CORNEILLE ET LE NOUVEAU RÈGNE DE « RODOGUNE » A « HÉRACLIUS
Corneille, assure Fontenelle,«fut plus d'une année à disposer le sujet de Rodogune ». Avant que nous retrouvions le poète au théâtre avec la nouvelle œuvre qu'il prépare et qui ne sera représentée qu'en 1644, retrouvons-le, un instant — le voulez-vous ? — dans l'intimité de sa vie, au milieu de ses préoccupations familiales et de ses occupations professionnelles, entre ses dossiers et ses livres, et aussi, et d'abord, en face des événements contemporains de la politique et de l'histoire qui vont, de plus en plus, solliciter l'attention de sa grande âme civique et française.
L'un de ces événements va le toucher d'une façon toute particulière ; ce sera la disparition de l'homme qui a été pour lui, tour à tour ou à la fois, un protecteur et un persécuteur, un admirateur et un jaloux : Richelieu. Depuis deux ou trois années, le Cardinal traîne une santé chancelante, sans que, toutefois, sa prodigieuse activité se ralentisse et sans qu'il renonce à aucune de ses passions, pas plus à son amour du théâtre qu'à sa haine de la Maison d'Autriche. Quelques mois avant de mourir, à la veille des représentations du Menteur, il montrera encore sa solh-
citude pour les comédiens du Marais en faisant présent d'un habit magnifique à l'auteur chargé du rôle de Dorante : c'est ce qui explique certain passage de la pièce, fort inutile à l'action, mais que Corneille y dut introduire au dernier moment pour répondre à cette marque d'intérêt par une flatterie délicate : l'entrée si curieuse, au deuxième acte, de Géronte et de son fils, devisant des embellissements de la capitale et notamment de ce quartier Saint-Honoré qu'ils viennent de traverser ensemble pour se rendre aux Tuileries, et où Richelieu a bâti son orgueilleuse demeure :
Dorante, arrêtons-nous : le trop de promenade Me mettrait hors d'haleine et me ferait malade. Que l'ordre est rare et beau de ces grands bâtiments !
— Paris semble à mes yeux un pays de romans. J'y croyais ce matin voir une île enchantée : Je la croyais déserte et la trouve habitée. Quelque Amphion nouveau, sans l'aide des maçons, En superbes palais a changé ces buissons.
— Paris voit tous les jours de ces métamorphoses : Dans tout le Pré aux Clercs tu verras mêmes choses, Et l'univers entier ne peut rien voir d'égal
Aux superbes dehors du Palais-Cardinal.
Toute une ville entière avec pompe bâtie.
Semble d'un vieux fossé par miracle sortie,
Et nous fait présumer, à ses superbes toits,
Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois.
Mais changeons de discours. Tu sais combien je t'aiine ?
La délicieuse naïveté du raccord montre assez la probabilité de mon hypothèse. Au reste, Géronte exagère : les dehors du Palais-Cardinal, — aujourd'hui le Palais-Royal, — ne sont pas tant superbes. C'est bien, il est vrai, d'un quartier presque désert et bordé d'un fossé, — celui de la Porte Saint-Honoré, où Jeanne d'Arc était descendue — que le « Nouvel Amphion », obligé quand même d'avoir recours aux maçons, faute d'iinp lyre a??pz mirarulfiise, a fait
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surgir son hôtel ; mais il en a surtout soigné le dedans, qui dépasse en splendeur celui du Louvre même ; et parmi les magnificences des cabinets et des galeries, des salles de bal et des boudoirs, on remarque que rien n'a été oublié : ni la religion, car on y trouve une chapelle, ni la comédie, car on y trouve deux théâtres. Le plus grand peut contenir trois mille personnes. Richelieu l'inaugure en janvier 1641 avec Mirame, la tragi-comédie qu'il vient d'écrire en collaboration avec le poète Desmarets et sur laquelle il compte pour conquérir décidément la gloire dramatique. Il signor Mazarini, ancien nonce du pape — le futur ministre Mazarin — en a fait venir d'Italie les machines et les machinistes ; Richelieu en a commandé les décors et surveillé les répétitions. Une représentation d'essai, - — une « répétition générale » — est d'abord offerte aux gens de lettres, aux comédiens, aux comédiennes ; et Corneille, un ancien collaborateur, n'a pu manquer d'être au nombre des invités. Le lendemain, la « première » fut donnée à la famille royale et aux gens du monde. Malheur au petit abbé chargé d'envoyer les invitations, qui, confondant les « séries », par erreur ou complaisance, introduisit, ce jour-là, le jour des grandes dames, la petite Saint- Amour de l'Hôtel de Bourgogne ! Il sera, le lendemain, envoyé, dans un trou de province, en disgrâce, cependant que l'évêque de Chartres, pour avoir, « en habit court et le bâton à la main «rempli, majestueusement et galamment, son rôle de maître des cérémonies, y gagnera d'être promu, dans l'année, archevêque de Reims. Malgré les splendeurs de la mise en scène, malgré l'agitation fiévreuse du Cardinal-auteur qui — - rapporte Fontenelle dans la Vie de Corneille, « tantôt se levait et se tirait à moitié du corps de sa loge, pour se montrer à l'assemblée, tantôt imposait silence pour faire entendre des endroits encore plus beaux », Mirame n'eut aucun succès : ce fut ce que j'appellerai « un four », si je ne craignais
que ce terme anachronique ne parût une irrévérence. Mais la pièce n'était-elle pas elle-même irrévérencieuse ? On le crut : le monde de la Cour y avait saisi de claires allusions à la vieille aventure sentimentale d'Anne d'Autriche avec Buckingham ; et Louis XIII, fronçant le sourcil, écoutait cela, assis à côté de sa femme ! Corneille, qui professait pour la reine un culte chevaleresque, se retira certainement indigné, mais ravi aussi, peut-être, de constater que, pour le triomphe d'une pièce, le génie poétique est plus efficace que la toute-puissance.
Après cette dernière tentative, Richelieu renonce au théâtre, mais non sans avoir, trois mois après, envoyé au Parlement une déclaration de Louis XIII où il est dit : « Nous voulons que l'exercice des comédiens, qui peut divertir innocemment nos peuples, c'est-à-dire détourner nos peuples de diverses occupations mauvaises, ne puisse leur être imputé à hlâme, ni préjudiciable à leur réputation dans le commerce public, » Un noble ne dérogera donc plus en s'engageant dans l'état de comédien ; et c'est pourquoi l'interprète de Dorante, Floridor. sieur de Soulas, dont M™^ Corneille et son mari, devenus ses amis, tiendront un jour deux de ses sept enfants sur les fonts du baptême, sera, en 1668, par arrêt du Conseil d'État, confirmé dans sa noblesse, en plein exercice de sa profession, en vertu de la déclaration du 16 avril 1641. Il le devra encore à Richelieu, conmie son habit du Menteur.
Le Cardinal, qui n'a plus que quelques mois à vivre, va passer de la tragi-comédie fictive à la tragédie réelle, de Mirame à la conjuration de Cinq- Mars, ce favori qu'il avait placé auprès du roi pour le distraire de son éternel et maladif ennui, et qui maintenant, se croyant peut-être tacitement soutenu par Louis XIII, ou ne pensant peut-être conspirer que contre le Cardinal, conspire contre la France avec l'Espagne. Et c'est alors, à la veille du procès, la
sinistre entrevue de Taras con, où le roi demande pardon au ministre ; et les derniers mois où, moribonds tous deux, ils se guettent, selon le mot de M"^^ de Motte ville, « à qui mourra le premier ». Et c'est la décapitation de Cinq-Mars et de son ami de Thou. « Toujours du sang et toujours des supplices », repense Corneille. Enfin, le 4 décembre 1648, après que Richelieu a envoyé au Parlement une déclaration qu'il a forcé Louis XIII à signer contre Gaston d'Orléans, complice et dénonciateur des deux suppliciés, — car Monsieur, frère du roi, a été une fois de plus un traître et un lâche, — la mort emporte à son tour l'impérieux et implacable ministre.
A la fin de la semaine suivante, Claude Sarrau, conseiller au Parlement de Paris, qui entretient une correspondance suivie avec les plus doctes personnages de France et de l'étranger, écrit à Corneille, dans une lettre que je traduis de son latin pompeux et fleuri :
Comment vous vous portez, vous et vos Muses, est ce que je désire surtout savoir, et si, à vos trois excellentes et divines pièces (les trois dernières, sans doute) vous méditez d'en ajouter une quatrième. Mais il faut surtout exciter ces déesses à composer quelque poème, digne de vous et d'elles, sur la mort du Grand Pan (c'est le nom que déjà Malherbe avait donné à Richelieu). Regrettable pour tant d'autres, il ne Test pour personne plus que pour vous, Corneille. Bon gré, mal gré, il aurait couronné votre tête du laurier d'Apollon, s'il eût vécu plus longtemps. Vous perdez, en tout cas, un insigne approbateur de vos œuvres ; mais votre mérite n'a besoin d'être préconisé par personne, car sur le globe terrestre tout entier, « du point où le soleil se lève jusqu'à celui où il se couche dans les flots », il a rencontré, avec votre gloire, autant d'admirateurs que de gens instruits et sincères. J'ai donc peine à croire que sur un pareil sujet vous gardiez le silence... »
Il y a là, avec ce « bon gré, mal gré » — volens noleiis — touchant l'envie que Richelieu aurait eue tôt
OU tard de couronner Corneille, un trait qui ne manque point d'un certain sel épigrammatique ! Et c'est par une épigramme de quatre vers que Corneille répondit à Claude Sarrau :
Qu'on parle mal ou bien du fameux Cardinal, Ma prose ni mes vers n'en diront jamais rien : Il m'a fait trop de bien pour en dire du mal, Il m'a fait trop de mal pour çn dire du bien.
Il n'en diva jamais rien, en effet, du moins au public. Seulement, lorsque, cinq mois après, le 4 mai 1643, Louis XIII sera, mort, il écrira, pour sa propre satisfaction, comme s'il y vengeait dans le secret de son âme, non sa propre querelle, qu'il a oubliée, mais celle d'un roi et celle d'un peuple, ce sonnet qu'il ne publiera jamais, cette terrible Epitaphe, aussi tendre pour la mémoire du souverain que sanglante pour celle du ministre :
Sous ce marbre repose un monarque sans vice Dont la seule bonté déplut aux seuls François, Et qui pour tout péché ne fit qu'un mauvais choix. Dont il fut trop longtemps innocemment complice.
L'ambition, l'orgueil, l'audace, l'avarice, Saisis de son pouvoir nous donnèrent des lois. Et bien qu'il fût en soi le plus juste des rois. Son règne fut toujours celui de l'injustice.
Vainqueur de toutes parts, esclave dans sa cour. Son tyran et le nôtre à peine perd le jour Que jusque dans la tombe il le force à le suivre.
Jamais de tels malheurs furent-ils entendus ? Après trente-trois ans sur le trône perdus. Commençant à régner, il a cessé de vivre.
Pour comprendre l'état d'esprit de Corneille au moment où il écrivait ces vers, il faut se souvenir que c'était l'état d'esprit de la France entière, où la disparition de Richelieu parut d'abord une délivrance : chez les hauts seigneurs, qu'il avait abaissés, chez les
parlementaires, qu'il avait matés, chez les bourgeois, qu'il avait accablés d'impôts, chez les paysans qui l'accusaient de leur misère. Sans chercher les raisons ni les causes, on lui attribuait tous les maux parce qu'il avait eu toute la puissance. Comme la religion de la royauté vivait alors au fond des cœurs, il semblait aussi que Richelieu, en dominant et humiliant le roi, y eût porté une atteinte sacrilège. Sur son lit de mourant, à Saint-Germain-en-Laye, le roi, dit le Journal d'Olivier Lefèvre d'Ormesson, que cite Arvède Barine dans son livre sur la Grande Mademoiselle « montrait à ses familiers ses membres de squelette, couverts de larges taches blanches, et leur contait qu'il avait été réduit en cet état par ses « boui-reaux » de médecins, et par « la tyrannie du Cardinal », qui ne lui faisait « jamais faire les choses que par la contrainte », de sorte qu'il avait succombé « sous les peines ». - — Corneille disant : « Son tyran et le nôtre », n'est donc que l'exact écho des paroles mêmes du roi. Pour porter un jugement complet et impartial, le poète ni ses contemporains n'avaient le recul nécessaire ; et il faut se rappeler que, un siècle après, un grand esprit politique tel que Montesquieu écrira, dans ses Pensées diverses, tempérant son éloge de tout ce qui, précisément, avait révolté Corneille : « Richelieu fit jouer à son monarque le second rang dans la monarchie et le premier dans l'Europe ; il avilit le roi, mais il illustra le règne. » Et, quelques lignes plus bas : « Les plus méchants citoyens de France furent Richelieu et Louvois. » Il ne dit pas « mauvais » citoyens ; il dit « méchants », ce qui n'est pas la même chose ; il est donc d'accord avec Corueille sur la dureté de cœur du grand Ministre et sur ce qu'il y avait eu, dans sa domination, d'a\ilissant pour le souverain ; mais Corneille, grand Français, qui d^ailleurs ne reprochait pas à Richelieu autre chose, eût été d'accord avec Montesquieu sur le reste.
Rejoignons un instant le poète dans sa maison
de la rue de la Pie, dans la Grande-Salle des Procureurs au Palais, chez son imprimeur et ses libraires, pendant cette période de 1643-1644 où il élabore sa Rodogune. A Rouen, depuis la révolte des Nu-Pieds et la cruelle répression que nulle clémence, malgré Cinna, n'avait suivie, la misère est plus atroce que jamais. « La capitale de cette province, — dit le cahier des Remontrances des députés du Tiers-Etat rassemblé à l'hôtel de ville - — est abattue d'une si prodigieuse quantité d'impositions et subsides qu'il ne lui reste plus que les faibles apparences de cette franchise dont elle se glorifiait en ses plus beaux jours. » Et un document nous montre Corneille demandant en vain d'être déchargé, en sa qualité de noble, « de ce qui se lève par les échevins, des droits nouvellement imposés sur les boissons et denrées entrant dans la ville de Rouen pour la provision de sa maison. » Son mariage lui a certes apporté, en principe, des ressources supplémentaires, mais, dans cette misère universelle de la Normandie, touche-t-il même le revenu des biens dotaux et de ses fermages ? Ce qui, malheureusement, est certain, c'est que, à la mort de Richelieu, le roi s'est empressé de rayer toutes les pensions des gens de lettres en disant : « Nous n'avons plus affaire de cela. » Ainsi Corneille a perdu la sienne, qui ne sera pas rétablie du vivant de Louis XIII ; on n'en voit que mieux combien était désintéressé son attachement à un prince qu'il saura louer avec une si passionnée et si robuste éloquence. Mais cette diminution momentanée des ressources du ménage est d'autant plus sensible qu'un second enfant va naître, le 16 septembre 1643, un fils, cette fois, qu'on appellera Pierre, comme il est de tradition pour tous les aînés de la famille.
Au Palais, les deux charges de Corneille sont d'un maigre rapport, et le magistrat prend au poète, pour de médiocres affaires, beaucoup de son temps. Si l'on feuillette les registres de l'Amirauté à cette date, il
est curieux de voir notre avocat du roi procéder, par exemple, à la réception d'un huissier-priseur-vendeur ; ou requérir information pour un enfant de Hambourg qui s'est noyé ; ou, pendant sept ou huit audiences, occuper pour un procès intenté par les pilotes de Villequier qui prétendent piloter de force certains bateaux du Havre dont les patrons assurent qu'ils peuvent se passer de leurs offices, connaissant la Seine aussi bien qu'eux. Corneille demande que les marchands rouennais soient entendus et, ceux-ci ayant déclaré que les pilotes veulent créer ainsi un droit nouveau, il conclut au rejet de leur prétention... Ah ! que nous voilà loin des beaux débats devant le roi Don Fernand ou le roi Tulle !
Corneille voudrait bien résigner ses absorbantes et ennuyeuses fonctions : il ne le pourra que plus tard. En attendant, il cherche à préparer la libération de son esprit en tirant de ses œuvres le meilleur parti possible, ce que lui reprochent sottement ceux de ses confrères qui ne peuvent tirer aucun parti des leurs, au lieu de lui savoir gré de vouloir établir un état de choses dont fût sortie, un siècle et demi plus tôt, la reconnaissance du principe de la propriété littéraire, sur lequel repose à présent la dignité même de la profession des lettres. On sait qu'alors une pièce de théâtre, une fois imprimée, pouvait être jouée par la première troupe venue, au détriment de l'auteur et aussi des comédiens qui l'avaient d'abord montée à leurs frais et risques. En 1643, Corneille rédige un projet de lettres patentes où, au nom du roi, il est dit : « ... Notre cher et bien-amé Conseiller et avocat au siècre général de la Table de marbre... le sieur Corneille, nous a fait remontrer. qu'il a ci-devant employé beaucoup de temps à composer plusieurs pièces tragiques, nommées Cinna, Polyeucte et la Mort de Pompée, lesquelles il aurait fait représenter par nos comédiens ordinaires, au Marais du Temple à Paris, et d'autant qu'il a appris que depuis quelque temps
les autres comédiens auraient, à son grand préjudice, entrepris de représenter lesdites pièces, et que, s'ils avaient cette liberté, l'exposant serait frustré de son labeur, etc.. » Et le projet conclut à de très expresses défenses, pour tous^ autres comédiens que ceux du Marais, de s'emparer de ces trois ouvrages sans le bon vouloir de l'auteur, sous peine d'une amende de dix mille livres. Sur la minute, écrite par un clerc de M® Pierre Goujon, Corneille a corrigé plusieurs endroits ; mais en marge, hélas ! il y a, de la main de Pierre Goujon, ces trois mots : Privilège Corneille refusé. Oui, refusé, bien qu'il s'agît là, ni plus ni moins, de Cinna, de Polyeucte et de Pompée.
Alors, quelles ressources ? La plus claire, celle que tout le monde, d'ailleurs, considère comme la plus naturelle et la plus honorable, est la gratification que l'on recevra si l'on dédie son œuvre à quelque riche personnage : c'est ainsi que Corneille, en cette même année 1643, dédiera Cinna, ou la Clémence d'Auguste a M. de Montoron, receveur général de Guyenne, qu'il aura tort, assurément, de comparer à Auguste luimême, sous le seul rapport, il est vrai, de leur goût commun pour les poètes et de leur commune générosité à leur égard. Mais il lui écrira aussi, et cela, plus touchant, n'est pas moins vrai : « Je ne dirai rien de ce prompt et puissant secours que reçoivent chaque jour de votre main tant de bonnes familles ruinées par le désordre de nos guerres ; ce sont des choses que vous voulez tenir cachées. » On n'a pas assez remarqué cette petite phrase qui justifierait la dédicace.
C'est à partir de Cinna que Corneille cessa de confier l'édition de ses pièces à un libraire parisien qui, moyennant un prix d'achat une fois payé, faisait imprimer l'ouvrage où il voulait et l'exploitait à sa guise. Il y avait alors à Rouen, rue aux Juifs, près de la maison de Catherine Hue, en face du Palais, un excellent imprimeur, ami du poète; Laurens Maurry,
c'est par lui désormais que Corneille fera imprimer à ses frais tous ses ouvrages ; puis, ayant obtenu à son propre nom, contre les contrefacteurs, un privilège beaucoup plus favorable que celui qu'obtenaient au leur les libraires de Paris, il le leur rétrocédera au mieux de ses intérêts. C'est des presses de Maurry que va sortir, en 1644, le recueil de ses premières pièces, de Mélite à V Illusion, où on lira, dans l'avis Au Lecteur : « Je vous avouerai franchement que pour les vers, outre la faiblesse d'un homme qui commence à en faire, il est malaisé qu'ils ne sentent la province où je suis né. Comme Dieu m'a fait naître mauvais courtisan, j'ai trouvé dans la Cour plus de louanges que de bienfaits et plus d'estime que d'établissement. Ainsi, étant demeuré provincial, ce n'est pas merveilleux si mon élocution en conserve quelque caractère... » Lignes bien modestes, mais bien correspondantes à l'image du brave honune, un peu timide, simple et fin, que Michel Lasne a gravé en tête du volume.
C'est en octobre 1643 que Corneille rapporte à Laurens Maurry les dernières épreuves corrigées de son Polyeucte Martyr, qu'ornera le curieux frontispice où l'on voit le héros de la tragédie, vêtu d'un haut de chausses à crevés, coiffé d'une toque à plumes, des manchettes de dentelle aux poignets, briser à coups de marteau une statue de Vénus. A qui, cette fois, la pièce sera-t-elle dédiée ? Tallemant des Réaux nous conte ceci : « Depuis la mort du Cardinal, M. de Schomberg dit au roi que Corneille voulait lui dédier la tragédie de Polyeucte. Cela lui fit peur, parce que Montauron avait donné deux cents pistoles à Corneille pour Cinna. — -Il n'est pas nécessaire, dit-il. — ■ Ah ! sire, reprit M. de Schomberg, ce n'est point par intérêt. — Bien donc, dit-il, il me fera plaisir. Ce fut à la reine qu'on la dédia, car le roi mourut entre deux. » Cette dédicace à la Reine Régente est une action de grâces désintéressée et touchante. J'ai dit que le
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poète rendait à Anne d'Autriche un culte véritable, qu'eût expliqué déjà l'admiration qu'elle professait pour lui. C'était elle qui, en 1637, avait fait anoblir son père ; elle ne cessera jamais d'être sa protectrice attentive, et c'est à sa prière qu'il poursuivra, en 1652, sa belle paraphrase de V Imitation. Pour le moment, au lendemain même de la mort de Louis XIII, elle lui donne une marque singulière de l'intérêt qu'elle porte à ses œuvres : « Elle allait à la comédie, — nous dit sa confidente, M^^ de Motteville, —à demi cachée par une de nous qu'elle faisait asseoir auprès d'elle, dans une tribune où elle se mettait, ne voulant pas pendant son deuil paraître publiquement à la place qu'elle devait occuper dans un autre temps. Corneille, cet illustre poète de notre siècle, avait enrichi le théâtre de belles pièces dont la morale pouvait servir de leçon à corriger le dérèglement des passions humaines ; et parmi les occupations vaines et dangereuses de la Cour, celle-là du moins pouvait n'être point des pires. » Enfin, il y a, pour remplir d'enthousiasme le cœur de Corneille, la radieuse aurore de cette régence de femme où il semble apercevoir déjà, tandis que le petit Louis XIV n'est encore qu'un enfant de cinq années, la montée glorieuse du Roi-Soleil.
Les Espagnols, enhardis par la disparition de Richelieu et de Louis XIII, ont repris l'offensive : à cinq lieues de la frontière belge, entre la forêt des Ardennes et la rive gauche de la Meuse; ils assiègent Rocroi et comptent bien, la ville prise, arriver à Paris en quelques étapes : leur armée est beaucoup plus forte que la nôtre ; deux renommés et vieux capitaines la commandent, don Francisco de Mellos et le comte de Fuentès, tandis que la nôtre n'a à sa tête cju'un général de vingt et un ans, qui en est à ses premières armes. Mais il s'appelle Louis de Bourbon, duc d'Enghien ; il est celui que, après la mort de son père, on n'appellera pas seulement le prince de Condé,
mais le grand Condé, celui qui, on l'assure, pleurera d'admiration aux tragédies du grand Corneille. Et c'est, le 19 mai 1643, l'immortelle journée de Rocroi, que va suivre, le 4 août, la campagne de Lorraine et la prise de Thionville, cité, qui, à partir de ce jour et jusqu'en 1871, restera française, et qui est sûre de le redevenir depuis que des victoires pareilles à celles de Condé ont barré la route aux Impériaux de 1914. Ah ! nous sommes faits vraiment pour la comprendre l'ivresse de Corneille qui, au milieu de son Epître à la Reine Régente, quittant soudain la prose pour les vers, s'écrie, en un sonnet splendide :
Que vos soins, grande Reine, enfantent de miracles ! Bruxelles et Madrid en sont tout interdits ; Et si notre Apollon me les avait prédits, J'aurais moi-même osé douter de ses oracles.
Sous vos commandements on force tous obstacles ; On porte l'épouvante aux cœurs les plus hardis. Et par des coups d'essai vos Etats agrandis Des drapeaux ennemis font d'illustres spectacles.
La Victoire elle-même accourant à mon roi, Et mettant à ses pieds Thionville et Rocroi, Fait retentir ces vers sur les bords de la Seine :
France, attends tout d'un règne ouvert en triomphant,
Puisque tu vois déjà les ordres de ta reine
Faire un foudre en tes mains des armes d'un enfant.
Il ne faut point que la gloire du poète tragique nous laisse oublier jamais qu'il est, par surcroît, comme nous le verrons souvent encore, le grand poète politique et patriotique de son temps, ce que, après Ronsard et d'Aubigné, avait été Malherbe pour le règne de Henri IV et les commencements du règne de Louis XIII. Maintenant, il n'y a plus et il n'y aura plus que lui ; car les quatre ou cinq poèmes inspirés par les événements à Racine, tels que la Nymplie de la Seine ou V Idylle sur la Paix, ne seront que de
molles cantates de cour ; et les deux Épîtres de Boileau, sur les Victoires du Roi et sur le Passage du Rhin, écrites dans un ton insupportablement courtisanesque'et badin tout ensemble, souverainement anti-épiques et anti-lyriques, ne seront dépassées en médiocrité que par VOde sur lu Prise de Namur, franchement grotesque. Reste Corneille : il suffit.
Que fera pour la grandeur française le Cardinal Mazarin, le nouveau ministre, que Richelieu en mourant a recommandé pour son successeur ? Corneille en augure beaucoup, d'après les heureux débuts de son ministère ; mais il n'a en aucune façon cherché à se signaler à lui, quand, un jour, il reçoit l'avis que Son Eminence, de son propre mouvement, l'a gratifié d'une pension de cent pistoles. Aussitôt, trois mois avant de lui dédier, en reconnaissance, Pompée, il lui adresse un Remerciement plein d'émotion et de noblesse où je relève ces vers, qui évoquent d'abord cette Rome dont Mazarin arrive et dont aussi est toute pleine la tragédie en tête de laquelle ce Remerciement sera imprimé après la dédicace :
Non. tu n'es point ingrate, ô maîtresse du monde,
Qui de ce grand pouvoir sur la terre et sur l'onde,
Malgré l'effort du temps, retiens sur nos autels,
Le souverain empire et des droits immortels.
Si de tes vieux héros j'anime la mémoire.
Tu relèves mon nom sur l'aile de leur gloire ;
Et ton noble génie, en mes vers mal tracé,
Par ton nouveau héros m'en a récompensé.
C'est toi, grand Cardinal, âme au-dessus de l'Homme,
Rare don qu'à la France ont fait le Ciel et Rome,
C'est toi, dis-je, ô héros, ô cœur vraiment romain
Dont Rome en ma faveur vient d'emprunter la main.
Mon bonheur n'a point eu de douteuse apparence :
Tes dons ont devancé même mon espérance.
Et ton cœur généreux m'a surpris d'un bienfait
Qui ne m'a pas coûté seulement un souhait.
La grâce en affaiblit, quand il faut qu'on l'attende :
Tel pense l'acheter alors qu'il la demande,
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Et c'est je ne sais quoi d'abaissement secret Où quiconque a du cœur ne consent qu'à regret... Ainsi le grand Auguste autrefois dans la Ville Aimait à prévenir l'attente de Virgile.
Ici, le rapprochement ne put choquer personne, et la gratitude s'exprime avec dignité, fierté, grandeur.
Corneille, soutenu par ce nouvel appui, achève Rodogune, qui sera dédiée, lorsqu'elle paraîtra en librairie, au héros de Rocroi et de Tliionville, devenu alors le vainqueur de Philippsbourg, de Nordlingen et de Dunkerque : à Condé.
Mais d'abord, à quelle troupe en va-t-il confier l'interprétation ? Pour la première fois, ce ne sera point à celle du Marais. En 1643, Floridor l'avait quittée pour entrer dans la Troupe royale : « Las d'être au Marais avec de mauvais comédiens — dit Tallemant — il acheta la place de Bellerose, avec ses habits, moyennant vingt mille livres ; cela ne s'était jamais vu. La pension que le roi donne aux comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, le chef tenant part et demie, est ce qui lui faisait donner cet argent. » Là, Floridor devient donc le chef de la troupe, en même temps que son orateur, comme était Bellerose; et, sans peine, il décide Corneille à le suivre avi théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, rue Mauconseil.
Corneille l'y suivit d'autant plus volontiers que les Comédiens royaux venaient de représenter, sans le moindre succès d'ailleurs, une Rodogune qu'un vague poète, Gabriel Gilbert, avait composée à la hâte sur le plan de la sienne, révélé par l'indiscrétion d'un ami. Seulement, l'ami n'ayant pu raconter le cinquième ■ acte, qu'il ne connaissait pas et qui est le plus fameux cinquième acte de tout le théâtre classique, comme il
en est le plus terrible, Gilbert ne suivit dans leur marche que les quatre premiers, et, arrivé là, livré à ses seules inspirations, il termina la pièce par d'heureux mariages et une réconciliation générale ! Comme, de plus, il avait été trompé par ce titre de Rodogune, qu'il croyait être le nom du principal personnage, lequel est Cléopâtre, reine de Syrie, que Corneille n'avait pas voulu nommer de peur qu'on la confondît avec la reine d'Egypte aimée de César et d'Antoine, Gilbert appela Rodogune le personnage qui est Cléopâtre dans Corneille. C'eût été assez pour que son plagiat fît scandale à l'appaiition de la pièce de Corneille, si son misérable ouvrage, platement écrit et tombé à plat, n'avait été déjà complètement oublié lorsque surgit triomphalement la véritable Rodogune, en 1644, sur la scène de l'Hôtel de Bourgogne. Corneille, dans son Examen, nous dira qu'on lui a souvent fait une question à la Cour:<( Quel était celui de ses poèmes qu'il estimait le plus ? » et que, s'il n'avait pas craint de manquer de respect à ceux qui penchaient du côté de Cinna ou du Cid, il aurait « déclaré toute la tendresse » qu'il avait pour Rodogune. « Cette préférence est peut-être en moi un effet de ces inclinations aveugles qu'ont beaucoup de pères pour quelques-uns de leurs enfants plus que pour les autres ; peut-être y entre -t-il un peu d'amour-propre, en ce que cette tragédie me semble être un peu plus à moi c[ue celles qui l'ont précédée, à cause des incidents surprenants qui sont purement de mon invention et n'avaient jamais été vus au théâtre ; et peut-être enfin y a-t-il un peu de vrai mérite qui fait que cette inclination n'est pas tout à fait injuste. )) Puis, il nous dit, aussi naïvement qu'ailleurs il confesse ses fautes, en quoi consiste ce mérite de Rodogune : « Elle a tout ensemble la beauté du sujet, la nouveauté des fictions, la force des vers, la facilité de l'expression, la solidité du raisonnement, la chaleur des passions, les tendresses de l'amour et de
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l'amitié, et cet heureux assemblage est ménagé de sorte qu'il s'élève d'acte en acte. Le second passe le premier, le troisième est au-dessus du second, et le dernier l'emporte sur tous les autres. » Et tout cela est rigoureusement vrai ; et cependant Rodogune ne sera jamais mise au rang du Cid ni de Polyeucte, et nous saurons pourquoi tout à l'heure.
Oui, «l'invention » de Corneille est ici plus « surprenante » que dans n'importe quelle autre de ses pièces. Dans Appien d'Alexandrie, l'historien, il a lu seulement ceci : Cléopâtre, veuve d'un premier mari, usurpateur du trône de Syrie, en épouse un second, Démétrius Nicanor, qu'elle fait assassiner parce qu'il a pris une seconde femme, Rodogune, princesse des Parthes ; elle épouse un troisième mari, Antiochus, frère du précédent, qui, celui-là, meurt de sa mort naturelle; puis, pour régner seule, après avoir tué à coups de flèches un des deux fils qu'elle a eus de Nicanor, elle veut empoisonner le deuxième ; mais celui-ci la force à boire le poison qu'elle avait préparé pour lui. Simple succession de crimes détachés ; pas le moindre élément, semble-t-il, pour une action unique, pour une progression, pour un drame. Mais de cette matière amorphe, le génie du poète va faire sortir, non la plus belle, mais la plus serrée, la mieux intriguée et ordonnée de toutes ses pièces, la plus particulièrement théâtrale de tout son théâtre.
Voici l'invention, le fiât lux : Rodogune n'aura pas épousé Nicanor au pays des Parthes ; Nicanor l'aura seulement demandée en mariage en apprenant que sa femme Cléopâtre, sur le faux bruit de sa mort, s'était remariée ; et, bien que déjà elle eût perdu ce nouvel époux, il aura vou^u se venger d'elle. Pour cela, il a amené Rodogune en Syrie, voulant donner à sa première femme le spectacle de son mariage nouveau ; et c'est alors que Cléopâtre l'a fait assassiner. L'union de Nicanor avec Rodogune était la condition de la paix entre les Syriens et les Parthes ; lui mort, Rodo-
gune n'est plus qu'une prisonnière en pays ennemi, entre les mains de la femme qu'elle aurait supplantée si le mariage avait eu lieu ; et vous devinez, bien qu'elle la dissimule, la haine que lui porte Cléopâtre. Cela posé, GorneiUe imagine encore que Cléopâtre, voulant, sinon régner elle-même, du moins faire un roi qui lui devra tout et sous le sceptre de qui elle sera la véritable reine, a rappelé en Syrie, d'où ils étaient exilés, les deux fils qu'elle a eus autrefois de Nicanor : Séleucus et Antiochus. Ils sont jumeaux ; elle seule connaît l'ordre de leur naissance, qui décidera lequel des deux, par droit de primo géniture, montera sur le trône. C'est le secret que, au lever du rideau, nous apprendrons qu'elle doit révéler au peuple tout à l'heure en lui désignant ainsi son souverain.
Elle a décidé de plus que le jeune roi épouserait Rodogune, pour la réconciliation des deux royaumes ; car elle ne suppose pas, ambitieuse et dure comme elle est, qu'un mariage ainsi subordonné à un couronnement puisse ne pas combler de joie les deux êtres qu'il doit unir. C'est qu'elle a compté sans la troisième et la plus admirable invention de Corneille : à son insu, les deux frères jumeaux que joint l'amitié la plus tendre, adorent, sans se l'être encore dit l'un à l'autre, la même jeune fille, Rodogune.
Et maintenant, puisque je n'ai point dix pages pour analyser un drame où il n'y a pas un vers inutile et où chaque scène est un coup de théâtre, je peux, assez brièvement, donner le schéma des quatre premiers actes :
1^^ Acte. Les deux frères en présence. Séleucus parle :
« Il faut égaliser nos deux sorta ; si c'est moi que notre mère désigne pour régner, je vous céderai le trône, mais vous me laisserez épouser Rodogune que j'aime. — Je l'aime aussi, reprend Antiochus, et j'allais vous proposer la même chose. » Douleur des deux jeunes gens :
— Que ne ferais-je point contre un autre qu'un frère ?
— 0 mon cher frère ! 0 nom pour un rival trop doux. Que ne ferais-je point contre un autre que vous ?
— Où vas-tu nous réduire, amitié fraternelle ?
— Amour, qui doit ici vaincre de vous ou d'elle ?
— L'amour, l'amour doit vaincre...
Elle doit épouser non pas vous, non pas moi, Mais de moi, mais de vous, quicon-jne sera roi. La couronne entre nous flotte encore incertaine ; Mais sans incertitude elle doit être reine... Et ce trône où tous deux nous osions renoncer, Souhaitons-le tous deux, afin de l'y placer.
Et ils vont, le cœur déchiré, jurer devant les dieu^ que, quoi qu'il arrive, leur mutuelle amitié n'en souffrira point.
2^ Acte. Cléopâtre entre ses deux fils, qui lui demandent à l'envi de conserver le trône pour ellemême : ils ne veulent régner qu'après elle. — « Eh quoi ! vous fuyez la couronne ! Sans doute par honte de la partager avec la femme qui a voulu me prendre votre père et lui donner des enfants qui auraient régné à votre place ? Qu'à cela ne tienne ! comme j'ai puni votre père, punissez l'intruse : je déclarerai, comme aîné et comme roi, celui qui m'apportera la tète de Rodogune. » Elle sort. Égale horreur des deux frères. Ils décident qu'ils essaieront de fléchir Cléopâtre ; s'ils n'y arrivent pas, plutôt que d'attendre de sa main le trône, ils s'en empareront par la force ; et celui-là des deux le gardera qui se saura aimé de Rodogune.
3^ Acte. Rodogune, consultée : Je serai à celui dtvous deux qui, pour venger son père assassiné, tuera sa mère !
4^ Acte. Cléopâtre, recevant Séleucus et Antiochus, l'un après l'autre, apprend avec stupéfaction qu'ils aiment, l'un et l'autre, Rodogune. Colère terrible... mystérieuse menace... Et le rideau se relève sur l'extraordinaire 5^ acte.
Nous sommes dans la salle du trône, à l'heure de la proclamation attendue. Par un monologue de Cléopâtre, nous apprenons qu'elle a déjà fait tuer Séleucus, ce que personne autour d'elle ne sait encore :
Son ombre, en attendant Rodogune et son frère.
Peut déjà, de ma part, les promettre à son père :
Ils le suivront après, et j'ai tout préparé
Pour réunir bientôt ce que j'ai séparé.
0 toi, qui n'attends plus que la cérémonie
Pour jeter à mes pieds ma rivale punie,
Et par qui deux amants vont, d'un seul coup du sort.
Recevoir l'hyménée et le trône, et la mort,
Poison, me sauras-tu rendre mon diadème ?
Le fer m'a bien servie, en feras-tu de même ?...
Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge !
Et voici entrer, heureux et se tenant par la main, Antiochus et Rodogune, suivis des Syriens et des Parthes en habits de fête. Cléopâtre, souriante, affectueuse et montrant le jeune couple :
Voici votre roi, peuple, et voici votre reine.
Puis, elle se fait donner par sa suivante Laonice la coupe nuptiale, qu'elle passe à Antiochus, ; celui-ci, avant d'y boire, demande que son frère Séleucus soit témoin de sa joie, à laquelle il a tendrement consenti. Cléopâtre répond qu'il eût souffert quand même, et qu'elle l'a éloigné pour lui éviter cette souffrance. Antiochus, alors,, va porter la coupe à ses lèvres, quand son confident, Timagène, entre, les yeux égarés. Antiochus, inquiet, rend la coupe à Laonice, et Timagène annonce alors qu'il vient de trouver Séleucus étendu sur le gazon, perdant tout son sang, la poitrine ouverte. En grande et sinistre comédienne, Cléopâtre se lamente : elle ne l'avait donc que trop justement craint, qu'il se tuât de désespoir !
— Madame, il a parlé : sa main est innocente,
déclare Timagène. — « La tienne est donc coupable, »
réplique audacieusement Cléopâtre. Antiochus prie son ami d'excuser la douleur d'une mère, et de lui rapporter les dernières paroles de Séleucus.
TIMAGÈls'E
Rempli de votre idée, il m'adresse pour vous Ces mots où l'amitié règne sur le courroux :
« Une main qui nous fut bien chère Venge ainsi le refus d'un coup trop inhumain,
Régnez ; et surtout, mon cher frère.
Gardez-vous de la même main :
C'est... » La Parque à ces mots lui coupe la parole, Sa lumière s'éteint et son âme s'envole.
Alors, Antiochus, épouvanté, regardant tour à tour Rodogune et Cléopâtre :
« Une main qui nous fut bien chère ! » Madame, est-ce la vôtre ou celle de ma mère ?
Et désespéré de ne pouvoir sortir de ce doute affreux, il tire son épée, voulant mourir, car en mourant il préviendra du moins les coups de l'une ou de l'autre, qui doivent le haïr également puisqu'il a refusé à toutes deux de les servir par un crime. Alors, les deux femm-es dressent tour à tour, l'une contre l'autre, — Cléopâtre hypocrite, étant coupable, Rodogune sincère, étant innocente, — un réquisitoire, appuyé, non sur des preuves absolues, mais sur des probabilités tellement égales qu'Antiochus, dans son incertitude, prend une résolution suprême :
Je ne veux pas juger entre vous et ma mère : Assassinez un fils, massacrez un époux, Je ne veux me garder ni d'elle ni de vous. Suivons aveuglément ma triste destinée ; Pour m'exposer à tout achevons l'hyménée... Donnez-moi...
RODOGUîs'E, V empêchant de prendre la coupe t Qnrti ? Seigneur...
Îi9e PIERRE CORNEILLE