‹ Pierre CorneilleChapitre 53 sur 55 · ŒDIPE ». — « LA TOISON D'OR ». — « SERTORIUS · texte numérisé non relu

ŒDIPE ». — « LA TOISON D'OR ». — « SERTORIUS

Je me suis imposé de faire tenir en deux chapitres, pensant ne rien avoir d'essentiel à y sacrifier, tout ce qui reste à courir de la carrière et de la vie de Corneille. Autant les premières pièces, toutes si révélatrices de nouveautés, toutes si pleines de promesses, valaient d'être étudiées une à une avant les chefsd'œuvre, autant serait décevante et fastidieuse une étude poussée de la plupart des dernières. Je n'ose, en songeant à tout ce que nous y trouverons de très l)eau encore, prononcer le mot de décadence : j'aime mieux dire que, désormais, les germes inquiétants quelquefois aperçus dans les chefs-d'œuvre même vont se développer presque sans contrainte, et que les révélations seront plus rares, bien que nous en puissions attendre encore, et d'admirables. Le génie i ra toujours là, certes, mais faussé, plutôt que diminué, par l'abus d'un système et par l'erreur d'une (ioctrine. Nous l'aVons vu, à son lever, dissiper peu à peu les nuées, puis briller au zénith en tout son éclat : c'est maintenant le déclin d'un astre dont la puissance de rayonnement serait à peine affaiblie si, de plus en plus, entre lui et nous, ne s'interposaient

d'autres nuages que, çà et là, perce et disperse un rayon splendide où nous croyons alors, un instant retrouver toute sa lumière. Mais si le poète proprement dramatique n'a plus guère à nous apprendre, le poète en général nous réserve plus d'une révélation encore, partout ■ — et quelquefois dans les drames eux-mêmes — où l'œuvre reflétera moins les imaginations de l'artiste que les sentiments et les pensées intimes de l'homme. Au reste, c'est à l'homme que je veux, principalement, m'attacher désormais avec vous, heureux lorsque quelque vers, quelque strophe, quelque ligne d'une lettre, ou même quelque menu mais significatif détail de son existence, nous donnera l'illusion de vivre ensemble, une minute, en la familiarité de sa grande âme.

Sur les six années qu'il lui fallut pour mener à bien la paraphrase de V Imitation, nous ne savons que fort peu de chose. Il dut, n'étant plus appelé à Paris par les répétitions de ses pièces, les passer presque tout entières à Rouen ou à Petit-Couronne, dans son cabinet de travail, vérifiant chaque jour sur lui-même combien vraie et profonde est la parole rencontrée dans le vieil auteur : cella continuata dulcescit, « la cellule, assidûment gardée, est de plus en plus douce ». Mais si peu que nous puissions savoir, j'ai relevé, pour chacune de ces années de retraite, quelqu'un de ces petits événements dont je parlais tout à l'heure, après 1651, date à laquelle paraît la traduction des . vingt premiers chapitres :

1652. Nous voyons Corneille, dans une vente publique, à Rouen, faire pour sa bibliothèque trois achats bien caractéristiques de ses préoccupations habituelles, touchant la religion, l'histoire et la poésie : c'est d'abord un lot de neuf ouvrages contre les Jésuites, que peut-être il veut soustraire à la malignité d'autres lecteurs ; puis un volume de Blondi, De Roma triumphante — ses chers Romains, toujours ! - enfin, à la dernière vacation, un Dante in-folio, en

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langue italienne, qu'il paie douze livres ■: curieuse attraction du grand Florentin au génie religieux, politique et viril, sur le grand Rouennais de même génie, en un temps où, chez nous, le poète de la Divina Commedin est sinon tout à fait inconnu, du moins absolument délaissé comme barbare, où les italianisants ne jurent que par V Adonis du « cavalier Marin », par le Berger fidèle de Guarini, par la Fillis de Scire de Bonarelli, et par VAminta de ce Tasse dont la Jérusalem délivrée est tenue pour la seule merveille épique de l'Italie.

En cette même année 1652, quand à Pâques s'achève la gestion du trésorier de Saint-Sauveur, je lis, au dernier alinéa de ses comptes : « Et il a été donné par ledit sieur Corneille au trésor de ladite église un drap de velours noir mortuaire pour lequel Mademoiselle sa mère a contribué de la somme de cent livres qu'elle a donnée audit trésor, parce que ledit sieur Corneille aura la faculté de s'en servir pour ceux de sa famille et domestiques, sans pour ce payer autre chose. » Ces deux mots « et domestiques )) sont ajoutés en marge, avec approbation et paraphe. Émouvante pensée du poète : il veut que soient aussi couverts de drap de velours les humbles cercueils des serviteurs qui auront vécu, faisant comme partie de la famille, dans les patriarcales maisons de la rue de la Pie ! Et de ce document il appert aussi que, malgré la promesse faite aux Quarante, Corneille a momentanément perdu de vue son projet d'un établissement à Paris ; qu'il compte encore mourir au même lieu que ses ancêtres, et reposer un jour, auprès de son père et de sa mère, sous les dalles de leur vieille église.

C'est que, en 1653, ce jour put lui paraître tout proche ; il fut attaqué alors, nous dit l'académicien Charpentier, « d'une grosse maladie », une atteinte peut-être de cette peste qui commençait seulement à s'éloigner de la capitale normande. Et c'est « après

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s'en être heureusement tiré » qu'il fît, encouragé par Anne d'Autriche, la traduction du troisième livre. Mais sa traduction ne le préoccupe pas seule : dans sa correspondance avec son ami- le R. P. Boulard, génovéfain, et dans VAi^is au lecteur d'une édition partielle, on le voit, pour la première fois, hanté par une idée qu'il ne lâchera plus et que l'érudition moderne confirmera : que l'auteur de Vlmitatio n'est ni Thomas A. Kempis, chanoine de Cologne, comme le croient les Chanoines réguliers de son habit, ni le très hypothétique Jean Gersen, abbé de Verceil en Italie, comme le prétendent les Bénédictins. Dans cette querelle de moines, dont le Parlement vient aussi de se mêler, il intervient pour donner tort aux deux parties et assurer contre tout le monde que l'auteur, quel qu'il soit, est de chez nous : « Les mots grossiers dont il se sert assez souvent sentent le latin de nos vieilles jjancartes, et si je voyais encore quelques autres conjectures qui le pussent faire passer pour Français, j'y donnerais volontiers les mains en faveur du pays. » — Et, dans une édition suivante : « Non seulement sa diction, mais sa phrase en quelques endroits, est si française qu'il semble avoir pris plaisir à suivre mot à mot notre commune façon de parler. » Et, souhaitant qu'un tiers parti se forme en faveur de Jean Gerson, le célèbre chancelier de l'Université de Paris il ajoute : « L'amour du pays m'y ferait volontiers donner les mains. » L'amour du pays ! Voilà de ces paroles comme on en trouve, au xvii^ siècle, dans le seul Corneille. Cherchez dans Boileau ou dans Racine, dans Bossuet ou dans La Bruyère, vous n'y trouverez rien d'équivalent ; ils ne Aboient la France qu'à travers le Roi : Corneille voit aussi, et bien à part, le terroir, la race... Bientôt je vous montrerai d'autres témoignages, éclatants, et trop peu connus, de cette tendresse française.

En 1654, un retour de son mal le force d'aller prendre les eaux de Bourbon ; mais le traitement lui

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est si peu efficace qu'à la fm de l'année le bruit de sa mort court avec assez de persistance pour que Loret, dans le numéro du 2 janvier 1655 de sa Muse historique, croie devoir le démentir :

Divin génie, esprit charmant !

, Rare honneur du pays Normand ; Mon illustre compatriote Dont l'âme est à présent dévote, Détruisant cette folle erreur Qui me mettait presque en fureur, Mon âme est aujourd'hui ravie De te restituer la vie.

Pauvres vers, dont je n'aurais garde de citer davantage, mais où l'on voit quelle émotion la fausse nouvelle avait causée.

En remerciement sans doute, quelques mois plus tard Corneille écrira sur la mort d'une noble et pieuse femme, Elisabeth Ranquet, née Loret, parente du gazetier-rimeur, cette admirable épitaphe, un des plus beaux sonnets de notre langue :

Ne verse point de pleurs sur cette sépulture, Passant, ce lit funèbre est un lit précieux Où gît d'un corps tout pur la cendre toute pure ; Mais le zèle du cœur vit encore en ces lieux.

Avant que de payer le droit à la nature,

Son âme, s' élevant au delà de ses yeux,

Avait au Créateur uni la créature,

Et marchant sur la terre elle était dans les cieux.

Les pauvres bien mieux qu'elle ont connu sa richesse : L'humilité, la peine étaient son allégresse, Et son dernier soupir fut un soupir d'amour.

Passant, qu'à son exemple un beau feu te transporte ;

Et loin de la pleurer d'avoir perdu le jour,

Crois qu'on ne meurt jamais quand on meurt de la sorte.

Dans une lettre de Valentin Conrart, le secrétaire perpétuel de l'Académie française, à Constantin Huy-

gens (du 3 mai 1655), nous lisons : « Pour M. de Corneille, il s'est jeté dans les compositions pieuses et a laissé le soin du théâtre à un de ses frères. Vous ne devez point vous étonner s'il n'est point soigneux de vous écrire, puisqu'il n'écrit pas à des amis d'ici, doni il n'est éloigné que de trente lieues. » C'est qu'en efïet, dans ce silence, il achève de traduire le qtiatrième et dernier livre de l'Imitation. Et il est bien vrai aussi que, pour le moment, M. de Corneille l'aîné laisse le soin du théâtre à son cadet Thomas, <[ui vient de donner à l'Hôtel de Bourgogne un Gardien de soi-même où Jodelet, une fois de plus, a ravi tout le monde. Mais la passion du théâtre n'a fait c{ue couver sous la cendre, brûlante d'ailleurs, des compositions pieuses, et nous allons Aoir sous quels souffles, dont un tout charmant, elle va bientôt se rallumer,

1656. U Imitation est achevée ; elle est en route pour Rome, accompagnée de la Pharsale de M. de Brébeuf, autre Normand ami de Corneille : les deux in-quartos ont été expédiés au Saint-Père, avec une belle lettre latine les annonçant, par M. Harlay II de Champvallon, archevêque de Rouen, neveu et successeur du prélat qui jadis avait demandé au poète des vers pour Richelieu, après le voyage aux eaux de Forges. Et Corneille s'est déjà remis au théâtre, non encore pour commencer une pièce nouvelle, mais pour reviser les anciennes, dont il corrige ou récrit, avec un minutieux scrupule, des milliers de vers, tenant grand compte des sagaces Remarques de M. de Vaugclas qui, voilà dix ans> ont tant contribué à fixer la langue, et s'appliquant à rajeunir son style, afin de u'ètre point, comme il le dira, trop tôt « habillé à la vieille mode ». Et il commence aussi de rédiger ces Examens si judicieux, si sincères, qu'on lira dans l'édition de 1660 de son Théâtre, mais qu'il n'a pu se tenir d'annoncer déjà, comme je l'ai dit, aux lecteurs de V Imitation. De l'antre côté du mur mitoyen, dans

la « grande maison », Thomas, qui jusque-là s'en était tenu aux comédies, a demandé à son frère la permission de tenter une tragédie à son tour, et, au mois de novembre, il fait jouer au Marais son fameux TimoiCrate, pièce extravagante, le dernier mot du précieux et du romanesque, dont le non moins extravagant succès dépassa, comme JUil ne l'ignore, celui du Cid même, s'il n'en égala pas la pérennité. Ce triomphe ravit le cœur fraternel de Pierre ; le bon aîné déclara qu'il voudrait avoir écrit im pareil ouvrage ; mais le sage Thomas ne s'en fit point accroire, et il n'y a rien de plus gentiment modeste et de plus spirituellement avisé que ces lignes de sa dédicace au duc de Guise, où il dit, parlant de lui-même et de sa pièce : « S'il voit quelque chose de flatteur dans les acclamations qui en ont fait jusqu'ici tout l'éclat, il sait qu'elles n'ont rien de durable ; que l'injuste caprice du siècle les rend souvent communes à toutes les nouveautés qui le surprennent, et qu'ainsi il en est peu que le temps puisse sauver de l'injurieux soupçon d'avoir été plutôt données à de faux brillants qu'à des beautés véritables. » Et, sachant si bien, par comparaison, à quoi s'en tenir sur la juste qualité de Timocrate, plus que jamais, en toute occasion, il continua d'appeler son frère : le grand Corneille.

A côté de cet excellent Thomas, et sans oublier le sympathique Antoine, le poète-lauréat, curé de Fréville, il y a, non loin de l'ainé, pour veiller sur sa gloire et pour le pousser dans sa voie, sa sœur Marthe, dont je n'ai pas parlé encore et dont il convient de dire trois mots à cette date, car c'est en 1657 que, femme depuis quelques années de M*^ Le Bovyer de Fontenelle, avocat au Parlement de Rouen, elle met au monde un petit garçon destiné, lui aussi, à devenir célèbre, qui vivra cent ans, et qui sera le premier biographe de son oncle Pierre, auprès duquel il aura vécu un quart de siècle : Bernard de Fontenellp. Onand il mourra — en 1757 î — •

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un de ses amis, l'abbé Saas, bibliothécaire de la cathédrale de Rouen, évoquera dans une élégie latine le souvenir de sa mère, qu'il lui avait transmis : « Assurément - — ■ y dira-t-il ■ — cette sœur des deux poètes n'était pas, pour leurs vers, un juge à récuser; Souvent, sans en rougir, souvent l'un et l'autre frère lui soumit, pour qu'elle les amendât, ses poèmes. » — Oh ! la belle famille !

1658. Voici approcher, cette fois, un événement d'importance, une rencontre heureuse, bien faite pour déterminer le retour de Corneille au théâtre par un chemin où ce sera peut-être son cœur toujours jeune qui conduira son génie toujours vivace. Au lendemain des fêtes de Pâques, Molière et Madeleine Béjart, venant de Grenoble, arrivent à Rouen avec leur troupe ; ils s'installent au Jeu de Paume des Braques, au bas de la rue du Vieux-Palais, à quelques pas de la rue de la Pie, et ils vont être, pendant cinq mois, les voisins, les interprètes et les hôtes familiers des deux Corneille. Mais la troupe n'est point, dès ce moment, tout entière arrivée. Le 19 mai, en effet, Thomas écrivant à l'abbé de Pure, après lui avoir annoncé le remariage de M^^^ Le Baron, une actrice de l'Hôtel de Bourgogne, célèbre par une exceptionticlle beauté, lui dit : « Nous attendons ici deux beautés que vous croyez pouvoir disputer avec la sienne. Au moins ai-je remarqué en M^^® Béjart grande envie de jouer à Paris, et je ne doute pas qu'au sortir d'ici cette troupe n'y aille passer le reste de l'année. « Quelles sont donc les deux comédiennes attendues, camarades de la Béjart, et que l'abbé de Pure ne trouve pas moins belles que cette Le Baron dont l'apparition à la toilette d'Anne d'Autriche suffisait, selon Tallemant, pour faire fuir, par la crainte d'une

comparaison, les plus jolies dames d'honneur de la Reine ? C'étaient M^*® de Brio, très aimée de Molière, et surtout IVP^^ du Parc, c'est-à-dire Marquise-Thérèse de Gorla, femme de l'acteur René Berthelot, dit du Parc, dit Gros-René, celle que Corneille, transformant un de ses noms de baptême en un titre de noblesse, appellera dans ses vers la Marquise, quand *• il ne la nommera pas, à la mode du temps, Iris,.vi>^ Philis ou Aminte. s *'^

Mystérieux pouvoir de la beauté, qui faisaif^ les yeux ravis et l'âme indulgente, se lever les vieillards troyens lorsque paraissait, sur les remparts de leur ville assiégée, Hélène la fatale ! Et quel ne dut pas être aussi l'attrait de Marquise-Thérèse de Gorla, par qui furent émus, tour à tour, les cœurs des quatre plus grands poètes du siècle : Molière, Corneille, La Fontaine, Racine, sans parler des poètes moindres ! Rien pourtant, en son origine, qui rappelât, même de loin, la fille de Léda et de Zeus : elle était née dun simple saltimbanque, d'un « opérateur » qui vendait ses drogues à Lyon, sur la place des Jacobins ; et à vingt ans elle dansait et jouait encore dans les parades et dans les farces, sur les tréteaux de son père, lorsque du Parc, venu avec Molière en cette ville où il interprétait, notamment, le Jupiter d'Andromède, la vit, l'aima et l'épousa, lui reconnaissant par contrat, car elle n'avait ni sou ni maille, trois mille livres de dot, sa robe et sa cotte nuptiale. Puis Molière l'engagea et les nouveaux mariés coururent avec lui les provinces. Rien de fatal non plus en elle : les vers de ses soupirants nous la montrent d'humeur égale et douce, et lui reprochent plutôt son indifférence que sa coquetterie. Il semble bien qu'elle soit restée fidèle à son époux, auquel elle donna plusieurs enfants : c'est même la venue d'vm nouveau-né, baptisé le l^'" mai à Sainte-Croix de Lyon, qui l'avait empêchée de suivre tout de suite à Rouen ses camarades. Après avoir résisté à Molière — son directeur ! — elle saura

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décourager La Fontaine, et ce ne sera qu'après être devenue veuve qu'elle cédera enfin à la passion éperdue de Racine. Mais, en 1658, quel sentiment vat-elle inspirer à Corneille, — - ou pour tout dire, aux deux Corneille, car Thomas fut aussi touché, — voilà ce qui nous intéresse à cette heure. Oh ! ce ne sera rien que de très pur, chez l'un et chez l'autre : de tout superficiel chez le cadet, d'assez profond chez l'aîné pour qu'il ait un peu souffert et qu'il se soit souvenu longtemps.

Certes, s'il eût été d'une extrême prudence, pendant les cinq mois au cours desquels la troupe de Molière et de la Béjart dut répéter et représenter presque toutes les pièces des deux frères, le marguillier de Saint-Sauveur se fût redit chaque jour, avant d'entrer au Jeu de Paume des Braques pour faire travailler ou entendre applaudir ses comédiennes, sa strophe récente et si pleine de sagesse :

\ Evite avec grand soin la pratique des femmes, Ton ennemi par là peut trouver ton défaut ; Recommande en commun aux bontés du Très-Haut Celles dont les vertus embellissent les âmes ; Et sans en voir jamais qu'avec un prompt adieu, Aime-les toutes, mais en Dieu.

Et peut-être, après tout, se redisait-il ces vers, mais en pensant que l'auteur d'où il les avait tirés s'adressait principalement à des moines, et qu'il aurait laissé plus de latitude à un simple poète, d'ailleurs pieux, attaché à ses devoirs et bien résolu de n'y manquer jamais. Quand il se sentit ému en présence de la belle du Parc, il commença par se railler lui-même en de jolies chansons qu'il lui adressa, où il lui parlait de sa « barbe grise » et de sa « tête chauve », et lui demandait :

Iris, que pourriez-vous faire D'un galant de cinquante ans ?

Exactement- il en a cinquante-deux et elle en a

vingt-cinq. Mais le charme o])érait chaque jour davantage, d'autant que. même hors du théâtre, on se retrouvait, on se rendait visite. Le 9 juillet, Pierre écrivant à son tour à l'abbé de Pure — un homme de mérite que l'amitié des deux poètes pourra consoler plus tard d'être injustement et vilainement injurié par Boileau — lui mande d'abord que, dans deux mois, le travail de revision de ses pièces sera terminé si, d'ici là, il ne trouve point un sujet pour une pièce nouvelle : et nous voyons ainsi qu'il a renoncé, dès lors, à son renoncement de naguère. En post-scriptum, il ajoute : « Je vous envoie un méchant sonnet que je perdis hier contre une femme dont le visage et la voix valent bien quelque chose. C'est une bagatelle que j'ai brouillée ce matin. Vous en avez la première copie. » — Plutôt la seconde, je pense. — C'est le sonnet qui commence par ces vers :

Je chéris ma défaite et mon destin m'est doux, Beauté, charme puissant des yeux et des oreilles...

et qui n'est guère encore qu'un madrigal. Mais bientôt voici un autre sonnet, où déjà le ton change, où déjà un enjouement voulu cherche à cacher un trouble involontaire. Elle a dû lui dire, la veille, comme il lui demandait timidement licence de l'aimer : « Non, estimez-moi ! »

Je vous estime, Iris, et crois pouvoir sans crime Permettre à mon respect un aveu si charmant :

Il est vrai qu'à chaque moment

Je songe que je vous estime.

Cette agréable idée où ma raison s'abîme Tyrannise mes sens jusqu'à l'accablement :

Mais pour vouloir fuir ce tourment

La cause en est trop légitime.

Aussi, quelque désordre où mon cœur soit plongé, Bien loin de faire effort à l'en voir dégagé, Entretenir sa peine est toute mon étude.

J'en aime le chagrin, le trouble m'en est doux. Hélas ! que ne m'estimez-vous Avec la même inquiétude !

Et le lendemain, il confessera, parlant de ce qu'il ressent, « que c'est déjà sans doute un peu plus qu'estimer », et qu'il songe « à s'enfuir, de peur de se rendre », car, lui dit-il :

Ne vous y trompez pas : l'honneur de ma défaite N'assure point d'esclave à la main qui l'a faite,

ce qui est bien dans la manière cornélienne. Ce qui ne l'est pas moins, ce sont, mélancoliques et hautaines, galantes et cavalières, déraisonnables et délicieuses, les célèbres Stances que je ne puis m'empêcher de transcrire :

Marquise, si mon visage A quelques traits un peu vieux.

Souvenez-vous qu'à mon âge Vous ne vaudrez guère mieux.

Le temps aux plus belles choses Saura bien faire un affront.

Et saura faner vos roses Comme il a ridé mon front.

Le même cours des planètes Règle nos jours et nos nuits ; On m'a vu ce que vous êtes ; Vous serez ce que je suis.

Cependant j'ai quelques charmes Qui sont assez éclatants Pour n'avoir pas trop d'alarmes De ces ravages du temps.

Vous en avez qu'on adore.

Mais ceux que vous méprisez Pourraient bien durer encore Quand ceux-là seront usés.

Ils pourront sauver la gloire Des yeux qui me semblent doux, Et dans mille ans faire croire Ce qu'il me plaira de vous.

Chez cette race nouvelle Où j'aurai quelque crédit, Vous ne passerez pour belle Qu'autant que je l'aurai dit.

Songez-y, belle marquise :

Quoiqu'un grison fasse effroi, Il faut bien qu'on le courtise, Quand il est fait comme moi.

Il faut bien qu'on le courtise, oui, mais qu'on l'aime, c'est une autre affaire, et le génie, par luimême, n'y peut pas grand'chose. Au reste, de quelle sorte d'amour Corneille souhaita-t-il d'être aimé ? Pour le savoir, nous n'avons qu'à consulter les sept ou huit poèmes qu'il a donnés en 1660 dans un recueil collectif publié par le libraire de Sercy, et qui se rapportent visiblement à cette unique aventure de son cœur. Il y avoue qu'un certain attrait sensuel s'est mêlé d'abord — c'était inévitable — à l'attrait sentimental :

\ous me recevez sans mépris.

Je vous parle, je vous écris, Je vous vois quand j'en ai l'envie.

Ces bonheurs sont pour moi des bonheurs superflus ; Et si quelque autre y trouve une assez douce vie, Il me faut pour aimer quelque chose de plus.

Que lui faut-il ? — « Que les charmes des sens y prennent quelque part. » Je ne sais si quelque innocente privauté lui aura été ou non permise, telle que la comédienne la plus vertueuse ne la saurait refuser, quand elle ne l'a point offerte, à un auteur illustre et en âge d'être son père : toujours est-il que Corneille ne souhaitera jamais rien au delà.

Il avait écrit, dans une autre strophe :

Et si pour la beauté j'eus toujours l'âme tendre, Jamais pour la vertu je n'eus que du respect.

Il garda le respect et n'en eut l'âme que plus tendre . Et ce fut une tendresse amoureuse et paternelle à la fois, à la fois grondeuse et indulgente, exigeante et jalouse aussi, mais si tendrement encore !

Je sais qu'il vous est doux d'asservir tous nos soins,

Mais qui se donne entier n'en exige pas moins !

Sans réserve il se rend, sans réserve il se livre.

Hors de votre présence il doute s'il peut vivre ;

Mais il veut la pareille, et son attachement

Prend compte de chaque heure et de chaque moment.

Sans cesse il importune et sans cesse il assiège,

Importun par devoir, fâcheux par privilège.

Ardent à vous servir jusqu'à vous en lasser.

Mais au reste un peu tendre et facile à blesser.

Le plus léger chagrin d'une humeur inégale,

Le moindre égarement d'un mauvais intervalle,

Un souris par mégarde à ses yeux dérobé.

Un coup d'oeil par hasard sur un autre tombé,

Le plus faible dehors de cette complaisance

Qui se promet pour tous la même indifférence.

Tout cela fait pour lui de grands crimes d'état.

Et plus l'amour est fort, plus il est délicat.

Est-ce qu'ils ne soni pas délicieux, et de la qualité la plus intérieure que vous ayez rencontrée jamais, ces doux vers aux timides reproches, qui semblent modulés à mi-voix avec un sourire un peu triste? Et dire qu'il se trouvera encore des gens pour nier la sensibilité du cœur de Corneille !

Rien qui en approche, je vous prie de le croire, dans la copieuse mais cotonneuse jEZégie adressée par le bon Thomas à la même Iris. Certes, il est ébloui de sa beauté ; il nous vante avec enthousiasme

Ce corps noblement fier, cette taille divine Qui par sa majesté marque son origine...

— Toujours la fiction du marquisat ! — Ou encore :

Ce teint dont la blancheur, sans être mendiée, Passe en vivacité la plus étudiée...

Mais pour le sentiment, impossible de le découvrir, s'il s'y cache, sous toutes les fleurs artificielles de la plus conventionnelle galanterie. Aucune « inquiétude », assurément. Pierre, lui, est inquiet de plus en plus, non seulement dans son cœur, mais aussi, n'en doutez pas, dans sa scrupuleuse conscience de chrétien et de brave homme ; il l'est tant et si bien qu'un jour, tout à coup, il se résout à ne plus voir celle qui cause cette inquiétude ; et il se tient d'abord parole. Cependant, voici que l'automne approche : c'est le temps où la troupe, à qui la protection de Monsieur, frère du Roi, vient d'être assurée, grâce à d'heureuses démarches de Molière, va quitter Rouen pour Paris. Corneille laissera-t-il partir, sans lui aller dire adieu, son interprète, son amie ? Il y va, espérant, pour n'être pas trop rattaché à elle, qu'elle lui tiendra rigueur d'un abandon si brusque et si difficile à comprendre ; mais non :

Quelle bonté suprême, ou quelle indifférence A ma rébellion ôte le nom d'oiïense ?

Quoi ? vous me revoyez sans vous plaindre de rien ? Je trouve même accueil avec même entretien ? Hélas ! et j'espérais que votre humeur altière M'ouvrirait le chemin à la révolte entière ; Ce cœur, que la raison ne peut plus secourir, Cherchait dans votre orgueil une aide à se guérir... Une heure de grimace ou froide ou sérieuse, Un ton de voix trop rude ou trop impérieuse, Un sourcil trop sévère, une ombre de fierté M'eût peut-être à vos yeux rendu ma liberté. J'aime, mais en aimant je n'ai point la bassesse D'aimer jusqu'aux mépris de l'objet qui me blesse ; Ma flamme se dissipe à la moindre rigueur : Non qu'enfin mon amour prétende cœur pour cœur : Je vois mes cheveux gris...

Et de l'humiliation de son âge, voilà qu'il passe à l'orgueil de son génie, puis à la résignation de sa sagesse, avec, sur ses rivaux, ce mot naïf et charmant, par lequel il désigne son frère :

J'en ai, vous le savez, que je ne puis haïr.

Et le poème Siu- le Départ de Madame la Marquise de B. A. T. se termine par quelques vers passionnés, ou plutôt se terminait ainsi lorsque le poète le remit à la belle partante ; car^ au moment de le donner à l'impression, deux ans plus tard, il reprit la plume pour y ajouter ces huit vers, que personne ne crut de même date que les autres, ni, non plus, très véridiques, en ce qui le concernait, du moins :

Ainsi parla Cléandre, et ses maux se passèrent ;

Son feu s'évanouit, ses déplaisirs cessèrent ;

Il vécut sans la dame et vécut sans ennui,

Comme la dame ailleurs se divertit sans lui :

Heureux en son amour, si l'ardeur qui l'anime

N'en conçoit les tourments que pour se plaindre en rirne,

Et si d'un feu si beau la céleste rigueur

Peut enflammer ses vers sans échauffer son cœur.

Attitude pour le public, dont Févidente insincérité est faite d'une pudeur délicate. Précaution contre luimême, qui, pour s'aider à guérir, commence par s'affirmer qu'il est guéri : et comme cela est bien encore du Corneille ! D'ailleurs, voilà maintenant dépassé le point périlleux où cette crise de « l'âge difficile », redoutable pour les imaginatifs et les tendres, aurait pu faire dévier vers le désordre des passions la rectitude et la pureté de sa vie. Mais, de cet amour vaincu, de longues traces vont se laisser voir, et dans son âme et dans son œuvre. A la belle comédienne il gardera fidèlement une amitié amoureuse qui ne sera point sans retour de soufï'rance ; et dans les pièces de sa dernière manière, en face de ces personnages de plus en plus abstraits, de moins en moins vivants, qui

font de leur cœur tout ce qu'ils veulent et n'existent plus que pour exercer, fût-ce contre toute raison, leurs volontés frénétiques, nous verrons apparaître, plus poignantes et plus vraies à lyiesure que le poète vieillira, des figures qui, par leur humanité, n'en trancheront que davantage sur les autres : ces héros au déclin de l'âge que tortureront, avec le regret de leur jeunesse, leur persistant povivoir d'aimer et leur fatale impuissance à être aimés. Et ce sera d'abord, dans la tragédie de ce nom, Sertorius. Comme Corneille, dans le poème Sur le Départ, avait parlé de ses cheveux blancs et dit :

J'ai trop longtemps aimé pour être encore aimable,

le général romain dira :

J'ai cru honteux d'aimer quand ou n'est plus aimable: J'ai voulu m'en défendre avec mes cheveux gris.

et encore :

J'aime, et peut-être plus qu'on n'a jamais aimé ; Malgré mon âge et moi mon cœur s'est enflammé. J'ai cru pouvoir me vaincre, et toute mon adresse Dans mes plus grands efforts m'a fait une faiblesse. Le souvenir m'en tue.

Et ce sera Syphax, le vieux mari de Sophonisbe, quitté pour un plus jeune :

Que c'est un imbécile et sévère esclavage. Que celui d'un époux sur le penchant de l'âge. Quand sous un front ridé qu'on a droit de haïr Il croit se faire aimer à force d'obéir ! De ce mourant amour les ardeurs ramassées Jettent un feu plus vif dans nos veines glacées, Et pensent racheter l'horreur des cheveux gris Par le présent d'un cœur au dernier point soumis...

Et ce sera surtout l'admirable vieillard Martian de Pulchérie / mais gardons-le pour le moment où, dans la rapide revue des dernières pièces de Corneille, nous en arriverons à celle-là, où se trouvera, en ce rôle, la

suprême expression d'un sentiment qui, quatorze années après la rencontre à Rouen de la du Parc et quatre années après sa mort, avait laissé dans la mémoire du poète des racines assez vivaces pour qu'il pût, à l'incantation de son génie, le faire refleurir encore d'une mélancolique et sombre fleur.

Au surplus, ces sortes de personnages ne se complairont point ni ne s'attarderont à leur mélancolie : ce ne sont point des languides et des veules, mais, non moins que des sensibles et des souffrants, ce sont des énergiques et des robustes, qui garderont à travers tout leur dignité entière, avec le commandement d'eux-mêmes. Et par là ils ressembleront encore à Corneille, Est-ce qu'il s'est laissé affaiblir lui ? Point : de cette aventure, il s'est permis de garder une certaine délectation sentimentale, à laquelle il a fixé irrévocablement sa limite ; de ce qui allait au delà, c'est une exaltation cérébrale qu'il a faite ; et le revoilà au travail, libre et joyeux.

Justement, quelqu'un est venu à point pour l'y pousser aussi. Il y a quelques mois, Nicolas Fouquet, le célèbre surintendant des Finances, qui aime à se parer des gens de lettres, a cherché le moyen de s'attacher Corneille et, pour ce, a chargé son confident Pellisson, le premier historien de l'Académie française, de demander au poète communication de six vers dont il a entendu parler, qui sont alors inédits, quoique anciens, et qiie voici :

En iTiatière d'amour je suis fort inégal :

J'en écris assez bien, et le fais assez mal ;

J'ai la plume féconde et la bouche stérile.

Bon galant au théâtre et fort mauvais en ville ;

Et l'on peut rarement m'écouter sans ennui

Que quand je me produis par la bouche d'autrui.

Corneille les envoie à Pellisson, avec un bout de lettre où il lui dit : « Voilà, Monsieur, une petite peinture que je fis de moi-même il y a vingt ans. Je ne vaux guère mieux à présent. Quoi qu'il en soit, Monseigneur le Surintendant a voulu avoir ces six vers ; et je ne suis pas fâché de lui avoir fait voir que j'ai toujours eu assez d'esprit pour connaître mes défauts, malgré l'amour-propre qui semble attaché à notre métier... » Fouquet, qui a déjà laissé entendre qu'il prendrait quelque soin de Corneille, n'en demande pas davantage et lui octroie une pension de mille livres. Elle est la bienvenue, d'autant que Mazarin a supprimé la sienne, depuis que Corneille n'écrit plus de pièces de théâtre : V Imitation de Jésus-Christ n'a pas intéressé ce Cardinal. Aussitôt, épître du nouveau pensionné, remplie, non seulement d'une naturelle gratitude, mais d'une juvénile ardeur qui n'est pas toute due, nous le savons bien à présent, à la munificence de son Mécène :

Je sens le même feu, je sens la même audace Qui fit plaindre le Cid, qui fit combattre Horace ; Et je me trouve encor la main qui crayonna L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna. Choisis-moi seulement quelque nom dans l'histoire Pour qui tu veuilles place au temple de la gloire, Quelque nom favori qu'il te plaise arracher A la nuit de la tombe, aux cendres du bûcher...

Et Nicolas Fouquet lui en choisit trois, entre lesquels il lui proposa de choisir à son tour : Œdipe, Camma et Stilicon. Pierre passa les deux derniers à Thomas, sur lequel il voulait attirer aussi les libéralités du surintendant ; il garda le premier pour lui ; et en deux mois la tragédie à' Œdipe était achevée.

Molière, dès son retour de Rouen, débutait à Paris, le 24 octobre 1658, « devant Leurs Majestés et toute la Cour sur un théâtre que le Roi avait fait dresser dans la salle des gardes du vieux Louvre «, comme le

rappellera en 1682 la Préface de ses Œuvres. Et c'est par A'^icomèc^e qu'on commençait. «Cepremierspectacle — ■ disent Vivot et Lagrarige — ne déplut point, et on fut surtout fort satisfait de l'agrément et du jeu des femmes, » parmi -lesquelles il n'est guère douteux qu'il n'y ait eu M}^^ du Parc, dans le rôle de Laodice. La vérité, c'est que, dans celui du prince de Bithynie, Molière ne plut point, et que son échec ne fut compensé que par le succès d'une petite pièce de sa façon, le Docteur amoureux, qu'il demanda au Roi la permission de représenter après la grande. Il se croyait, bien à tort, un tragédien : témoin le portrait qu'il se fit peindre, par Mignard, dans Pompée, celui qu'on admire au foyer de la Comédie-Française. Au reste il n'y avait pas encore de tragédien véritable parmi ses acteurs. C'est ce qui explique pourquoi ce ne fut pas à sa troupe que Corneille confia son nouvel ouvrage, mais, comme les précédents, à celle de l'Hôtel de Bourgogne, où, dans le rôle d'Œdipe, triompha une fois de plus son admirable interprète et excellent ami Floridor.

Ce qui nous est difficile à comprendre, c'est le triomphe qu'obtint la tragédie elle-même, non seulement dans sa nouveauté, mais jusqu'à la fin du siècle. Elle fut représentée beaucoup plus souvent que Polyeucte, presque aussi souvent que le Cid, <i\n Horace et que Cinna. Quand nous la lisons, notre stupéfaction en est grande, à nous à qui V Œdipe-Roi de Sophocle est familier, à nous qui croirons toujours revoir, dans l'interprétation si souverainement plastique, musicale et quasi-religieuse d'un Mounet- Sully, Œdipe, de la première scène à la dernière, sans que jamais l'intérêt dévie ou que l'émotion cesse de croître, éclaircir lui-même, de révélation en révélation, l'oracle obscur et son destin terrible, jusqu'à ce que l'horreur et la pitié soient à leur comble, quand il arrive à se savoir, sans en pouvoir écarter l'évidence, le meurtrier de son père, le mari de sa mère.

le frère de ses filles, à la fois le plus souillé, le plus innocent et le plus misérable des hommes.

Comment Corneille a-t-il pu avoir l'idée de se départir — et combien ! — d'une marche si droite et si sûre, et qu'il avait vue, après Sophocle, adoptée par Sénèque ? Il nous l'explique en son Examen avec son habituelle ingénuité :

« Je reconnus que ce qui avait passé pour merveilleux en leurs siècles pourrait sembler horrible au nôtre ; que cette éloquente et curieuse description de la manière dont ce malheureux prince se crève les yeux, qui occupe tout leur cinquième acte, ferait soulever la délicatesse de nos dames, dont le dégoût attire aisément celui du reste de l'auditoire ; et qu'enfin l'amour n'ayant point de part en cette tragédie, elle était dénuée des principaux agréments qui sont en possession de gagner la voix publique. Ces considérations m'ont fait cacher aux yeux un si dangereux spectacle, et introduire l'heureux épisode de Thésée et de Dircé... »

L'heureux épisode ! Si épisode il y avait, il serait le plus fâcheux du monde ; mais ce n'est pas un simple épisode, c'est — le croirait-on ? — le principal de la pièce. Il n'est question qu'à la fin du premier acte de consulter l'oracle de Delphes au sujet de la peste qui ravage Thèbes en punition du meurtre encore invengé de Laïus ; et c'est seulement au milieu du quatrième qu'Œdipe commencera de se demander s'il n'y aurait point quelque rapport de lui à ces catastrophes. Dans tout le reste de la tragédie, il s'agit surtout de savoir si Thésée, prince d'Athènes, à qui Œdipe voudrait faire épouser l'une des filles qu'il a eues de Jocaste — Ismène ou Antigone, à son choix — épousera ou non Dircé, fille de Jocaste et de Laïus son premier mari. Œdipe, pour des raisons politiques, voudrait qu'elle épousât plutôt .-ïlmon. neveu de Jocaste, laquelle tient pour Thésée : d'où de singulières disputes conjugales qui déjà nous mettent à cent lieues du sujet essentiel. Mais ce n'est rien encore : Corneille

va s'ingénier, par le moyen d'oracles ambigus, à nous engager sur trois fausses pistes qui nous en éloigneront encore davantage : au deuxième acte, Dircé croira que c'est elle que les dieux demandent comme victime expiatoire ; au troisième acte, Thésée croira que c'est lui ; et au quatrième — voilà bien une autre affaire ! — elle et lui se croiront frère et sœur. Comme il faudra néanmoins justifier le titre de la pièce et en arriver au dénouement légendaire, Œdipe, finira tout de même par apprendre que le coupable désigné pour l'expiation, c'est lui ; un récit nous dira qu'il s'est crevé les yeux et que Jocaste s'est poignardée; après quoi Dircé et Thésée, n'étant décidément pas sœur et frère, pourront s'unir ; et il semblera, en vérité, que toute cette sombre histoire — le parricide d'Œdipe, l'inceste de Jocaste, la peste de Thèbes, et le reste — n'ait été évoquée sur la scène que pour retarder et nous faire souhaiter le plus longtemps possible le bonheur de ces deux amants !

Cette étrange conception, qui répondait si bien au mauvais goût de l'époque, dut être la cause principale de l'enthousiaste accueil fait à la pièce. Toutefois il ne faut point, pour être juste, oublier de dire que la conduite de l'intrigue — cette conception une fois admise — est d'une extrême adresse, et que les très beaux vers abondent, surtout dans le rôle de Dircé, une héroïne qui, pour être vraiment touchante, est un peu trop prompte, certes, à sacrifier, et avec ostentation, son amour à sa « gloire », mais qui n'en reste pas moins, dans la galerie des «femmes fortes » de Corneille, une figure non sans grandeur.

On ne saurait en dire autant du piteux Thésée, ce tueur de monstres, devenu ici un Céladon roucoulant et soupirant. Toutefois, Corneille a voulu, un instant, parler par sa bouche. Traitant une fable où l'antique fatalité domine, il a voulu, lui, le poète de la volonté, donc de la liberté humaine, sans qui la volonté ne serait qu'un leurre, protester du moins contre la doc-

trine fataliste, et se prononcer, du même coup, sur la conciliation du libre arbitre avec la grâce. C'est dans la scène où Thésée, sur la foi d'un oracle mal interprété, se croit le fils de Laïus et de Jocaste. Celle-ci, visiblement janséniste, et qui incline vers la prédestination, le rassure en lui affirmant qu'il est trop vertueux pour être celui que les dieux ont condamné à tant de crimes :

Vous n'êtes point ce fils, si vous n'êtes méchant.

Et Thésée de lui répondre alors par ces vers admirables :

Quoi ? la nécessité des vertus et des vices

D'un astre impérieux doit suivre les caprices,

Et Delphes malgré nous conduit nos actions

Au plus bizarre effet de ses prédictions ?

L'âme est donc toute esclave : une loi souveraine

Vers le bien et le mal incessamment l'entraîne.

Et nous ne recevons ni crainte ni désir

De cette liberté qui n'a rien à choisir.

Attachés sans relâche à cet ordre sublime,

Vertueux sans mérite et vicieux sans crime ?

Qu'on massacre les rois, qu'on brise les autels,

C'est la faute des dieux et non pas des mortels ?

De toute la vertu sur la terre épandue,

Tout le prix à ces dieux, toute la gloire est due ;

Ils agissent en nous quand nous pensons agir ;

Alors qu'on délibère on ne fait qu'obéir ;

Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite,

Que suivant que d'en haut leur bras la précipite ?

D'un tel aveuglement daignez me dispenser.

Le ciel juste à punir, juste à récompenser,

Pour rendre aux actions leur peine ou leur salaire

Doit nous offrir son aide, et puis nous laisser faire.

Ces vers, les plus pleins de pensée qui soient, où il n'entre que des substantifs et des verbes, où l'abstraction, frappée en formules, devient lumière, sont d'un très^grand poète-philosophe.

Avec le Prologue de la Toison (TOr (1660), nous allons entendre comment, à une heure émouvante de l'histoire, le poète patriote va nous parler de la France.

Sur la pièce elle-même, inutile de s'arrêter longtemps: c'est comme Andromède, une pièce à machines, une féerie, où sont mis à la scène les amours de Médée et de Jason avant les événements qui ont fait, en 1635, le sujet de la première tragédie de Corneille. Ce qu'on trouvera ici, c'est, à l'arrivée de Jason, chef des Argonautes venus en Colchide afin d'enlever la Toison fameuse, la passion inspirée par le héros à la fdle du roi TÏltès, passion coinbattue par son amour filial, excitée par la venue d'une rivale, Hypsipyle, triomphante enfin dans le cœur de la magicienne dont les enchantements assurent la victoire de Jason, pour lequel, emportant la Toison convoitée, elle abandonne son pays et son père. Dans les Desseins, c'està-dire dans le programme analytique et descriptif destiné à être distribué aux spectateurs, Corneille nous dit de sa pièce : « Je la nommerais la plus belle des miennes si la pompe des vers y répondait à la dignité du spectacle. L'œil y découvrira des beautés que la plume est incapable d'exprimer. » Et ce sont pourtant ces beautés visibles que, ébloui lui-même, il s'efforce de décrire : le jardin aux statues de marbre, aux jets d'eau dans les bassins, aux allées d'orangers, aux arcades de fleurs ; la rivière du Phase avec ses cataractes, ses tritons, ses sirènes, et où s avance Hypsipyle dans sa conque de nacre et de corail ; le palais d'or et de jaspe que Médée, d'un coup de baguette, change en un palais d'horreur plein de tigres, de panthères et de rhinocéros ; le désert où

elle prépare ses enchantements ; la forêt au-dessus de laquelle, dans les nues, se livrera le combat pour la Toison ; enfin le palais du Soleil, l'apothéose !... ^Quelle troupe aurait pu songer à de pareilles dépenses ? Aucune. Ce fut un Mécène normand qui s'en chargea, après avoir commandé la pièce à Corneille : le marquis de Sourdéac, un des plus fieffés originaux dont Tallemant nous parle en son chapitre des Extravagants, ^visionnaires, fantasques et bizarres. A Paris, il lui arrivait de monter en croupe sur le cheval de bronze de Henri IV pour surveiller ses valets qui rossaient les passants du Pont-Neuf. A la campagne, il se faisait, en manière d'exercice, « courre comme un cerf » par ses paysans. Il se reposait en se livrant à la serrurerie, à la menuiserie et à la mécanique, où il excellait. Ce fut là, dans son château du Neufbourg en Normandie, qu'il travailla de ses mains aux sièges et aux galeries que l'on construisit pour le théâtre où devait être jouée la Toison d'Or ' il dépensa dix mille écus pour le reste ; et au commencement de l'hiver de 1660, devant toute la noblesse de la province, pendant un mois hébergée, la troupe du Marais, hospitalisée aussi, vint donner les représentations de la tragédie cornélienne. Après quoi Sourdéac, regagnant son hôtel de la rue Garancière, — ^il existe toujours — offrit généreusement aux comédiens tout le matériel, les décors, les machines, les costumes ; et la pièce put de la sorte poursuivre à Paris, sur la scène de la rue Vieille-du-Temple, une carrière qui fut longue et fructueuse !

Mais arrivons au Prologue. Pour en comprendre la grandeur, le courage, en même temps que la beauté, voici ce qu'il faut savoir. Vous vous rappelez comment, en 1650, dans celui à' Andromède, devant Louis XIV enfant, le poète saluait l'aurore du règne, peu après les glorieux traités de Westphalie que seule, au dernier moment, l'Espagne n'avait pas voulu signer f^-pôrant profiter contre nnii<f des désordres de

la Fronde. Dix ans ont passé depuis, au cours desquels on a dû en effet, même la Fronde une fois vaincue, lutter contre les Espagnols, et cela sur notre propre territoire, des Ardennes aux Flandres, de l'Escaut à la Marne. Dix ans de guerres, encore presque civiles puisque Turenne, à la tête de nos armées, y lutte contre Condé qui a passé à l'ennemi et qui se couvre de honte aux lieux même- qui l'avaient vu se couvrir de gloire. Dix ans de ravages ; et ce ne sont point seulement les troupes étrangères qui pillent, qui ruinent nos cités et nos campagnes, mais nos propres troupes sans ordre ni discipline, ramassis où, aux soldats de vocation héroïque, se mêlent les mercenaires vendus au dernier enchérisseur et les malandrins que recrutent, par la tromperie, la dépravation ou la violence, les racoleurs du quai de la Ferraille et de tous les mauvais lieux du ruyaume: rien, dans ces armées, qui ressemble à une entière émanation de l'âme française, rien qui soit, comme à présent, la France elle-même, en armes, debout pour un idéal commun à tous ses enfants. Et la misère est telle, après ces dix années, que même aux environs de la capitale, et même beaucoup plus loin des frontières, c'est la famine, et qu'on y voit les pauvres disputer aux chiens les bêtes jetées à la voirie, sans qu'y puissent presque rien les faibles secours péniblement obtenus et répartis par l'immense charité de Vincent de Paul. Et cela aurait pu durer encore, si Mazarin, revenu à la tradition de Richelieu, ne s'était décidé à une alliance protestante, à celle des Anglais de Crom-\vell. Alors seulement, après la bataille des Dunes (1658), l'Espagne se reconnaît vaincue ; en 1659, Mazarin et don Luis de Haro se rencontrent sur la Bidassoa, dans l'Ile de la Conférence, et signent le traité des Pyrénées qui nous laisse l'Artois, le Roussillon et la Cerdagne ; et en 1660, en gage de réconciliation et d'amitié, Louis XIV épouse l'infante Marie -Thérèse, la fille de Philippe IV, avec l'espoir d'assurer un jour à sa dynastie une se-

conde couronne. ■ — Et voilà ce que célèbre, cette année-là, au château du Neufbourg, devant la noblesse normande, et que célébrera ensuite au Marais, devant le jeune couple royal, la reine-mère, la Cour, et notamment tous les nouveaux chevaliers du Saint-Esprit, l'admirable Prologue de la Toison d'Or.

Cette fois, sont-ce de seules flatteries, naturelles en la circonstance, que va faire entendre Corneille ? Oh ! non ; et déjà en quelles graves pensées, quand se lèvera la toile, le premier décor va plonger l'aviditoire ! « L'ouverture du théâtre fait voir un pays ruiné par les guerres et terminé dans son enfoncement par une ville qui n'est pas mieux traitée ; ce qui marque le pitoyable état où la France était réduite avant cette faveur du ciel, qu'elle a si longtemps souhaitée... » Et sur ces ruines, dialoguent ainsi la France et la Victoire :

La France.

Doux charme des héros, immortelle Victoire, Aine de leur vaillance et source de leur gloire, Vous qu'on fait si volage et qu'on voit toutefois Si constante à me suivre, et si ferme en ce choix, Ne vous offensez pas si j'arrose de larmes Cette illustre union qu'ont avec vous nos armes, Et si vos faveurs même obstinent mes soupirs A pousser vers la paix mes plus ardents désirs. Vous faites qu'on m'estime aux deux bouts de la terre, Vous faites qu'on m'y craint ; mais il vous faut la guerre, Et quand je vois quel prix me coûtent vos lauriers, J'en vois avec chagrin couronner mes guerriers.

La Victoire.

Je ne me repens pas, incomparable France, De vous avoir sui^^e avec tant de constance : Mais j'altendais de vous d'autres remerciements. Je vous prépare encor mêmes attachements ; Vous lassez-vous de moi qui vous comble de gloire, De moi qui de vos fils assure la mémoire, Qui fais marcher partout l'effroi devant leurs pas ?

La France.

Ah ! Victoire, pour fils n'ai-je que des soldats ? La gloire qui les couvre, à moi-même funeste, Sous nos plus beaux succès fait trembler tout le reste ; Ils ne vont aux combats que pour me protéger, Ils n'en sortent vainqueurs que pour me ravager. S'ils renversent des murs, s'ils gagnent des batailles, Ils prennent droit par là de ronger mes entrailles ; Leur retour me punit de mon trop de bonheur. Et mes bras triomphants me déchirent le cœur. A vaincre tant de fois mes forces s'affaiblissent ; L'Etat est florissant, mais les peuples gémissent ; Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits, Et la gloire du trône accable les sujets.

Vers si audacieux que, au siècle suivant, lorsque Campistron, les croyant oubliés, les introduira dans son Tiridate, ils seront aussitôt interdits parla police. Louis XIV, lui, veut bien les entendre, et ceux, non moins hardis, où le généreux poète associe d'ailleurs son roi au sentiment qui remplit son âme et qu'il a respiré, dirait-on, sur le Vieux-Marché où la Pucelle expira : « la grande pitié du royaume de France ».

La grande pitié, mais aussi la grande fierté. Dans le ciel qui s'ouvre apparaît le dieu Mars : France ingrate, dit-il, tu veux la Paix, et pourtant.

Encore un lustre ou deux, et sous tes destinées J'aurais rangé le sort des têtes couronnées ; Ton État n'aurait eu pour bornes que ton choix ; Et tu devais tenir pour assuré présage. Voyant toute l'Europe apprendre ton langage, Que toute cette Europe allait prendre tes lois.

Du reste, il ne retirera point la victoire à la France :

J'en veux bien faire encor ta compagne éternelle, Mais sache que je la rappelle Si tu cesses d'en bien user.

Et Corneille nous dira bientôt ce que c'est pour lui que le bon usage de la victoire. Le Prologue continue

de se dérouler en allégories somptueuses qui sont exactement à notre poésie ce que sont à notre peinture, avec leur mélange de personnifications mythologiques et d'attributs modernes, les grandes compositions décoratives de Charles Le Brun sur les plafonds du palais de Versailles. Un changement à vue nous a maintenant transportés dans la demeure du Dieu de la Guerre, que soutiennent des colonnes faites de canons, ayant pour base des mortiers et des boulets pour chapiteaux ; et nous y voyons, entre la Discorde et l'Envie qui l'ont chargée de chaînes, la Paix. Mais voici descendre des nuages, entre des AiTfiours ailés, un jeune guerrier blond portant en la main droite un dard semé de lis et de roses, et en la gauche, peint sur son bouclier, le portrait de la Reine : c'est le dieu Hyménée. A son aspect l'Envie et la Discorde trébuchent aux Enfers ; les chaînes de la paix se brisent et tombent; un chœur de musique s'élève et, quand il s'est tu, la France adresse une invocation d'amour à la déesse délivrée :

Adorable souhait des peuples gémissants... Protectrice des arts, mère des beavix loisirs...

A ce spectacle, la Victoire fait un pas pour se retirer ; en disant :

Cependant, la Victoire est inutile ici : Puisque la Paix y règne, il faut qu'elle s'exile.

Et c'est alors que la Paix la retient par ces admirables vers, où se trouve toute la pensée de Corneille:

Non, Victoire, avec moi tu n'es pas inutile. Si la France en repos n'a plus à t'employer, Du moins à ses amis elle peut t'envoyer. D'ailleurs, mon plus grand calme aime l'inquiétude Des combats de prudence et des combats d'étude ; TI ouvre un champ plus large à ces guerres d'esprits, Tous les peuples sans cesse en disputent le prix. Et comme il faut monter à la plus haute gloire, Il est bon que la France ait toujours la Victoire.

Programme généreux, où rien ne manque : d'aborçl la victoire dans la guerre, pour assurer la paix; puis, dans la paix assurée, les victoires de l'esprit remportées parmi l'heureuse concurrence de tous les peuples ; mais aussi, au premier et légitime appel de l'un d'eux, la guerre encore, pour la commune victoire de la France et de quiconque aura mérité de voir sa cause par elle adoptée et servie. Oh ! ce ne sont point là, comme vous voyez, des vers de courtisan : ce sont des vers de citoyen, de patriote, et d'un philosophe à qui est clairement apparue notre permanente mission dans l'Histoire, à la îois civilisatrice, protectrice et libératrice. Pour la remplir. Corneille compte sur ce roi de vingt-deux ans qui, le jour où il vient entendre ces leçons du Prologue de la Toison d'Or, au lendemain de la mort de Mazarin, a déjà pris en mains les rênes du gouvernement, qu'il entend ne plus laisser tenir à personne, et qui, lorsque après trois années de repos il rentrera en guerre, ne le fera d'abord que pour « envoyer la victoire à ses amis » : une armée avec Coligny, qui, près du bourg hongrois de Saint- Gothard, déterminera l'arrêt de l'invasion turque ; une armée avec Schomberg qui affernaira l'indépendance du Portugal ; une armée encore, dont sera un gendre de Corneille, qui aidera les Vénitiens à défendre contre les Ottomans l'île de Candie ; une flotte enfin, avec Beaufort, pour protéger, contre les Barbaresques, les nations riveraines de la Méditerranée qui ont appelé la France à leur aide. Tout cela en cette année 1664 où, à Versailles, au cours de la fameuse fête des Plaisirs de Vile enchantée, le jeune monarque, paraissant dans un carrousel, sous le costume de Roger, le héros de la Jérusalem délivrée du Tasse, a vraiment le droit de dire au nom de son personnage qui ne fait qu'un avec lui-même :

De ce coeur généreux c'est l'ordinaire emploi D'agir plus volontiers pour autrui que pour soi :

Là principalement, sa force est occupée ; Il eiïace l'éclat des héros anciens, N'a que l'honneur pour guide, et ne tire l'épée Que pour des intérêts qui ne sont pas les siens.

Ces vers, tout cornéliens d'ailleurs, qu'un poète lui met dans la bouche, s'ils ne sont pas de Corneille, sont d'un de ses amis normands, d'Isaac de Benserade ; mais Corneille lui-même, dans son Poème sur les Victoires du Roi, célébrera un jour ces guerres d'assistance désintéressée que conseillait son Prologue : et, quand ce sera pour achever l'unité française que Louis XIV tirera l'épée et se mettra en personne à la tête de ses troupes. Corneille encore, presque à chacune des stations glorieuses, aux retours des campagnes de Franche-Comté, de Hollande ou de Flandre, écrira des poèmes trop peu connus, souvent dignes, au moins par endroits, de. sa plus belle époque, et qui feront de lui, hors du théâtre, ce qu'il continuera d'être plus d'iine fois au théâtre même : le poète national et royal entre tous les poètes du grand règne, le poète français par excellence.

A la veille des représentations de la Toison d'Or, Corneille avait enfin publié l'édition revisée de ses pièces, à lacpielle il travaillait depuis si longtemps, la ])remière où se trouvent, outre les Examens, les trois Discours qui traitent De Vutilité et des Parties du Poème dramatique, de la Tragédie, des Trois unités, et qu'il présente en ces termes tout modestes : « Je hasarderai quelque chose sur cinquante ans de travail sur la scène, et en dirai mes pensées tout simplement, sans esprit de contestation qui in'engage à les soutenir, et sans prétendre que personne renonce en ma faveur à celles qu'il en aura conçues. »

L'esprit de contestation n'est pas si absent qu'il le dit, ou plutôt ne l'est qu'en apparence, car, dans une lettre à l'abbé de Pure, il confesse : « Bien que je contredise quelquefois M. d'Aubignac et Messieurs de l'Académie, je ne 1-es nomme jamais et ne parle non plus d'eux que s'ils n'avaient point parlé de moi, » L'Académie n'avait pas à s'en émouvoir : vingtquatre ans s'étaient passés depuis que, dans ses Sentiments sur le Cid, elle avait discuté une de ses œuvres ; mais l'abbé d'Aubignac ne pardonna jamais à Corneille de ne l'avoir pas même une fois nominé à côté d'Aristote, lui qui, auteur dramatique raté, sifflé, grotesque, prétendait néanmoins connaître, mieux encore que IcStagyrite ne les avait connues, les règles à suivre pour triompher sur la scène ; et il consacrera aux prochaines pièces du poète deux Dissertations pleines des plus grossières injures. Il me fallait bien nommer ce cuistre dont le nom, pour sa honte, doit rester attaché à celui de Corneille. Dans l'édition in-folio du Théâtre (1664), en face du magnifique portrait dessiné d'après nature par Paillet et gravé par Vallet, il y a un frontispice des mêmes artistes, où l'on voit la Muse de la Tragédie et celle de la Comédie couronnant de lauriers un buste du maître, Melpomène y foulant sous son pied droit l'Envie renversée. Des contemporains prétendirent que le visage de l'Envie avait les traits de d'Aubignac ; il n'en était rien, paraît-il, mais l'essentiel est qu'on ait cru les y reconnaître.

La première pièce que Corneille va maintenant écrire, et contre laquelle s'acharnera le venimeux abbé, est précisément la plus belle des tragédies qu'il nous reste à étudier, Sertorius. Elle approche des chefsd'œuvre ; mais si elle ne s'y égale point, elle est sans doute l'ouvrage qui montre le mieux tout ce qui peut résulter à la fois de grandeur et de froideur d'une certaine conception que nous avons vue peu à peu s'emparer de l'esprit de Corneille, et à laquelle il vient

justement de donner, dans le premier de ses trois Discours, cette formule :

La dignité de la tragédie demande quelque grand intérêt d'État, ou quelque passion plus noble et plus mâle que l'amour, telles que sont l'ambition et la vengeance, et veut donner à craindre des malheurs plus grands que la perte d'une maîtresse. Il est à propos d'y mêler l'amour, parce qu'il a toujours beaucoup d'agrément et peut servir de fondement à ces intérêts et à ces autres passions dont je parle ; mais il faut qu'il se contente du second rang dans le poème et lui laisse le premier.

Corneille ne subordonnait pas ainsi l'amour dans le Cid : c'est à la séparation possible d'une maîtresse et d'un amant qu'il y attachait surtout notre émotion, confondue avec celle de Chiinène et de Rodrigue. Et dans Polyeucte, c'est à l'amour aussi que, jusqu'à la dernière ininute, nous avons été surtout attachés, à cet amour qui sert d'instrument à la grâce même pour détourner Pauline de Sévère, pour la hausser jusqu'à Polyeucte, pour la faire monter enfin jusqu'à ce ciel où elle entend Polyeucte qui « l'appelle , où elle « le voit qui lui tend les bras ». Maintenant, en réalité, l'amour ne sert plus de fondement à ces passions ou à ces iatérêts supérieurs, il n'est plus là que pour les agrémenter ; et Corneille se trompe en croyant qu'il les agrémente, car ils ne sont plus harmonieusement édifiés sur lui, mais lui sont péniblement juxtaposés.

Comment il a procédé pour Sertorius, il nous l'explique lui-même. Il convient d'abord que c'est « la politique », avec « ses raisonnements », qui « fait l'âme de cette tragédie », et que, pour cela, le sujet fourni par l'histoire était très simple. Les événements historiques servant d'armature à la pièce se réduisent à ceci en effet : à la. mort de Marins, chef du parti populaire, vaincu par Sylla, chef du parti aristocratique, Sertorius, ancien lieutenant du vaincu, est

passé en Espagne pour soulever contre le vainqueur, devenu le maître absolu dans Rome, les peuples de la péninsule, où il a établi, avec l'aide de Perpenna.une sorte de république indépendante. Il est en passe d'y dominer quand, d'une part, Sylla envoie contre lui Pompée, quand, d'autre part, Perpenna, jaloux de son pouvoir et voulant le supplanter, l'assassine. Mais Perpenna est incapable de soutenir la lutte ; il est bientôt battu et pris par Pompée, auquel il remet, pensant que cette lâcheté lui vaudra son pardon, des lettres d'aristocrates romains qui rappelaient Sertorius en Italie pour y renverser Sylla. Pompée refuse de lire ces lettres, les brûle et fait mettre à mort le vil délateur.

Cette solution d'une crise par la magnanimité devait tout naturellement plaire à Corneille, qui l'aurait sans doute inventée si les historiens ne la lui avaient pas offerte ; et il n'eut rien à y changer pour qu'elle devînt le généreux dénouement de sa tragédie. Mais un tel sujet ne présentait aucun personnage de femme ; c'est pourquoi, dira le poète, «j'ai été obligé de recourir à l'invention pour en introduire deux, assez compatibles l'une et l'autre avec les vérités historiques à qui je me suis attaché ». L'une a existé, c'est Aristie, première femme de Pompée, que celui-ci répudia pour épouser par ambition Emilie, parente du tout-puissant Sylla ; et Corneille suppose seulement qu'Aristie est .passée en Espagne, avec les fameuses lettres, pour promettre à Sertorius, contre le dictateur qui a été la cause de sa répudiation, l'appui des principales familles romaines. " L'autre femme », ajoute Corneille, « est une pure idée de mon esprit, mais qui ne laisse pas d'avoir aussi quelque fondement dans l'histoire. » C'est Viriate, reine de Lusitanie, descendante supposée de ce Viriatus qui autrefois défendit l'Espagne contre les Romains. Vous devinez combien, maintenant, il sera facile à un poète rompu au métier du théâtre, d'engager et de nouer,

de brouiller et de débrouiller des intrigues d'amour entre ces deux femmes et ces trois hommes, sur la trame des données authentiques ; mais c'est précisément cette trop ingénieuse tissure qui sera le plus grave défaut de la pièce, dont presque toutes les beautés supérieures seront celles uniquement inspirées à Corneille par son sens génial de la philosophie politique et de l'histoire.

Sous ce rapport, le point culminant est atteint dans la scène fameuse qui ouvre le troisième acte : l'entrevue, au cours d'un armistice, entre Sertorius et Pompée. Pendant deux cent cinquante vers, on reste frappé d'admiration, rien qu'à suivre, toute action théâtrale étant suspendue, les développements et enchaînements d'un dialogue où sont affrontés, dans leurs caractères et dans leurs doctrines, deux généraux, deux hommes d'Etat, deux Romains. Et il est visible du reste que, autant que Pompée et Sertorius au VII® siècle de Rome, les deux interlocuteurs sont, aux jours troublés de la Fronde, quand les plus grands des Français pouvaient hésiter sur leur devoir, Condé en face de Turenne. « Où donc Corneille a-t-il appris l'art de la guerre ? » demandait Turenne en écoutant cette scène, surpris de l'extrême propriété des termes militaires et des indications stratégiques. Où donc, aurait-on pu aussi bien se demander, avait-il pu apprendre l'art de cette diplomatie subtile, de ces savantes précautions oratoires, de cette courtoisie raffinée, de cette ironie transcendante, que traversent soudain, — lorsque chacun des adversaires, cessant de se surveiller, s'abandonne simplement à sa passion de ce qu'il croit être l'intérêt public, — une si sincère et si chaude éloquence venue tout droit de son cœur ?

Pompée

Une seconde fois, n'est-il aucune voie

Par où je puisse à Rome emporter quelque joie ?

Elle serait extrême à trouver les moyens

De rendre un si grand homme à ses concitoyens.

Il est doux de revoir les murs de la patrie :

C'est elle par ma voix, Seigneur, qui vous en prie ;

C'est Rome...

Sertorius Le séjour de votre potentat.

Qui n'a que ses fureurs pour maximes d'Etat ? Je n'appelle plus Rome un enclos de murailles Que ses proscriptions comblent de funérailles : Ces murs, dont le destin fut autrefois si beau, N'en sont que la prison, ou plutôt le tombeau ; Mais pour revivre ailleurs en sa première force. Avec les faux Romains elle a fait plein divorce ; Et comme autour de moi j'ai tous ses vrais appuis, Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis. Parlons pourtant d'accord. Je ne sais qu'une voie. Qui puisse avec honneur vous donner cette joie : Unissons-nous ensemble, et le tyran est bas ; Rome à ce grand dessein ouvrira tous ses bras, Ainsi nous ferons voir l'amour de la patrie Pour qui vont les grands cœurs jusqu'à l'idolâtrie.

Quelles leçons, et en quels vers, pour ce temps-là, pour aujourd'hui, pour demain ! Pourquoi faut-il qu'à la fin d'une scène dont aucune littérature dramatique ne possède l'équivalent, nous apprenions que Pompée n'a pas sollicité l'entrevue dans le seul espoir de rattacher Sertorius à l'unité romaine, m.ais afin d'essayer de reprendre son ancienne femme, Aristie, qu'il aime encore, bien qu'il en ait pris une nouvelle à Rome ! Pourquoi faut-il aussi que Sertorius, pendant deux actes, ait songé à épouser par politique cette même Aristie qu'il n'aime point, et dont il n'est pas aimé bien qu'elle soit disposée à lui accorder sa main par vengeance, au lieu de ne penser qu'à cette reine Viriate qu'il adore sans que d'ailleurs, elle non plus, le paye véritablement de retour, quoique désireuse, elle aussi, par admiration et ambition, de devenir sa femme ? Ajoutez à cela que cette même Viriate est

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également aimée de Perpenna ; si bien que, par une symétrie poussée jusqu'à ses extrêmes limites, chacune des deux héroïnes, Viriate et Aristie,est tiraillée entre deux hommes, tandis que chacun des deux héros, Sertorius et Pompée, est tiraillé entre deux femmes ? Que dis-je, il n'est pas jusqu'à cette personne invisible et restée à Rome, Emilie qui, de l'aveu de Pompée lui-même, ne soit aussi tiraillée entre lui et son premier époux, un certain Glabrion, qu'elle a continué de chérir, comme Pompée a continué de chérir sa première épouse !... Que toute cette complication, que tous ces êtres de qui le cerveau se dispute si artificiellement avec le cœur, glaceraient le drame, si, après que Sertorius a trop longtemps balancé entre ces deux abstractions, Aristie, symbole de Rome, et Viriate symbole de l'Espagne, il ne devenait enfin, de personnage trop abstrait qu'il était luimême, un simple vieil homme à cheveux blancs qui souffre d'aimer une trop belle et trop jeune femme, et qui prononce les vers douloureux que j'ai cités plus haut, d'autres encore, où nous savons que ce n'est plus le cerveau, mais le propre cœur de Corneille qui s'exprime !

Ce n'est pas, d'ailleurs, dans le seul rôle de Sertorius que nous trouvons des traces de son persistant amour d'automne : Corneille a voulu que Viriate aussi en allât porter à sa chère du Parc un évident souvenir, avec sa résignation à n'être pas aimé comme un jeune homme, et son désir de l'être du moins... comme un grand homme. Et pour qu'elle ne pût s'y tromper, il y a rappelé de très près, et au besoin textuellement, dans une scène entre la reine de Lusitanie et Thamire sa confidente, les vers qu'il adressait naguère à Marquise. Il lui disait, quand elle allait partir :

... Je sais que les années Laissent peu de mérite aux âmes les mieux nées.,.

Et que d'un front ridé les replis jaunissants Mêlent un triste charme aux plus dignes encens.

Thamire dit à Viriate :

Il est assez nouveau qu'un homme de son âge Ait des charmes si forts pour un jeune courage, Et que d'un front ridé les replis jaunissants Trouvent l'heureux secret de captiver les sens.

Corneille disait à Marquise :

Je connais mes défauts, mais après tout, je pense Etre pour vous encore un captif d'importance, Car vous aimez la gloire et vous savez quun roi Ne vous en peut jamais assurer tant que moi.

Viriate répond à Taniire :

Ce ne sont pas les sens que mon amour consulte. Il hait des passions l'impétueux tumulte, Et son feu, que j'attache au soin de ma grandeur Dédaigne tout mélange avec sa folle ardeur... J'aime en lui ces cheveux tout couverts de lauriers... L'amour de la vertu n'a jamais d'yeux pour l'âge : Le mérite a toujours des charmes éclatants, Et quiconque peut tout est aimable en tout temps.

Et ce sont de plus, pour finir, les mêmes mots, les mêmes rimes — vous vous en êtes aperçus avant moi ■ — que dans les Stances fameuses :

Cependant j'ai quelques charmes Qui sont assez éclatants Pour n'avoir point trop d'alarmes De ces ravages du temps...

Le rêve de Corneille, très chimérique, mais très pur et très fier, continue... Ce passage écarté, où les sentiments intimes du poète ont fait irruption, Viriate redevient un symbole, comme tous les autres personnages. N'importe : il y a partout répandu, dans cette belle œuvre, un air de grandeur qui arrive presque à suppléer la vie, à colorer l'abstraction, à

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échauffer le marbre et le bronze, et notamment, à presque animer cette imposante figure de Viriate que nous souffrons, certes, de ne pas sentir assez femme, mais que nous admirons, néanmoins, d'être une si altière image de l'orgueil et de l'indépendance de sa patrie ; ainsi, lorsqu'à Sertorius, qui lui parle de ménager les intérêts de Rome, on l'entendra répondre :

Et que m'importe à moi si Rome souffre ou non ?

Quand j'aurai de ses maux effacé l'infamie,

J'en obtiendrai poui' fruit le nom de son amie !

Je vous verrai, consul, m'en apporter les lois,

Et m'abaisser vous-même au rang des autres rois !

Si vous m'aimez, Seigneur, nos mers et nos montagnes

Doivent borner vos vœux, ainsi que nos Espagnes :

INous pouvons nous y faire un assez beau destin.

Sans chercher d'autre gloire au pied de l'Aventin.

Affranchissons le Tage et laissons faire au Tibre.

La liberté n'est rien quand tout le monde est libre ;

Mais il est beau de l'être, et voir tout l'univers

Soupirer sous le joug et gémir dans les fers ;

Il est beau d'étaler cette prérogative

Aux yeux du Rhône esclave et de Rome captive.

Et de voir envier aux peuples abattus

Ce respect que le sort garde pour les vertus.

De tels mouvements, de telles splendeurs emportent toutes les résistances. Jamais la langue de Corneille n'a été plus robuste et plus sonore que dans Sertorius : c'est ce que d'Aubignac appelle « le galimatias, lès dictions impropres, les bassesses et autres mauvaises façons de parler de M. Corneille ». Il aurait voulu les relever toutes, mais, dit-il « je m'en suis rebuté par le nombre, qui m'a lassé l'esprit ». Et il plaint de tout son cœur le parterre qui ne laisse pas d'éclater en applaudissements pour de pareilles choses. La bonne âme !

Sertorius triomphe en effet, d'abord au Marais, à la fin de février 1662, puis à l'hôtel de Bourgogne, où il passe presque tout de suite, par une entente probable entre les deux théâtres, car le Marais rejoue aussitôt la Toison dJ'Or, pour remplacer la pièce nouvelle ; et dès que, quelques mois plus tard, Sertorius sera imprimé, la troupe du Palais Royal, celle de Molière, s'en emparera à son tour. Jugez si la fièvre dramatique a repris, plus que jamais. Corneille ! Une très curieuse lettre qu'il écrit, le 25 avril, à l'abbé de Pure, en est toute pleine ; il y parle des trois théâtres, en homme qui entend bien travailler pour les trois, et qui voudrait qu'aucun ne périclitât, en attendant qu'il lui redonne de l'ouvrage. Et quel affectueux intérêt il porte à ses actrices ! « L'estime et l'amitié que j'ai depuis quelque temps pour M^^^ Marotte me fait vous avoir une obligation très singulière de la joie que vous m'avez donnée en m'apprenant son succès et les merveilles de son début. Je l'avais vue représenter ici Amalasante, et en avais conçu une assez haute opinion pour en dire beaucoup de bien à M. de Guise quand il fut question, à la mi-carême, de la faire entrer au Marais ; mais ce que vous m'en mandez passe mes plus douces espérances... » M^^® Marotte, c'est la très jolie nièce de M^^^ Beaupré, de « l'excellente comédienne qui a joué dans les commencements de la réputation de M. Corneille, » dit Segrais. Ce sont donc des souvenirs de jeunesse que ce jeune visage et ce jeune talent évoquent dans la mémoire du poète ; et en attendant qu'il puisse donner des rôles à M^^^ Marotte, il voudrait que le bon abbé de Pure lui en fît donner par des confrères, «MM. Boyer et Quinault, puisqu'ils sont convaincus de son mérite ». Sa prochaine pièce, à lui, sera plutôt pour l'Hôtel, où, en ce moment, M^^^ des Œillets joue la reine Viriate dans ce Sertorius dont il lui avait, dès l'année précédente, communiqué le manuscrit inachevé encore, tant il fait cas de son jugement, tant il a, pour elle aussi,

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d'estime et d'amitié. Mais veiller, de Rouen, à tout icla, n'est guère facile ; aussi n'est-on pas étonné de lire, à la fin de la' lettre : « Le déménagement que je prépare pour me transporter à Paris me donne tant d'affaires que je ne sais si j'aurai assez de liberté d'esprit pour mettre quelque chose cette année sur le théâtre. »

Voilà donc enfin prise la résolution, tant de fois retardée pour des raisons de famille, de quitter la ville natale. C'est que la situation a beaucoup changé. Des êtres chers au poète ont disparu : son frère Antoine est mort, en 1657, dans sa cure de Fréville ; l'année suivante il avait perdu sa mère. Les enfants, dont l'éducation retenait les parents au foyer rouennais, ont grandi et se dispersent : Marie, la fille aînée, a épousé, en 1661, au pays d'Alençon, un jeune officier, Félix Guénebaud de Bois-Lecomte, sieur du Buat : c'est lui qui, en 1668, ira mourir en Crète, au siège de Candie ; et c'est du mariage de sa veuve avec Jacques de Farcy que sortira, juste cent ans plus tard, Charlotte Corday. Corneille a eu deux autres filles, Marie-Madeleine et Marguerite, et quatre fils. Marie -Madeleine ne se mariera point ; elle suivra partout ses parents, à qui elle survivra. En 1662, Marguerite, attirée par le cloître, a déjà pris l'habit de religieuse de chœur dans l'ordre sévère des Dominicaines, au couvent du faubourg Cauchoise où elle a été élevée ; et quand elle fera profession, sous le nom de sœur de la Sainte-Trinité, Corneille lui constituera une rente de trois cents livres tournois assignée sur tous ses biens et spécialement ' sur sa ferme de Petit-Couronne, « pour seconder la sainte intention qu'avait sa fille de quitter le monde ,, et désirant qu'elle ne fût pas à charge au dit couvent qui n'était pas suffisamment doté »,

Les quatre fils ont été instruits, comme leur père, au collège de Rouen. Les deux premiers se destinent à rptat militaire, et déjà le second; dont le prénom

est ignoré, se trouve à Paris où, en attendant l'âge d'être soldat, il est entré, il y a une année, sur la recommandation de Chapelain, chez la duchesse de Nemours, fille du duc de Longueville, en qualité de page. L'aîné qui s'appelle Pierre, comme tous les aînés de la famille, fait dans quelque régiment, en qualité de cadet, son apprentissage d'officier. Le troisième fils, Thomas, qui se destine à l'Eglise, est novice dans un monastère. Quant au quatrième, Charles, il n'a que neuf ans encore, et il va suivre à Paris son père, sa mère, sa sœur Marie-Madeleine. C'est un enfant délicat, que mine une maladie de langueur, et qui n'a guère plus que deux années à vivre. Nous ne saurions rien de lui si son parrain, le P, Charles de la Rue, professeur au collège, ne l'avait pleuré en une très touchante élégie latine où il nous le montre comblé de tous les dons les plus précoces et les plus rares, notamment pour la poésie : « Image de son père, il l'eût égalé, s'il eût vécu », dit le dernier vers :

Et patris fuerat par, si durasset, imago.

Nous ne pouvons que nous en rapporter sur lui au P. de la Rue, comme, sur le jeune Marcellus, à Virgile.

Le 7 octobre 1662, le déménagement des deux maisons de la rue de la Pie étant terminé, — car les deux ménages fraternels ne sauraient partir l'un sans l'autre — Pierre et Thomas « passent procuration à noble homme Pierre Corneille leur cousin, demeurant à Rouen, proche des Feuillants, rue des Bons-Enfants, pour poursuivre en leur absence leurs débiteurs tant pour arrérages de rente et fermages que dettes mobiles, et bailler toutes quittances pour ce nécessaire...» Et voilà les deux familles en routé, vers la capitale.

CORxNEILLE A PARIS. — LA RIVALITÉ AVEC RACINE

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