CINNA ». — LE MARIAGE DE CORNEILLE « POLYEUCTE
Une lettre de Chapelain à Balzac, du 9 mars 1640, fixe approximativement la date de la première représentation d^ Horace et, par suite, de Cinna : « Pour le combat des Horaces, ce ne sera pas sitôt que vous le verrez, pour ce qu'il n'a encore été représenté que devant Son Éminence, et que, devant que d'être publié, il faut qu'il serve six mois de gagne-pain aux Comédiens. » Cette lettre me ferait croire qu'à cette date les comédiens du Marais n'avaient même encore que donné à Richelieu, sur sou théâtre privé — car on ne voit point qu'il se soit jamais rendu dans un théâtre public — la primeur de la nouvelle tragédie. Comme nous savons par les frères Parfait que la suivante, Cinna ou la Clémence d'Auguste, fut représentée la même année qu'Horace, ce fut donc dans le second semestre de 1640 que parut sur la scène l'illustre tragédie politique, et elle avaitété écrite, par conséquent, dans les derniers mois de l'année précédente, ou, au plus tard, dans les premiers de celle-là. Il fallait préciser cette date de sa composition pour que l'on sût bien la raison du choix de son sujet, et que l'on y retrouvât mieux la trace des émotions par-
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mi lesquelles elle est née. Car les personnes selon qui I Corneille n'aurait jamais eu d'autre souci, dans le choix de ses sujets, que celui d'un auteur dramatique occupé seulement de l'effet à produire sur la scène et tout détaché des événements contemporains, nieraient en vain, ici, l'influence d'événements qui se déroulaient dans sa ville, parmi les siens, sous ses yeux, à sa porte, et qui étaient bien les plus tragiques dont se pût émouvoir l'âme d'un poète, d'un Français et —reprenons un mot que Corneille emploie dans toute sa fierté — d'un citoyen.
Richelieu, si constant et si ferme en ses desseins politiques, est plus hésitant et plus variable en ses desseins financiers, notamment en ce qui touche les naoyens de relever par une perception à la fois fructueuse et juste de l'impôt, la ruine des finances qui demeurera, jusqu'au bout, la plaie de l'ancien régime. De 1630 à 1636, il a, comme le reconnaît impartialement Michelet, employé toute sa vigueur à introduire partout l'équitable impôt levé sur tous par les élus, c'est-à-dire par trois mille notables désignés à cet effet. Puis la guerre déclarée, voulant éviter les lenteurs et les insuffisances de rentrées encore plus urgentes et nécessaires, il a remplacé ces trois mille élus locaux par trente-cinq intendants nommés par le roi, c'est-à-dire par lui, véritables dictateurs ayant pleins pouvoirs. Mais les intendants ne pouvaient pas tirer grand'chose de la noblesse, généralement ruinée ou encore trop puissante. Et ils n'en purent pas tirer davantage du clergé, qui détenait la plus grande part de la propriété foncière, même après que Richelieu eût fait publier, en avril 1639, un édit déclarant que le clergé serait considéré désormais comme incapable de posséder et n'éviterait la dépossession de fait que par le paiement de droits d'amortissements considérables : ses résistances furent telles que le roi finit par se contenter d'un don volontaire de trois millions. Tout retomba donc fatalement sur la bour-
geoisie et sur les petits propriétaires ruraux qui furent ruinés par l'édit de la taxe, dite « des gens aisés », ordonnant qu'ils paieraient non seulement pour eux-mêmes, mais pour tous les insolvables de leur village ou de leur paroisse, dont le nombre, par contrecoup, augmenta encore et acheva la ruine des campagnes. La Normandie, considérée comme la province la plue riche, fut la plus pressurée, ce qui égalisa vite sa misère à celle des autres provinces. Les paysans normands se soulevèrent, refusèrent de payer l'impôt sur le sel, sur le cuir, sur le pain. Les premiers de ces « nu-pieds » qu'on tradiaisit devant le Parlement de Rouen, lequel avait déjà, en 1638, protesté contre les exactions et tracé de la situation un tableau terrible, furent acquittés et relâchés. La Cour des Aides, (^n juin 1639, défendit par arrêt les poursuites du fisc contre le petit nombre de gens solvables, pour ce qu'ils ne devaient point personnellement. Enhardis, les pauvres de la ville, joints à ceux des champs, pillèrent et incendièrent les maisons des percepteurs ou receveurs des gabelles : la révolte était devenue une jacquerie. Richelieu, comprenant qu'il n'avait rien à attendre des autorités locales, envoya en Basse-Normandie un soldat, Gassion, qui réduisit les mutins par les armes, et à Rouen, où les parlementaires avaient en quelque sorte participé à la mutinerie, un haut magistrat, le chancelier Séguier, après avoir concentré entre ses mains toute l'autorité, tant militaire qu'administrative et judiciaire. Arrivé le 2 janvier 1640, il prononce l'interdiction du Parlement et de la Cour des Aides, la dissolution du corps municipal, la suppression des privilèges de la ville, qu'il frappe d'une contribution énorme. Les prisons s'emplissent. « Sans avoir vu ni ouï les condamnés, et sans avoir donné d'autre arrêt que verbalement » — dit un des témoins — Séguier condamne quarante-six personnes, dont quatre à être rompues vives, vingt au gibet, et les autres au bannissement perpétuel. Dans
son programme, soumis à Richelieu, il y avait aussi le rasement de la maison commune, mais ce fut le seul article que n'approuva point le cardinal ; il écrivit en marge : « Bon, à l'exception du rasement de l'Hôtel de Ville. »
Corneille assiste à tout cela : ce sont des concitoyens, des collègues et, parmi eux, assurément quelques amis qui ont été frappés par les mesures prises contre les corps judiciaires et les magistrats municipaux. C'est sa ville natale qu'on opprime et cj[u'on a failli décapiter. Peut-être même y a-t-il parmi les bannis, des personnes qui lui sont chères. Et vous vous rappelez en quel endroit se trouve, près des potences, l'échafaud sur lequel on va briser, à coups de massue, les membres des misérables condamnés sans jugement au supplice de la roue : c'est sur la place du Vieux-Marché, à vingt pas de la rue de la Pie et de la maison où Corneille, l'esprit hanté de toutes ces horreurs se dispose à écrire Cinna ou la Clémence d^ Auguste. Pourquoi ce sujet ? Pourquoi ce sous-titre ?... Vous commencez à comprendre .
Dans un chapitre du De Clementia de Sénèque, et dans une paraphrase que Montaigne en a donnée en ses Essais, Corneille a rencontré la page qui raconte comment, parvenu au principat, le « divin Auguste » commença d'user de clémence, et que ce fut sur le conseil de sa femme Livie, un jour qu'il avait appris qu'une conjuration, après tant d'autres noyées dans le sang, venait d'être tramée contre sa vie par un homme comblé de ses bienfaits, un arrière -petit- fil !? de Pompée : Cinna. « Accepteras-tu, lui dit-elle, un conseil de femme ? Fais ce. que les médecins ont accoutumé de faire : où les remèdes usités n'agissent pas, ils en essaient de contraires : la sévérité jusqu'à présent ne t'a pas réussi : à Salvidien a succédé Lépide, à Lépide Muréna. à Muréna Cœpion, à Cœpicfn Egnatius, pour ne pas nommer les autres... Essaie
aujourd'hui ce que te rapportera la clémence. Pardonne à Cinna : le voilà pris déjà, il ne peut plus te nuire, et il peut êti^ utile à ta gloire. » Sur ces lignes du philosophe latin, Corneille rêve, cunime il a rêvé sUr celles où, plus haut, Sénèque a rappelé les proscriptions et les massacres par lesquels, avant de devenir Auguste, s'était signalé Octave. Les massacres et les proscriptions, il vient d'en voir de pareils : Lépide, Salvidien, Muréna, Cœpion, Égnatius se sont appelés hier, conspirant contre Richelieu et contre le Roi, Chalais, Ornano, Marcillac, Montmorency, les uns morte en prison, les autres de la main du bourreau. Certes, beaucoup, sinon tous, étaient coupables ; et Celui qui gouverne a le devoir de défendre, par les moyens qui lui semblent les meilleurs, l'unité du royaume et la paix publique. Mais est-il sûr qu'il y faille dans la punition tant d'atrocité, dans la répression tant de rigueur ? « Quis finis erit suppliciorum ? Qtiis sanguinis P dit Auguste en s'interrogeant ; et déjà Corneille a traduit :
Mais quoi ? toujeurs du sang et toujours des supplices?
Est-ce que Richelieu ne se posera pas un jour la même question ? Est-ce que, pour qu'il se la pose, un poète ne pourrait pas, dans une fiction de théâtre où il n'aurait pas l'air de vouloir conseiller le tout-puissant Cardinal-Ministre, lui insinuer pourtant le con- -seil de Livie à Auguste : « Nunc tenta quomodo tihi cedat clementiaP^y Peut-être. Et le plan de la pièce commence à s'ordonner dans sa tête, tandis que déjà les mouvements de son cœur, accélérés par la réelle tragédie qu'il vient de vivre, semblent vouloir se communiquer au rythme des vers.
Dans cette pièce, il faudra une femme, en plus de cette Livie qui ne saurait jouer qu'un rôle de second plan. Et ce n'est pas seulement parce qu'il y faut de l'amour : à côté des conspirateurs, et les poussant, le
poète a vu toujours une conspiratrice. N'a-t-on pas appelé la « Conspiration des femmes » celle où, en 1626, le maréchal d'Ornano — qui en 1620 donnait un prix à Corneille — fut entraîné par la princesse de Condé voulant marier, par son entremise, la future M°^^ de Longue ville à Gaston d'Orléans ? N'est-ce pas par amour pour la duchesse de Chevreuse que le comte de Chalais avait partagé la haine de cette dame pour Richelieu ? Et, celle-là, Corneille l'avait certainement connue, ne fût-ce que pour l'avoir vue trôner près de son premier mari Charles d'Albert de Lupies, le jour que celui-ci, en 1618, présidait, comme « agonothète », une autre distribution de prix au Collège. De cette Chevreuse, qui a poussé son amant Chalais contre le Cardinal, il fera Emilie, fille d'un père assassiné par Octave et poussant son cher Cinna contre Auguste. Vous voyez combien ces noms et ces événements contemporains poursuivent tout naturellement Corneille. Seulement, son Emilie, aussi énergique et volontaire que ces amantes politiques du temps de Richelieu, aura de plus nobles motifs de haine ; et cette passionnée ne sera pas une aventurière, mais une vierge républicaine, répondant ainsi à cet idéal romain que le xvii^ siècle, Balzac y ayant aidé avant Corneille, s'est formé d'après Tite- Live et Plutarque. Cinna aussi répondra, par instants, à cet idéal ; mais lui aussi sera de même un conspirateur du temps de Louis XIII et tel qu'on en verra encore un peu plus tard, au temps de la [Fronde : conspirateur par amour ou point d'honneur de galanterie, plutôt que par conviction pro- ' fonde, tel que sera un La Rochefoucaud entre les I mains d'une Longueville. Et c'est assurément ce I mélange du réel contemporain à l'antiquité idéale qui /donne tant de vie à ces personnages. Enfin et surtout, il y aura Auguste, non semblable à ce qu'il fut dans l'histoire, et en qui resta, sous la pourpre impériale, presque tout ce qu'il y avait de mauvais chez le
triumvir Octave, mais un Auguste, après Virgile et plus encore que par Virgile, transfiguré par Corneille.
Le véritable héros de la tragédie, c'est lui ; son | véritable sujet, c'est le passage de l'Octave ambi- ' tieux, implacable et cruel à l'Auguste plein de détachement, de miséricorde et d'humanité qu'il afïecta seulement de devenir, sur le tard, pour apaiser les haines et affermir sa domination absolue. Mais qu'importe la stricte vérité historique, où Corneille a voulu nous dérouler, en sa vérité permanente, le grand spectacle de l'ascension d'une âme ?
Octave, ce n'est pas de nos yeux que nous le voyons, au premier acte, mais à travers la haine de Cinna et d'Emilie, tels qu'ils le voient, ce qui nous permet de le haïr avec eux et comme eux : préparation nécessaire et d'une extrême adresse à l'évolution ' qui se prépare. Et c'est, dans le grand récit que Cinna l t'ait à Emilie du conciliabule tenu entre les conjurés, la magnifique évocation, que vous connaissez tous, des meurtres, des proscriptions, de la guerre civile, au temps du triumvirat d'Octave, d'Antoine et de Lépide, dont il ne reste plus que le plus criminel des trois : Octave-Auguste :
Là, dans un long récit de toutes les misères Que durant notre enfance ont enduré nos pères. Renouvelant leur haine avec leur souvenir, Je redouble en leur cœur l'ardeur de le punir. Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles Où Rome par ses mains déchirait ses entrailles, Où l'aigle abattait l'aigle, et de chaque côté Nos légions s'armaient contre la liberté ; Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves Mettaient toute leur gloire à devenir esclaves, Où pour mieux assurer la honte de leurs fers, Tous voulaient à leur chaîne attacher l'univers ; Et l'exécrable honneur de lui donner un maître Faisant aimer à tous l'infâme nom de traître, Romains contre Romains, parents contre parents, . Combattaient seulement pour le choix des tyrans.
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Jamais vers ne furent plus pleins ni plus robustes, ; et ce sont bien des tableaux, en effet, où le peintre ne recule devant aucune hardiesse d'image ou de couleur :
Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphants,
Rome entière noyée au sang de ses enfants :
Les uns assassinés dans les places publiques,
Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques ;
Le méchant par le prix au crime encouragé,
Le mari par sa femme en son lit égorgé ;
Le fils tout dégoûtant du iTieurtre de son père.
Et, sa tête à la main, réclamant son salaire.
J'ajoute en peu de mots : « Toutes ces cruautés,
La perte de nos biens et de nos libertés.
Le ravage des champs, le pillage des villes,
Et les proscriptions et les guerres civiles
Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix
Pour monter dans le trône et nous donner des lois...
Mais, des trois tyrans, celui qui reste doit mourir, demain, au Capitole, quand Cinna, au lieu de lui présenter l'encens et la coupe du sacrifice, lui plongera dans le sein un poignard. Et comme celle qu'il aime aura poussé son bras, elle aura le droit de proclamer ce qu'elle rc^•ait tout à l'heure de pouvoir dire :
La liberté de Rome est l'œuvre d'Emilie.
Cependant Auguste mande chez lui les deux chefs du complot, Cinna et Maxime. Pourquoi ? Les auraiton dénoncés ?... Va ! — dit Emilie à Cinna — et que ce soit pour ta mort ou que ce soit pour la vie,
Je fais de ton destin des règles à mon sort.
Après cette angoisse, une détente inattendue : Auguste ne les a fait appeler auprès de lui, ces deux hommes dont il ignore les sinistres desseins, que pour les consulter, en qualité d'amis excellents etsincèfes, sur ceci : doit-il, dans l'intérrt de Rome, conserver
PIERRE CQRNPÎLLE
l'empire, ou abdiquer et rétablir la Répuljlicpie ? Mais que citer de cette délibération célèbre où éclate à tous les vers le génie du poète philosophe ? où l'on voit, sincèrement las de s^. grandeur et des vaines satisfactions du pouvoir suprême, le maître du monde '( monté sur le faîte, aspirer à descendre » ? où Cinna, nous surprenant par sfi dissinaulatiqp sans bornes, fondée sur ce qu'il veut conserver jusqu'à denxain, pour complaire à Emilie, le tyran qu'il doit égorger, se fait le théoricien de la monarchie, tandis que Maxime, qui est ici sincère, et dont la traîtrise nous révoltera d'autant plus à l'acte suivant, plaide pour l'abdication de l'empereur et pour le rétablissement du consulat ? Mais Cinna insiste : dans yne République, dit-il.
Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux.
L'autorité livrée aux plus séditieux.
Ces petits souverains qu'on fait povir une année.
Voyant d'un temps si court leur puissance bornée.
Des plus heureux desseins font avorter le fruit
De peur de le laisser à celui qui les suit.
Comme ils ont peu de part au bien dont ils ordonnent,
Dans le champ du public largement ils moissonnent,
Assurés que chacun leur pardonne aisément,
Espérant à son tour un pareil traitement :
Le pire des Etats, c'est l'Etat populaire.
Et comme ces raisonnements n'ont pas suffi à convaincre Auguste, Cinna l'adjure de le croire, et c'est par lui qu'enfin Auguste est convaincu. Il retiendra l'empire, mais ce sera d'abord pour récompenser ces deux amis dont les avis différents ne montrent que mieux l'égal amour qu'ils ont pour sa personne et pour l'Etat : Maxime aura le. gouvernement de Sicile, et Cinna recevra de sa main Emilie, que depuis longtemps il traite comme sa propre fille. Ainsi, en cet acte, Auguste, vu par nos propres yeux, a commencé de conquérir notre estime, tandis que l'inquiétant et double Cinna commence de la perdre,