L'ENFANCE ET LA JEUNESSE. LES PREMIERS VERS
Les Corneille sont originaires de Conches, petite ville de Haute-Normandie, maintenant chef-lieu de canton du département de l'Eure. On y retrouve leur trace depuis 1541 ; c'est une famille de tanneurs. En 1578, un Jeçin Corneille y est marchand-tajmeur encore, mais, à cette date, son aîné, un Pierre Corneille — ^tous les aînés, dans cette famille, reçoivent le prénom de Pierre, — ^ s'est établi à Rouen, et voilà com.mencée par lui la lignée de magistrats que continuera le poète. Cet « honorable homme Pierre Corneille », comme le qualifient les actes du tabellionnage, est alors, en effet, commis au greffe du Parlement de Rouen et il deviendra conseiller référendaire de sa chancellerie. Il habite, et ses descendants, pendant un siècle, habiteront, paroisse Saint-Sauveur, une maison de la rue de la Pie qu'il achètera en 1584 avec plusieurs maisons voisines. En 1570, il a épousé Barbe Houël, fille d'un greffier criminel au Parlement qui est aussi un paroissien de Saint-Sauveur. De ce mariage naîtront huit enfants — cinq fils et trois filles. Des cinq fils, l'un, Antoine, sera prêtre, un autre, François, procureur au Parlement de Rouen ;
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mais celui qui nous intéresse, c'est l'aîné, Pierre, le père du poète. Licencié es lois, avocat au Parlement, il fut reçu, en 1599, maître particulier des eaux et forets de la vicojnté de Rouen et il épousa, en 1602, Marthe Le Pesant, fille de François Le Pesant, écuyer, bailli de Longueville, dont les deux autres enfants sont, l'un conseiller du roi et maître ordinaire de ses comptes en Psorniandie, l'autre conseiller, notaire et secrétaire du roi : c'est donc une alliance entre deux ianiilles de judicature.
Aussitôt que marié, le maître des eaux et forêts alla habiter avec sa jeune épouse l'une des maisons de la rue de la Pie, qui lui était échue en partage ; et c'est là que vint au monde, le 6 juin 1606, leur premier enfant, Pierre Corneille, celui qu'on appellera le grand, '< non seulement » selon le mot fajneux de Voltaire, « pour le distinguer de son frère, mais du reste des hommes ». Il fut baptisé trois jours après dans cette église Saint -Sauveur, qui est. nous le savom:. la paroisse de ses ancêtres, tant paternels que maternels. 11 aura quatre sœurs, dont, ej' 1623, Marthe, la future mère de Fontenelle, et trois frères, dont, en 1625, Thomas, le futur auteur de Timocrate et d'Ariane. Belle fécondité normande dont il continuera, d'ailleurs, avec ses sept enfants, la tradition.
C'est une cité spjendide que Rouen au siècle de Corneille. Gomboust, qui alors dressa le plan de la ville et en décrivit les « antiquités et singularités », déclare que « si l'on veut mettre Paris hors de pair et le faire passer pour un monde, Rouen doit passer pour la première ville du royaume ». Et une vue, datée de 1620, qu'il joint à son ouvrage, nous montre Rouen tel que Corneille, à quatorze ans. l'apercevait du haut de la côte Sainte-Catherine, avec son enceinte continue, ses treize portes du côté de la Seine et ses cinq portes du côté de la terre, son Pont- Mathilde, dont deux arches sont écroulées et qui marque la limite à laquelle s'arrêtent les grands vais-
PIERRE CORNEILLE il
seaux arrivant de tous les pays du monde ; car, dit, ^'ers le même temps, l'historien Farin : « Les marchands de Rouen sont puissamment riches et les plus hardis des nations à entreprendre de grands voyages et risques sur mer. C'est à eux que Paris est redevable (le la plupart de ses richesses, la Seine les apportant à Rouen qui les communique ensuite par leurs correspondances à cette première ville de l'univers. » Et alors, encore plus qu'au temps de Victor Hugo et du nôtre, — -bien des églises depuis ont été détruites, — Rouen nous apparaît comme
La ville aux cent clochers carillonnant dans l'air,
cent clochers que dominent non seulement la flèche élancée de la cathédrale, mais ses deux tours : la tour Saint-Romain, où battent onze cloches, et la tour de Beurre où, quand seize sonneurs ébranlaient la Georges d'Amboise, on croyait, dit un contemporain, <(ue les pierres allaient se détacher, tandis que le son, porté par le cours de la Seine, « était entendu de huit lieues loin sur la rivière ».
Mais, après avoir dominé du regard l'illustre cité, le plan de Gomboust en main, descendons la côte Sainte-Catherine, longeons — ^ au commencement du xvii^ siècle, bien entendu — les berges de la Seine, puis les quais qui ourlent le mur d'enceinte, jusqu'à la dernière porte vers l'ouest, la porte Saint-Eloi, sur le quai du niême nom, et entrons dans la ville ]>our nous rendre chez les Corneille. Quand, au bout de la rue Saint-Éloi, nous aurons contourné à gauche le Vieux-Palais, — commencé vers 1420 par Henri IV d'Angleterre, démoli à la fin du xviii^ siècle — nous iemonterons la rue du Vieux-Palais et nous ne tarderons pas à trouver, sur notre gauche encore, une rue étroite et courte qui rejoint, à l'autre bout, la rue des Jacobins, près des remparts : c'est la rue de la Pie où, du côté regardant le midi, deux maisons à mlom-
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bages appartiennent à M. Corneille le père, le maître particulier des eaux et forêts. A droite, la plus large mais la plus basse, est celle qui deviendra la propriété de Thomas ; la maison de gauche, avec ses trois étages et son grenier sous pignon, est celle où est né Pierre, dont il héritera, dont il ne se défera qu'une année avant de mourir.
Maison bénie, et dans qiK^l xoisinagt- augu>le 1 En elïet, le point où se réunissent la rue du Vieux-Palais et la rue de la Pie, c'est l'angle sud-ouest de la place du Vieux-Marché : ainsi Corneille est venu au monde à quelques pas de l'endroit où mourut Jeanne d'Arc. Et quand je vous aurai dit plus tard qu'il mourut à Paris, en septembre 1684, rue d'Argenteuil, à quelques pas — l'a-t-on remarqué jamais ? — de cette porte Saint-Honoré où, en septembre 1429, Jeanne descendue presque seule dans le second fossé de l'enceinte, dont elle sondait l'eau de sa lance, reçut un trait qui lui traversa la cuisse et demeura néanmoins, malgré son atroce douleur, pour encourager ses troupes à l'assaut, on trouvera sans doute à cette double coïncidence, rapprochant, lors de son premier et de son dernier jour, le grand poète héroïque et la grande Pucelle, une certaine majesté de poésie.
Mais ce n'est pas tout, et voici que je découvre un autre rapprochement encore, si émouvant, celui-là, que je ne puis me retenir de vous faire part de ma petite découverte. Qu'on m'accorde seulement un crédit de quelques minutes.
En débouchant de la rue de la Pie, sur la place du Vieux-Marché, Corneille rencontrait immédiatement la façade de Saint-Sauveur, modeste église toute entourée de maisons collées à ses flancs et dont les revenus appartenaient à la paroisse. Là seront inhumés son père et sa mère ; là, il sera, dès 1626, marguillier comme l'avait été son père, et, pour l'exercice 1651-1652, trésorier en charge de la fabrique. C'est au nord du chevet de Saint-Sauveur, on le sait.
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que, le jour du supplice de Jeanne, deux échafauds avaient été dressés, l'un pour le cardinal de Winchester et ses prélats anglais ; l'autre pour leurs associés et complices français, et où la condamïiée dut subir d'abord un sermon de maître Nicolas Midy, une des lumières de l'Université de Paris, puis les benoîtes exhortations au repentir de monseigneur l'évêque de Beauvais, Pierre Cauchon. En face, plus au nord, c'est le bûcher, qu'on a fait très haut pour que cela dure longtemps, de quoi le bourreau, plus humain que les juges, « était fort marry et avait grande compassion ». Ici, qu'on me permette la citation de quelques lignes de Michelet. résum.ant les dépositions des témoins oculaires :
« Délaissée ainsi de l'Eglise, elle se remit en toute confiance à Dieu. Elle demanda la croix. Un Anglais lui passa une croix de bois, qu'il fit d'un bâton ; elle ne la reçut pas moins dévotement, elle la baisa et la mit, cette rude croix, sous ses vêtements et sur sa chair. Mais elle aurait voulu la croix de l'église pour la tenir devant ses yeux jusqu'à la mort. Le bon huissier Massieu et frère Isambart firent tant qu'on la lui apporta de la paroisse Saint- Sauveur. Comme elle embrassait cette croix... »
Je m'arrête. La croix de la paroisse Saint-Sauveur, c'est, sans aucun doute, la croix processionnelle au long manche, la seule qu'on pût lui présenter d'en bas sur l'échafaud, puis lui montrer de loin devant le bûcher. Or, maintenant, ouvrez, aux Archives de la Seine-Inférieure, le registre de la paroisse Saint- Sauveur, à l'année de la gestion de Corneille, qui a écrit de sa propre main tout le détail des comptes ; ou plutôt, pour plus de commodité, lisez cette pièce dans le Corneille édité par Marty-Laveaux, où elle tient dix-sept pages en petits caractères. Combien je fus récompensé d'avoir eu la patience d'en tout lire ! Car je ne vous cacherai pas que je ressentis un cou]> au cœur en y apercevant soudain ceci :
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Pour avoir fait raccommoder le bénitier d'argen et le baston de la croix, trente sols \ X X
et plus loin :
Pour un casset de cuir à porter la croix dorée aux processions et pour avoir fait raccommoder lo pupiltre, vingt sols XX
Ainsi, deux cent vingt-deux ans après le supplice, tjui donc prenait soin, à deux reprises, de la croix que Jeanne avait embrassée et vers laquelle s'étaient, à travers la fumée et les flammes, tendus ses derniers regards ? -Corneille.
Cherchez maintenant, dans le Rouen moderne, l'église Saint-SauveuT. deux fois sacrée par Jeanne et par Corneille, vous ne la trouverez plus : c'est d'hier seulement que les Rouennais ont quelque souci de leurs gloires. En 1793, ils y établirent une fabrique de salpêtre, et en 1794 ils la démolirent. Retrouverons-nous du moins, dans la rue de la Pie — à présent rue Pierre Corneille, — la maison natale du poète ? Oui, mais dans quel état ! En vain, le Premier Consul, à qui rien de grand n'était étranger, fit-il enjoindre aux préfets « de rechercher et reconnaître les maisons dans lesquelles des grands hommes ont pris naissance ^> afin qu'elles fussent sauvées ; en vain l'archiviste du district procéda-t-il à l'identification la plus précise du vieux logis encore intact : la municipalité ne se soucia point de son salut, et il continua de passer de mains en mains. En 1804, un propriétaire en « restaura » la façade, que, en 1856, on détruisit par un rescindement de deux mètres, pour élargir la rue. Un toit en croupe remplaça le pignon ; une façade nouvelle et plate, en plâtre sale, remplaça l'ancienne, et, en 1906, lors du troisième centenaire, les pèlerins y purent admirer, entre l'écriteau d'une chambre garnie et'la réclame d'un apéritif, sous cette mirifique enseigne, A Pierre Corneille, un mastro-
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quet ! Que restait -il de la vieille maison ? Rien de visible : les pierres des murs latéraux, les solives des plafonds, enfin la voûte de la cave où, à la place qu'occupaient les tonneaux de cidre et les quartauts de vin du grand tragique, s'alignaient, symboliques et triomphantes, les bonbonnes d'absinthe du Grand Electeur. Et nous ignorerions à jamais la physionomie de la maison de Corneille si, relativement pieux, l'acquéreur de 1804 n'en avait fait faire, avant toute restauration, un dessin minutieux, plusieurs fois gravé, et s'il n'avait offert la porte d'entrée au Musée d'antiquités de Rouen. Elle s'y trouve encore ; allonsy quelquefois, en demandant pardon pour la cité longtemps ingrate, baiser le hevirtoir de fer où s'est posée, tout le long d'une vie glorieuse,
la main qui crayonna L'âme du grand Pompée et l'esprit de Ciuna.
Par bonheur, un autre logis de Corneille, sa maison de campagne, a eu meilleure fortune : rachetée en 1874 par le conseil général de la Seine- Inférieure, elle st devenue un musée cornélien ; et la France possède, a Petit-Couronne, un lieu de pèlerinage qui vaut celui de Stradfort-sur-Avon, dont l'Angleterre a une si juste fierté. Chose étrange, la maison de Corneille et celle de Shakespeare se rassemblent.
Pour l'enfant de santé délicate qu'était, si l'on en croit la tradition, le petit Pierre Corneille, la rue de la Pie, si resserrée, pouvait être un séjour funeste, d'autant que, dans les premières années du xvii^ siècle, la peste faisait à Rouen d'épouvantables ravages. Les écrivains rouennais du temps ont raconté l'horreur de ces nuits où, à la lueur des torches, les charrettes pleines de cadavres traversaient la ville, et de ces journées où, pour vider les rues de tous passants, les serviteurs du danger » criaient : « Fuyez, bonnes gens, voici les habits des morts de la peste qu'on porte à la tour ! » Désireux de fuir cet air empoisonné,
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le maître des eaux et forêts cherchait, dans les parages de la forêt de Rouvray, que la surveillance du domaine royal et l'adjudication des coupes lui rendaient familiers, une maison qui fût en même temps une ferme de quelque rapport, quand un règlement d'afîaires de famille la lui fit justement trouver : en 1608, il achetait de son oncle Pierre Houël, sieur de Valle ville, « une masure, lieu et héritage bâtis d'une maison manante, grange, étable et fournil, contenant une acre ou environ, close de murs et plantée qu'elle est, assise en la paroisse de Petit-Couronne, ladite masure ainsi qu'elle se comporte bornée d'un côté les hoirs Périn Fringot, d'autre côté la mare, d'un bout en pointe la rue et d'autre bout l'entrée de ladite mare ». En outre, dix-neuf autres parcelles,- terres labourables, clos, prés et taillis, ne représentant pas moins de 42 acres, 2 vergées, mesure de Rouen, c'està-dire, en mesures actuelles, à peu près 25 hectares. Si ce n'est que, pour isoler la demeure, on a dû abattre la. construction qui, à droite de la façade, servait d'étable et de grange, elle se présente encore, seulement consolidée avec soin et restaurée avec scrupule, telle qu'elle se présentait au temps de Corneille. Une fois passée la porte charretière de l'enclos, où la pierre du montoir est restée en place, voici, devant la jolie maison normande à pans de bois, le puits à margelle et à poulie dont les yeux de l'enfant cherchèrent à sonder la mystérieuse profondeur ; voici le fournil d'argile où Marthe Corneille cuisait le pain du ménage ; voici la mare indiquée au contrat de vente et où se mirent des saules issus de ceux qui s'y miraient il y a trois siècles. Entrons : au rez-de-chaussée nous retrouverons la salle, la cuisine, avec leurs hautes cheminées à colonnes de briques, et la buanderie ; au premier, les deux chambres et le cabinet de travail où le poète, surtout à partir de 1639. quand, à la mort de son père, il aura hérité de la « maison manante », passera ses étés et burinera tant de vers
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immortels. Pour le moment, ce n'est qu'un petit garçon que ses parents, le plus souvent qu'ils peuvent, amènent là de Rouen, soit en prenant le bateau de Bouille qui part, chaque matin à dix heures, du quai Saint-Éloi, soit en quelque carrosse de louage, par la route qui, du faubourg Saint-Sever, mène à Petit- Couronne entre la sombre verdure des bois et la claire verdure des prairies. Parfois, à deux lieues plus bas rn suivant le cours de la Seine, un peu a\ant la Houille, on va rendre visite à la tante Marie Le Pesant, femme de Thomas du Val, conseiller au Parlement et possesseur du manoir de Moulineaux, non loiji des ruines du château de ce Robert le Diable <lont, en chemin, l'enfant se fait sans doute répéter la terrifiante histoire. Dans la chapelle du manoir de Moulineaux, on voit encore les arines des Le Pesant. Toute cette contrée, en biend'autres endroits, sur les deux rives du fleuve, est pleine du souvenir de Corneille .
Le petit garçon s'est fortifié, il a grandi : le moment est venu de lui faire commencer ses études classiques, au collège des Jésuites, que le cardinal de Bourbon — celui que les ligueurs proclameront un moment comme roi sous le nom de Charles X — avait fondé à Rouen, dans l'hôtel du Grand-Maulé\ rier, à la fin du xvî^ siècle. La maison est si florissante qu'elle comptait déjà seize cents élèves en 1607 et qu'elle en comptera bientôt jusqu'à deux mille. Peu d'internes : ceux-là seulement qui se destinent à la prêtrise. Tous les autres, fils de la noblesse, de la magistrature ou de la riche bourgeoisie, vivent au dehors, soit dans les familles qui reçoivent des pensionnaires, soit chez des logeurs, quand ce n'est pas, comme Corneille, au
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foyer de leur père et mère. Cette gent écolière est très bigarrée : en ce temps-là, on s'instruit quand on peut ; aussi n'est-il pas rare de trouver assis côte à côte, dans une même classe, des enfants et des barbons, des jeunes gens et des hommes faits qui, plus véritablement ([ue le Dorante du Menteur, reviennent des guerres d'Allemagne. C'est pourquoi, si la discipline est sévère au dedans du collège, si la peine du fouet y est prévue, et si, pour surprendre les fautes, les meilleurs élèves, décurions et censeurs, sont ])articuJièrement cliargés de l'espionnage et de la délation de leurs camarades — c'est la tare abominable v\. honteuse de cette éducation, si remarquable à tant d'autres égards, — les Pères sont obligés de fermer les yeux, car il y aurait trop à dire, sur ce qui se passe au dehors, où les collégiens ne se font pas faute de troubler le repos nocturne des bourgeois, de molester les passants, de causer du scandale à la foire du Pré, dont Gautier Garguille nous a si plaisamment célébré les « tracas », de hanter les combats de c-oqs, et les jeux de paiime mal famés de la Cigogne et du Château-Rouge, «'nfui d'assister aux exécutions capitales. Sur ce dernier ]»oint. l'autorité rectorale dut intervenir et signifier d'expresses défenses, avec une exception, toutefois, pour les exécutions d'hérétiques, dont le spectacle resta permis, sinon recommandé, aux collégiens.
On pense bien (jue le jeune Corneille nélait pas de ceux que pouvaient toucher cette permission ni et- s défenses ; mais en se rendant de la rue de la Pie à la rue du Grand-Maulévrier, il a pu, malgré lui, percevoir quelque chose de l'horreur de ces supplices ; et il a certainement, de sa chambre même, entendu les hurlements des suppliciés ; car c'est sur la place du Vieux-Marché que se dressent alors, sans parler du pilori où l'on expose, l'échafaud où l'on décapite, où l'on écartèle. où l'on roue. En 1635, l'année d'avant le Cid, \n\ camarade de Corneille au collège, le bon
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Hercule Grisel, en son poème latin des Fastes de Rouen, Fasti Rothomagenses, nous l'y montre, construit en pierre, structum saxo, ainsi que les potences, crwces, et que la cuve de cuivre, olla œrea, où, avant que le Parlement n'adoucît un peu la peine pour ces sortes de crimes, il a vu cuire un faux monnayeur :
« Dans mon enfance, je m'en souviens, elle rougit et bouillonna sous l'action des flammes ; à peine avais-je vu mon quatrième automne. Le ciel se couvrit des vapeurs noirâtres de l'huile bouillante ; on y plongea, ligotté en boule, le corps vivant du condamné... »
Si l'on ne lisait que le noble livre de M. Guizot sur Corneille et son temps, on ne saurait pas au juste ce «pie fut ce temps encore atroce. Il le faut savoir pour comprendre mieux de quelle hauteur d'hujnauité un Corneille le domine.
Ce fut à neuf ans, en 1615, que le petit Pierre com- . mença de suivre les classes, en « cinquième », classe la plus élémentaire. A treize ans et quelques mois, il entrait en « première », c'est-à-dire en rhétorique. Après sa « logique » (philosophie) et sa « physique » (sciences), ilquittera les bancs du collège, en 1622, au début de sa dix-septième année.
L'enseignement des sciences était fort rudimentaire chez les Jésuites : quelques leçons de trois quarts d'heure sur les élénients d'Euclide, pendant deux mois, puis un peu de géographie et de sphère, voilà, selon VOrdo studiorum, tout ce que Corneille en put apprendre. La philosophie consistait surtojjt en controverses scolastiques. Mais où les Pères triomphaient, c'était dans l'enseignement du grec et surtout du latin, seule langue que dussent même parler entre eux les élèves. Quant à la langue française, elle n'était pas du tout enseignée ; mais il suffisait de ce grec et de ce latin pour former, à Rouen, un Corneille " et un Fontenelle, comme à La Flèche un Descartes, comme plus tard, à Paris, au collège d'Harcourt
un Diderot, au collège Louis-le-Grand un Voltaire* Aucun sunnenage d'ailleurs. Ce n'est pas en vain que l'horloge de la cour d'honneur porte, en un hexamètre, cette inscription qui s'y trouve encore :
Hic labor, hic requies 'Musarum pendet ah hora.
Les heures de repos qu'elle marque sont même beaucoup plus nombreuses que celles de labeur : deux heures de travail le matin, deux heures le soir, le reste du tcnijis. la liluMté. Au milieu de la semaine, un jour sans classes, consacré à l'escrinie, à la natation, à la danse, — car ici les Pères ont devancé notre culte de l'éducation physique, — ou à des promenades accompagnées : ainsi, à l'Ascension, on mène les élèves assister à la levée de la Fierté (de la châsse) de Saint-Romain, levée faite par un prisonnier dont on détache les chaînes et qu'on gracie : fête entre toutes populaire, que suit la non moins populaire procession de la Gargf»uille, cette Tarasque de Normandie. Le lundi de la Pentecôte, on va déjeuner au Mont -Fortin, chez le curé ; le 25 juin, on va visiter la chapelle de Bon-Secours... Le Mont-Fortin, Bon- Secours, buts traditionnels de la promenade du jeudi pour les lycéens d'hier et d'aujourd'hui sans doute, successeurs des collégiens d'autrefois !
A la fin de l'année, nous dit Grisel en son latin, « le maître ilresse une notice individuelle sur chaque élève ). Malheureusement, nous ne possédons aucun de CCS w l)ulletins » de Corneille. A coup siàr, on n"y trouverait point ce qu'écrivit le jésuite de Dijon sur celui de Crébillon, ce tra<'iquc inférieur, du reste : « Enfant de grande intelligence, sed in^ignis nehuio, mais garnement insigne. « J'aime à croire que Pierre avait plutôt mérité, avant son neveu Fontenelle, le témoignage t[ue les Pères de Rouen donnèrent à celui-ci : Adolescent omnibus partibu3 absolutu^ et intra discipulos princeps, — adolescent accompli sous tons 1o^ rapports et le premier entre ses condisciples. '>
Les succès scolaires de l'oncle, dont il nous reste les traces que nous allons voir, rendent la supposition plus que vraisemblable.
A l'approche des vacances, la vie, en ce collège de Cocagne, devenait plus délicieuse encore. Si, tout le long de l'année, on poussait à l'émulation par des concovirs, dans chaque division, entre les « Romains » et les « Carthaginois », ou entre les « Horaces » et les « Curiaces » — oui, Corneille écolier a vécu dans cette atmosphère romaine et il s'en souviendra, — dès que juillet arrive, les luttes prennent plus d'ainpleur : ce sont maintenant les grandes joutes oratoires et poéticiues des Académies, réunions des plus brillants élèves, qui ont lieu, non plus à huis clos, mais devant un auditoire de choix, et d'où l'on sort, si l'on a le plus brillé, avec le titre de tribun, de consul, voire d'empereur ! Puis, dit l'excellent Hercvile Grisel, « la cour carrée s'embellit de portiques improvisés, dont les murailles sont décorées d'une foule de compositions, destinées à passer sous les yeu;x des lecteurs. » Ces compositions, ainsi exposées à l'admiration du public, ce sont, sur des pancartes calligraphiées ou imprimées, des élégies, des éloges, des thèses et jusques à des énigmes ou des logo|;riphes, en latin toujours ! Dans le même temps on se prépare à la grande cérémonie finale, celle.de la distribution des prix, qui a lieu généralement dans la première quinzaine de septendDre et où les représentations dramatiques tiennent une grande place ; c'est pourquoi VOrdre pour tous les jours de Vannée, conservé aux Archives départementales, porte si souvent la mention suivante : répétition de la tragédie.
La Bibliothèque nationale possède un très précieux volume, celui donné à Corneille, en troisième, comme prix de versification latine, striçtœ oralionis : c'est un Hérodien, texte grec, avec la traduction latine d'Ange Politien et des notes de Henri Estienne, volume (ifl'ert par le mécène, « l'agonothète » — comme
disaient, pour l'amour du grec, les Jésuites. — qui faisait cette année-là, en 1618, les frais de la distribution des prix : Charles d'Albert de Luynes, grand fauconnier de France, lieutenant général au pays et duché de ISorniandie, dont les armes sont estampées en or sur les plats Je la reliure. Mais passons deux années encore et assistons à la distribution des prix du 7 septembre 1620, où Corneille, en rhétorique, obtiendra une plus haute récompense.
Cette fois, le généreux « agonothète » est Jean-Baptiste d'Ornano, comte de Montlor, maréchal de France, nommé lieutenant-général de Normandie en remplaceirient du duc de Luynes. Sur le splendidissime théâtre — in splendidissimo theatro — dressé dans la cour d'honneur du collège, il préside, entouré de tous les personnages importants de la contrée : François de Harlay de Champvallon, archevêque-primat de Normandie, le chapitre métropolitain, le Parlement, le corps professoral, recteur et préfet des études en tcte. Devant l'estrade, les élèves, leurs familles, leurs amis, tous les invités. C'est par la tragédie, œuvre de l'un des professeurs, que la fête commence. Si l'on ignore le sujet de celle qui fut représentée en 1620, on sait les titres de beaucoup de celles que l'on joua, au même collège, au cours du même siècle, ainsi : la Piété polonaise ou Vanda. reine de Pologne qui se consacre à ses dieux ; VÉpee fatale ou le Fléau d^ Attila, que, à la distribution des prix de 1644, Corneille vit sans doute représenter par les collégiens d'alors, vingt ans avant de consacrer lui-même une pièce au roi des Huns ; ou encore les Coupables iîinocents, tragi-comédie que suivait, comme intermède,en 1646, l'Amour déguisé. Car après la tragédie, il y a toujours un intermède de danse aux riches costumes, tantôt moral, comme le combat des Trois Vertus théologales contre les Sept Péchés capitaux, tantôt météorologique ou niN-thologique comme le Ballet des Quatre Éléments ou des Neuf Muses, parfois
même grammatical, comime la dispute de l'Indicatif et de l'Infinitif réconciliés sur un air de pavane, par l'intervention du « Que retranché ». La tragédie étant en latin et les allégories du ballet pouvant échapper à quelques personnes, une feuille, distribuée aux assistants, donne l'analyse de la pièce et du divertissement, le n«)m des personnages et celui des interprètes.
L'intermède terminé, la distribution des prix commence. Tout en a été prévu à Rome, dès 1606, dans le Plan d'Études, Ratio Studiorum, rédigé par Acquaviva, général de la Compagnie de Jésus, assisté de six Jésuites de différentes nations, tout, y compris la formule d'appel des lauréats et le nombre des prix pour chaque classe. Ainsi, en « première », il n'y aura que huit prix, deux pour chacune de ces quatre facultés : prose latine, vers latins, prose grecque, vers grecs. Quand, dans la lecture du palmarès, le R. P. Mathieu Hardy, préfet des études, en est arrivé à cette classe de «première » et que les deux prix de prose latine ont été proclamés, il reprend, dans la langue de Cicéron, la formule sacramentelle : « Pour la félicité et prospérité de la République des Lettres et de tous les élèves de notre collège, le premier prix de versification^ latine a été mérité et obtenu par Pierre Corneille. » peuple s'écarte pour laisser passer le lauréat, les trornpettes retentissent — prœbet iter populus, constrepuere tubœ — ^et l'on voit Petrus Cornélius, collégien de treize ans et demi, avec cet air un peu gauche qu'il conservera toujours, monter sur l'estrade où l'attend un jeune homme vêtu de brocart d'or — puer aureus — qui lui remet un gros livre, en récitant un distique particulièrement composé à son intention et que des chanteurs reprennent aussitôt en musique, comme l'ont décidé aussi, une fois pour toutes, en 1606, Acquaviva et ses coadjuteurs.
Cette fois, le livre, conservé dans la famille de Corneille, est un in-folio dont les plats sont ornés d'une double rangée de fers très riches encadrant les armes
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du donateur, et dont le feuillet de garde porte au recto l'attestation signée du préfet des études avec le nom du lauréat. Vingt et une lignes de titre expliquent le contenu du volume où se trouvent, à la suite de la Notice des dignités de Vempire d^Orient et d'Occident jusquau delà des tejnps d' Arcadius et d'Honorius, par Guido Panciroli, trois autres traités en latin se rapportant plus ou moins à la Rome antique. Et dire que, en 1873, dans cette même cour d'honneur, à cette même place où Corneille avait regu ce prix de versification latine, Jules Simon étant venu nous haranguer, d'une voix fluette mais délicieuse, nous l'acclamâmes bien moins parce qu'il avait parlé coiTune un ange qui serait ministre, que parce qu'il venait de rayer des programmes... les vers latins ! 0 Corneille, notre Père, pardonnez-nous, car nous ne savions alors, ea vérité, ce que nous faisions !
Rien de plus touchant que la reconnaissance et l'amitié fidèles que le poète gardera jusqu'à la fin de sa vie à ses excellents maîtres. On voudrait connaître le nom de tous ; du moins sait-on celui de son professeur de première, le R. P. Claude Delidel. qui professa vingt ans la rhétorique. Lorsqu'il publiera, en 1668, sa Théologie des saints où sont représentés les mystères et les merveilles de la grâce, Corneille écrira, pour être imprimée en tête du livre, une belle ode religieuse dont voici les deux dernières strophes, tout intimes. C'est de la grâce qu'il avait parlé dans les précédentes :
J'en connais pour toi l'efficace,
Savant et pieux écrivain,
Qui jadis de ta propre main
M'as élevé sur le Parnasse.
C'était trop peu pour ta bonté
Que ma jeunesse eût profité
Des leçons que tu m'as données :
Tu portes plus loin ton amour Et tu veux qu'aujourd'hui mes dernières années De tes instructions profitent à leur tour.
Je fus ton disciple, et peut-être
Ç^ue l'heureux éclat de mes vers
Eblouit assez l'univers
Pour faire peu de honte au maître.
Par une plus sainte leçon
Tu m'apprends de quelle façon
Au vice on doit faire la guerre.
Puissé-je en user encor mieux !
Et comme je te dois ma gloire sur la terre. Puissé-je te devoir un jour celle des cieux.
Par son très obligé disciple
Pierre de Corneille.
Et l'on peut voir à la bibliothèque de la Sorbonne un exemplaire de l'édition in-folio de son Théâtre (1664), où Corneille^ a écrit sur le titre cet envoi, en latin : « Aux Pères de la Compagnie de Jésus ses très vénérés maîtres, témoignage de gratitude de Pierre Corneille. » Au-dessous, transcrits par lui, des vers de Juvénal qui signifient : « Dievix, (jue la terre ne soit épaisse ni pesante aux ombres des ancêtres qui voulurent que nos maîtres nous tinssent lieu de nos parents ! »
Que la terre soit légère aussi aux mânes de tous les bons professeurs inconnus du collège de Rouen qui firent une telle âme à Corneille !
Sorti du collège en 1622, Corneille compléta ses études classiques par l'étude du droit. La faculté de droit normande était celle de Caen ; comme, sur les listes d'étudiants, on ne trouve point son nom, ce fut sans doute à Rouen même, et probablement auprès de l'oncle François Corneille, procureur au Parlement, qu'il prépara sa licence ; et il ne se sera rendu à Caen, ou à quelque autre faculté, que pour y prendre ses grades. Aux archives du Parlement de Rouen,
•M IMEHRE CORNEII.Li:
registre des audiences civiles, on trouve alors, à la date du mardi 18 juillet 1624, le procès-verbal de la réception comme avocat à cette cour et de la prestation de serment de « M® Pierre Corneille, licencié èslois ». Le voilà donc porté sur la petite feuille ou feuille de deux ans, où sont inscrits les stagiaires. Il va pouvoir, de chambre en chambre, aller s'initier aux affaires, dans ce merveilleux Palais de justice qui est le chef-d'œuvre de l'architecture civile à la fin du XV® siècle et au commencement du xvi^. Le 12 novembre, lendemain de la Saint-Martin, il assistera, pour la rentrée du Parlement, à la Messe Rouge ; puis, dans la grand'chambre dorée du Plaidoyer, — la Cour d'assises d'aujourd'hui, — il défilera, avec ses confrères, portant « le bonnet rond, la robe prétorienne et le chapeau fourré » devant le premier président d'alors, messire Alexandre de Faucon, sieur de Rys et de Franville, qui tient sur ses genoux un tableau représentant le Christ ; et, sur im signe de l'huissier, il fera en passant un profond salut à cette image. Après quoi, comme ses dix-huit a*is se plaisent aussi à de moins austères démarches, il ira se mêler aux réjouissances des clercs de la Basoche qui, sous l'œil de leur régent, — ceux de Paris seuls ont un roi — plantent dans la grande cour carrée du Palais l'arbre traditionnel, orné de banderoles, de rubans et de devises, autour duquel on danse au son des trompettes et des tambours.
Corneille ira-t-il plus loin que le stage ? De la petite . feuille passera-t-il à la grande feuille ou matricule, sur laquelle sont portés les avocats inscrits au tableau ? Pour cela il fallait avoir exercé. Excrça-t-il ? Fontenelle nous assure qu'il ne plaida qu'une fois, sans succès. L'érudit rouennais E. Gosselin, qui a étudié toutes les Particularités de la vie judiciaire de Corneille, pense qu'il ne plaida jamais, car, dit-il, « après avoir feuilleté, avec le plus grand soin, les registres de toutes les juridictions, jamais nous ne l'avons ren-
contré plaidant comme avocat d'une partie ». Quoi de moins surprenant d'ailleurs, quand l'on songe que si Corneille, la plume à la main, fut le plus éloquent des poètes, en paroles il ne passait pas, tant s'en faut, pour le plus éloquent des hommes. Nous verrons plus tard, là-dessus, à quel point les témoignages sont unanimes ; et Fontenelle lui-même est obligé de convenir que « sa prononciation n'était pas tout à fait nette ». Ce serait un graAC défaut, assurément, pour l'avocat d'une partie )>;mais l'éloquence, le don d'improviser et d'émouvoir, sont-ils aussi nécessaires à un magistrat qui, en matière purement civile, n'aura qu'à prononcer des réquisitoires et à donner des conclusions, après avoir préparé et rédigé le tout à tête reposée ? Corneille eut raison de ne le point croire : et, comme il avait le goût du droit et l'amour de la controverse, il chercha du côté des charges de judicature celles qui lui permettraient de les satisfaire et de dorer quelque peu la médiocrité de sa fortune, sans être obligé à ces grands effets de voix et de gestes où excellaient ses confrères les avocats de Rouen ; car, écrit Vigneul- Marville :<cDe tous les Parlements où j'ai été, je n'en connais point où les avocats se donnent plus de mouvement sur le Barreau que dans le Parlement de Normandie. »
Corneille le père pensa tout naturellement à cette juridiction des eaux et forêts où nous nous souvenons qu'il avait été maître particulier; — il s'était démis de sa charge en 1619. — Fort à point, en 1628, un sieur Desmogeretz se trouva vouloir céder deux offices qu'il cumulait en cette même juridiction : celui (Vaç^ocat du roi ancien au Siège des eaux et forêts et celui de premier avocat du roi en Vamirauté de France au Siège général de la table de marbre du palais de Rouen. Seulement, comme un édit de Henri III exigeait que, pour être pourvu d'un office de cour souveraine, on eût vingt-six ans accomplis et qu'on eût plaidé durant quatre années, et comme Corneille le
fils n'était âgé que de vingt-deux ans, et, faute d'avoir plaidé, avait « perdu son matricule », c'est-à-dire son droit de prendre le titre d'avocat au Parlement, il fallut que Corneille le père obtînt en sa faveur double dispense. Il l'obtint, et Pierre fut. à quelques jours d'intervalle, pourvu des deux offices. La première lettre de provision ne portait que le nom du roi ; mais le roi disait, dans la seconde, « donner et octroyer cet office à la nomination de son très cher cousin le seigneur cardinal de Richelieu^ grand-maître, chef et surintendant général de la navigation et commerce de France ayant pouvoir de ce. » Et c'est le commencenient, du moins sur le papier, des rapports, qui seront assez mêlés de froid et de chaud, entre le grand cardinal et le grand poète.
Du 16 février 1029, date de la prestation de serment, au 18 mars 1650, date de la résignation, donc pendant vingt et une années, Corneille exercera les deux fonctions sans interruption aucune et avec un zèle doni témoignent encore les anciens registres de l'amiraulé. Aussi est-ce avec raison que, lors des fêtes du troisième centenaire de sa naissatice, dans la salle des Pas Perdus, ancienne salle des Procureurs, on inaugura un médaillon à son image, tandis que l'influence de sa vie judiciaire sur son œuvre était montrée en un admirable discours, prononcé au nom de l'Académie française par l'illustre historien normand Albert Sorel. Et cela se passait auprès de cette table de marbre derrière laquelle Corneille avait siégé, vaste dalle noire provenant, dit-on, d'une tombe romaine. L'avocat du roi s'y était accoudé plus d'une fois avant l'audience, rêvant à la Rome d'Horace. d'Auguste et de Pompée.
Voilà donc Corneille magistrat. Mais entre sa sortie
PIERRE COHiNElLLh
du collège et son entrée dans la magistrature, nous n'avons évoqué que sa vie extérieure et professionnelle. Combien il nous plairait davantage de connaître sa vie intime, d'épier l'éveil de sa sensibilité, la germination de son génie! Là-dessus, peu de confidences du poète et peu de témoignages des contemporains. Pourtant, à la faveur de ces rares lumières, tâchons d'en pénétrer quelque chose, en nous demandant d'abord quand et comment il commença d'écrire des
Les premiers essais de Corneille, ou, parmi ceux-là, ceux du moins qu'il songea un instant à préserver de l'oubli, — car il les y condamna bientôt et ne les réimprima jamais, — ce sont des petits poèmes qui parurent en 1632 à la suite de Clitandre, la première imprimée de ses oeuvres de théâtre, bien qu'elle ait été la seconde représentée. Dans un avis Au lecteur, placé en tête de ces Alélanges poétiques, il dit : « Quelques-unes de ces pièces te déplairont ; sache aussi que je ne les justifie pas toutes, et que je ne les donne qu'à Timportunité du libraire po,ur grossir son livre. Je ne crois pas cette tragi-comédie si mauvaise que je me tienne obligé de te récompenser par trois ou quatre bons sonnets. » Ces poésies sont au nombre de seize, dont trois écrites depuis peu : celle faisant allusion au forcement du Pas de Suze (1629) par Richelieu, auquel il souhaite de ceindre un jour la tiare, et les deux qui sont relatives à un ballet dansé, en 1632 même, au château de Bicêtre. Les treize autres, plus anciennes, sont tout ce qui nous reste des ■ fuvenilia de Corneille, au temps oii, frais émoulu du collège, il mène encore la libre existence de l'étudiant en droit et de l'avocat sans causes. Mais c'est assez pour que nous apparaisse un peu de cette vie et que, parmi l'écho des plaisirs légers dont le poète a fixé ici la trace, nous puissions déjà percevoir les premières grâces de sa muse et les premiers battements de son cœur.
.1(1 l'IERHE CORNEILLE
La vie, à Rouen, était fort aimable et plaisante quand ne Tassonibrissait point, ce qui trop souvent arrivait, la guerre civile ou la peste ; et il y avait là, notamment de la nouvelle année au carême, une véritable saison mondaine. Après les aubades traditionnelles du 1^^ janvier, après la fête des rois qui ne se célébrait pas seulement dans les familles, mais à l'Hôtel de Ville et dans les rues par l'élection, le cortège et le banquet de l'échevin roi de la fève, commençaient, préludant aux réjouissances du carnaval, les bals qu'organisaient les jeunes filles de la société pour se procurer à tour de rôle les plaisirs de la danse ; et quand la jeune fille qui donnait le bal était gracieuse et jolie, c'étaient, dit Grisel, les danseurs qui payaient les violons, les gâteaux et les rafraîchissements. Que d'occasions de fleureter et, pour les poètes, "de madrigaliser ! Corneille n'y manqua point : plusieurs madrigaux en font foi. Puis, venaient les mascarades des jours gras, pour lesquelles le très véridique auteur des Fastes, tout abbé qu'il est, ne craint pas de déclarer que « tous les honnêtes gens » de Rouen ont une passion véritable. Et il décrit, absolument comme s'il voulait commenter deux poésies de Corneille y relatives, ces bandes de masques représentant des tritons, des nymphes et des satjTes, aussi bien que des avocats ou des seigneurs, des artisans ou des bergers, qui ce jour-là parcourent la ville en faisant et disant mille folies. Derrière tel cavalier qu'il nous montre, marche son page portant '< un coffret plein de sucreries pour les belles » :
Delicias scrvat formosis capsa puellis.
Or, justement, nous lisons dans les Mélaw^cà [juctiques ce Madrigal pour u?i masque donnan.t une boîte de cerisc3 confites à une demoiselle :
Allez voir ce jeune soleil, i. prises, je votis en avoue.
riL.RRt CUR.NEILLr; .;i
Montrez-lui votre teint vermeil Un peu moins que sa lèvre, un peu plus que sa joue : Montrez-lui votre rouge teint
Où la nature a peint Conmie sur une vive image La cruauté de son courage.
Après, en ma faveur, dans le contentement Que vous aurez si la belle vous touche. Dites-lui secrètement
Approchant de sa bouche :
« Philis, votre beauté Ne porte les couleurs que de la cruauté ; Mais ce qui la conserve et la fait être aimée, Ce n'est que la douceur qu'elle tient enfermée ; Ainsi donc soyez, vous, Belle et douce comme nous. »
Outre que vous les trouverez élégauts et frais dans leur préciosité, ces vers, la leçon ne vous en semblet-elle pas charmante ? Car ces jeunes fous ne se font pas faute, à l'occasion, de donner des leçons de sagesse. « Eu guise de présents ! — ■ poursuit l'Ovidiî rouennais — ils portent la satire sanglante, d'un tour quelque peu libre. Une femme manque-t-elle à ses devoirs, non contente d'un seul mari, elle est l'objet de critiques où semble revivre la verve mordante d'Archiloque. On déchire quiconque viole ses engagements, et les maniaques, et les avares... » Les prodigues non plus ne sont pas épargnés, comme nous le montrera cette autre pièce, si savoureuse, que notre Corneille a écrite pour être débitée aux carrefours, le mardi gras, par une troupe de ses amis qui devaient figurer, chacun portant le costume de son rôle, la Mascarade des enfants gâtés, c'est-à-dire des mauvais sujets qu'a ruinés l'imprudence ou l'inconduite.
Voici d'abord VOfficier (de justice) qui, coiffé du bonnet à cornes que portent huissiers et procureurs, se lamente d'avoir acheté un ofïice d'un prix beaucoup trop élevé pour ses moyens :
Une ambition déréglée.
Dont mon âme s'est aveuglée.
Plus forte que mon intérêt, Pour donner un arrêt en cornes A tellement passé les bornes Qu'elle n'a point trouvé d'arrêt.
"Ce vain honneur et cette pompe, De qui le faux éclat nous trompe, M'a fait engager tout mon bien ; Et pour être Monsieur et Maître, Je crains fort à la fin de n'être Ni maître, ni monsieur de rien.
Pressé de créanciers avides, Mes coffres sont tellement vides Qu'étant au bout de mon latin, Ma robe a gagné la pelade Et ma bourse encor plus malade Se voit bien proche de sa fin.
Ainsi, mes affaires gâtées, Voyant mes terres décrétées, Gages, prolits, droits, arrêtés, Et ma finance à bas réduite.
Je mène ici sous ma conduite La troupe des enfants gâtés.
Le Gentilhomme, qui vient après, n'est pas moins mélancolique :
Trop d'or sur mes habits en a vidé ma bourse :
La meute de mes chiens
N'a chassé que mes biens <^Hii dessus mes chevaux se sauvaient à la course 1...
Puis, c'est le Plaideur, espèce que connaissait bien Corneille :
Les procès m'ont gâté, messieurs ; je m'en repens...
Et c'est r Amoureux, plein de gentillesse en ses plaintes :
pif:rre corneille
J'ai fait ce qu'il a fallu faire ; Mais le bal, les collations, Les présents, les discrétions N'ont pas avancé mon affaire.
J'ai corrompu trente valets, Afin de rendre mes poulets ; J'ai donné mille sérénades :
On persiste à me dédaigner, Et deux misérables œillades Sont tout ce que j'ai pu gagner.
Quoi que m'ait promis l'espérance,
A la fin il ne m'est resté
Que l'incommode vanité
D'une sotte persévérance;
Ma profusion sans effet
N'a servi qu'à gâter mon fait
Et dissiper mon héritage.
Quel malheur me va poursuivant !
O Dieux, j'ai mangé mon partage
Sans avoir vécu que de vent !
Et l'Ivrogne seul ne se plaint pas ; c'est un philosophe. Goûtez un peu ce raisonnement qu'ildébrouille à travers les fumées vineuses de sa cervelle :
N'est-ce pas une chose étrange Que pour trotter dedans la fange Je fasse faux-bond au clairet, Et que cette troupe brouillonne M'arrache de ce cabaret Pour vous produire ma personne ?
Je violente mon humeur D'abandonner ce lieu charmeur ; Toutefois je n'ose me plaindre.
Etant déjà si fort gâté, Que je m'achèverais de peindre Pour peu que j'en aurais tâté ;
Outre que mes eaux sont si basses, A force de vider les tasses,
Qu'il faut renoncer au métier.
Ne pouvant plus laisser en gage.
Au malheureux cabaretier, Que les rubis de mon visage.
Mais encor suis-je plus heureux
Que tant de fous et d'amoureux
Qui se sont perdus par leurs grippes ; [fleurs
(]ar, bien que je sois bas d'aloi, caprices]
Mon argent, serré dans mes tripes,
N'est point sorti hors de chez moi.
Le « bon gros » Saint-Amant, compatriote et ami de notre poète, n'a pas, dans ses vers ])achiques, plus de couleur ni plus de belles rimes. Reste, à la fin du cortège, le Joueur, qui a tout perdu au lansquenet, à la prime ou à la bassette. inais ([ui ne perd pas du moins l'espoir d'être désormais aimé pour lui-même et le déclare aux dames « d'un ton quelque peu libre », selon l'usage qu'a constaté, sans s'émouvoir, le bon abbé Hercule Grisel. Peut-être les dames feraientelles à l'impudent joueur un mauvais parti ; mais déjà la masoarade s'est rejiiise en route pour aller plus loin, à la Basse-Yieille-Tour, rue de la Calande, sous le Gros-Horloge, moraliser les bourgeois et scandaliser les grisettes.
Et ne vous plaît-il pas (jue ce Corneille qui sera bientôt un « mélancolique ^' auquel il faudra, dit Fontenelle, « des sujets plus solides pour espérer et pour se réjouir, que pour se chagriner ou pour craindre », ait eu d'abord, tout comme un autre, ses minutes d'insouciance heureuse, de franche et innocente gaieté ?
Au reste, ce n'est pas seulement cela qu'on trouve dans ses premiers vers : c'est aussi le fond déjà sérieux et tendre de son âme, et sa constante préoccupation de l'amour. Sur sa vie sentimentale, nous possédons, de ce même Fontenelle son neveu, un témoignage d'autant plus précieux qu'on voit que les mots en ont été pesés avec soin pour un€ brève et pleine fornmle :
l'IERUE CURXEILLE .;..
« Son tempérament le portait assez à l'amour, mais jamais au libertinage et rarement aux grands attachements. » Cette triple affirmation, avec ses nuances, correspond exactement à ce que nous \errons.
En ce qui touche le libertinage, disons tout de siiite, pour n'y plus revenir, cpi'en effet il n'y en a pas trace dans Corneille, et que ce qui peut-être le prouve le mieux, c'est la parfaite santé de quelques épigrammes où le malin Normand ne craint pas de se montrer, çà et là, un Gaulois de verte humeur. Je dirai plus, il y reste un fin moraliste, ainsi dans tel dizain commençant par ces mots : « Qu'on te flatte, qu'on te baise... », qui vaut un sermon, ce pourquoi je me permets de le recommander, encore que je n'ose le reproduire.
Mais que son tempérament l'ait porté assez à l'amour, c'est ce que lui-même nous avoue en quelques-uns de ces poèmes trop peu connus. Voici, {lar exemple, un passage où il nous dépeint — ^ d(; quelle désinvolte et spirituelle façon ! — ses premières et folles effervescences. A Monsieur D. L. 7 ., il déclare en être revenu, — les jeunes gens se croieuL volontiers revenus de tout, — et il lui conseille d'en revenir aussi :
Tu peux bien t'en lier à moi :
J'ai passé par là comnie loi ; J'ai fait autrefois de la bête ; J'avais des Philis à la tête ; J'épiais les occasions, J'épiloguais mes passions ; Je paraphrasais un visage :
Je me mettais à tout usage, Debout, tête nue, à genoux, Triste, gaillard, rêveur, jaloux ; Je courais, je faisais la grue Tout un jour au bout d'une rue ; Soleils, flandjeaux, attraits, appas, Fleurs, désespoirs, tourments, trépas,
Tout ce petit meuble de bouche Dont un amoureux s'escarmouche Je savais bien m'en escrimer.
Par là je m'appris à rimer ; Par là je fis sans autre chose Un sot en vers d'un sot en prose.
Qu'ils sont impétueux et pétulants, ces vers ! Il y a là dedans un peu de Mercutio, de Fantasio. de Chérubin. N'exagérons pas : je dis « un peu >'. Il y a, de plus, sous cette mousse légère, ce fond de bon sens et sapience qui est apanage de Normandie. Mais l'imagination ne se prend point, chez un poète, sans que le cœur s'en mêle un brin, et c'est assez pour que, dans la même pièce, il ait parlé à son ami des « maux soufferts ». Quel remède à cela ? L'inconstance, la simple comédie amoureuse, répond, en badinant, une chanson : oui, mais la chanson d'à côté proteste aussitôt qu'on ne badine pas impunément avec l'amour :
Bien que Ion cœur désavoue r.e que ta langue lui dit.
C'est en vain qu'il la dédit :
L'amour ainsi ne se joue.
Sache enfin que cette flamme Que tu veux feindre au dehors ; Par des inconnus ressorts Entrera bien dans ton âme.
Tircis auprès d'Hippolyte Pensait bien garder son cœur.
Mais ce bel objet vainqueur Le fit rendre à son mérite.
Oui, souvent, sera bientôt pris qui voulait prendre. Tenez, c'est fait. Lisez seulement certaines des Stances sur une absence en temps de pluie, écrites un jour que les intempéries ôtent à Tircis, qui se ronge, tout moyen de franchir les deux lieues qu'il y a entre Petit-Couronne et Rouen :
Depuis qu'un malheureux adieu Rendit vers vous ma flamme criminelle, Tout l'univers, prenant votre querelle,
Contre moi conspire en ce lieu...
Je vous jure, mon cher souci, Qu'étant réduit à voir l'air qui distille, Si j'ai le cœur prisonnier à la ville,
Mon corps ne l'es^t pas moins ici.
Et nous ne douterions plus si nous lisions —mais ce sera pour plus tard — certain Dialogue entre Tircis et Caliste, presque aussi adorable que, dans le poète latin, celui de Lydie et d' Horace :
Caliste, mon plus cher souci, Prends pitié de l'ardeur qui me dévore l'âme !...
Le « cher souci », le « plus cher souci », qui s'est appelé Hippolyte, qui s'appelle maintenant Caliste, s'appellera demain Mélite, et ce n'aura été qu'une jnême personne.
1629, année décisive : Tircis a vingt-trois ans ; d'hier avocat du roi, sa Vie insouciante est finie ; un « grand attachement » lui est venu ; il va écrire sa première pièce de théâtre : le voilà Corneille.