquement par le patriotisme et l'autre uniquement par l'amour, était fatal, ce qui en jaillit nous secoue les nerfs par la violence du verbe et de l'action, plutôt qu'il ne iious émeut au

plus profond de nous-mêmes : c'est là, surtout, de magnifique théâtre. Et le cinquième acte, nécessaire pour nous fixer sur le sort du personnage principal de la pièce, nous donne, lui, moins des impressions de théâtre que de cour d'assises, un jour que plaiderait le plus éloquent des maîtres. Corneille, comme pour se revancher, la plume à la main, de cet embarras de parole qui ne lui avait pas permis autrefois de se faire entendre aux plaids du Parlement, et qui le confine en sa modeste juridiction de la Table de Marbre, par devant laquelle ne se discutent et se jugent que de médiocres intérêts forestiers ou de batellerie, Corneille, dis- je, se plaît à instituer, sur la scène, ces juridictions solennelles où se débattent, contradictoirement, les plus grandes causes de la morale, de la politique ou de l'histoire, où il est à la fois, de tout son génie et de toute sa droiture, le ministère public, l'avocat et, en dernier ressort, le juge. Ainsi a-t-il fait hier dans le Cid, ainsi fera -t -il demain dans Cinna et en plus d'une autre tragédie. Et toujours le jugement sera rendu, mieux peut-être que selon l'équité ou la justice pures : selon la magnanimité, qui est le fond de l'âme de ce petit bourgeois, le fond de l'oeuvre de ce grand poète. Cette magnanimité est justement ce qui, dans Horace, inspire le jugement du roi Tulle : les considérants n'y excusent point l'accusé :

Cette énorme action faite presque à nos yeux Outrage la nature et blesse jusqu'aux dieux. Un premier mouvement qui produit un tel crime Ne saurait lui servir d'excuse légitime. Les moins sévères lois sur ce point sont d'accord ; Et si nous les suivons, il est digne de mort.

Le roi l'absout cependant, non sans avoir ordonné que le coupable héros soit purifié par les prêtres, car ia tache est toujours sur lui et le crime reste le crime : il l'absout parce qu'il a sauvé l'État, parce qu'il doit

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le servir encore, et parce que tout passe après la Patrie .

Horace, à l'origine, eut moins de succès que le Cid ; c'est Corneille lui-même qui l'avoue. Depuis il a pris sa place au premier rang, dans la trilogie cornélienne de l'amour, du patriotisme et de la foi, entrp le Cid et Polyeucte. Même en temps de paix, c'était celui des trois chefs-d'œuvre qui soulevait le mieux la foule. A présent, il est celui qui répond le mieux à nos ferveurs et à nos espoirs, à nos douleurs et à nos fiertés de guerre. Lorsque, au lendemain de la Marne, nous nous sentîmes virtuellement sauvés, c'est avec cette tragédie que rouvrit la Comédie-Française. C'est avec elle sans doute qu'on y célébrera, un jour qui approche, la France délivrée et victorieuse : elle sonne la Gloire.

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