PREMIER AMOUR ET PREMIÈRE PIÈCE .' M ÉLITE
Sur l'occasion qui détermina le poète à travailler pour le théâtre, Fontenelle s'est expliqué trois fois, ajoutant chaque fois quelque détail, dans les trois rédactions qu'il a laissées de sa Vie de Corneille, d'ailleurs fort succincte. Je rapproche, pour (ju'ils se complètent, les trois passages :
« Il ne songeait à rien moins qu'à la poésie (dramatique), et il ignorait lui-même le talent extraordinaire qu'il y avait, lorsqu'il lui arriva une petite aventure de galanterie dont il s'avisa de faire une pièce de théâtre, en ajoutant (juelque chose à la vérité. » — « Un jeune homme de ses amis, amoureux d'une demoiselle de la même ville (de Rouen), le mena chez elle. Le nouveau venu se rendit plus agréable que l'introducteur. Le plaisir de cette aventure excita chez M. Corneille un talent qu'il ne connaissait pas, et sur ce léger sujet il fit la comédie de Mélite. '> ^ « La demoiselle qui en avait fait naître le sujet porta longtemps dans Rouen le nom de Mélite, nom glorieux pour elle et qui l'associait à toutes les louanges que reçut son amant. »
Une dernière déposition de famille ; après celle d'un
neveu, celle d'un frère, de Thomas Corneille, dans son Dictionnaire uni<^ersel géographique et Jtistorique, au mot Rouen : « Une aventure galante lui fit prendre le dessein de faire une comédie pour y employer un sonnet qu'il avait fait pour une demoiselle qu'il aimait. »
Quelle était cette demoiselle de Rouen qui eut la gloire de révéler à Corneille sa vocation, gloire dont il n'est que trop juste que nous voulions ranimer l'auréole autour de son nom et de sa mémoire ? Ce nom, ni le frère ni le neveu, qui le connaissaient, n'ont cru pouvoir nous le dire. En 1834 seulement, un certain Emmanuel Gaillard déclara qu'elle s'appelait M^^^ Milet, nom dont Mélite n'aurait été que l'anagramme, — ^ou presque, car il s'y trouverait une lettre de trop. — Il avait lu cela dans un manuscrit de la fin du dix-huitième siècle dû à un certain Guiot ; il ajoutait, de son cru, que le prénom de M^^^ Milet était Marie ; et, encore, qu'elle habitait rue aux Juifs, n^ 15, attendu qu'il tenait la chose d'un très vieux greffier, qui la tenait lui-même de très vieilles demoiselles ayant jadis habité ladite rue. Sur ce dernier i3oint,il avait peutêtre raison, caria tradition s'est conservée telle jusqu'à nos jours, non pour l'inexistante Marie Milet, mais pour celle que l'on continuait d'appeler Mélite. Ce à quoi ni Guiot ni Gaillard n'avaient un instant songé, c'est que Corneille, en ne déguisant pas mieux le nom delà jeune fille, eût commis une inqualifiable, une invraisemblable grossièreté, et que, d'ailleurs, ce nom de Mélite était tout simplement emprunté au répertoire courant des pastorales : je viens de le retrouver, par exemple, dans la liste des personnages de Corine ou le Silence, pastorale d'Alexandre Hardy, publiée en 1623, — Alexandre Hardy dont justement Corneille nous parle dans- son examen de Mélite. N'importe, cette demoiselle Milet ne s'en glissera pas moins dans toutes les biographies, jusqu'au jour où l'érudit E. Gosselin avisera, dans la première édition des
Œuvres diverses de Corneille, réunies par les soins de l'abbé Granet en 1738, — donc cinquante-quatre années seulement après la mort du poète, — une note ainsi conçue :
« Il avait aimé très passionnément une dame de Rouen nommée M""^ du Pont, femme d'un maître des comptes de la même ville, parfaitement belle, qu'il avait connue toute petite fille pendant qu'il étudiait à Rouen au collège des Jésuites, et pour qui il fit plusieurs petites pièces de galanterie qu'il n'a jamais voulu publier, quelques instances que lui aient faites ses amis. Il les brûla lui-mcrae environ deux ans avant sa mort... » — Nous savons qu'il en avait laissé échapper quelques-unes, à la suite de Clitandre, puis les avait supprimées. — « Il lui communiquait la plupart de ses pièces avant de les mettre au jour, et comme elle avait beaucoup d'esprit, elle les criti- ([uait fort judicieusement, en sorte que M. Corneille a dit plusieurs fois qu'il lui était redevable de plusieurs endroits de ses premières pièces. »
Sur ce renseignement précis et circonstancié, Gosselin se mit en chasse et découvrit d'abord un premier Thomas du Pont, sieur de Servaville, conseiller à la Chambre des comptes, époux de Marie Courant. Cette Marie Courant était-elle Mélite ? Il le crut un instant, puis s'aperçut qu'elle aurait eu vingt ou trente ans de trop pour que ce fût possible. Il brûlait toutefois, car, s'étant obstiné, il trouva que Marie Courant était la belle-mère de Mélite : elle avait eu, en effet, un fils appelé Thomas du Pont comme son père, coniine lui sieur de Servaville, comme lui conseiller à la Cour des comptes. Et c'est ce fils qui — avant 1637, des actes en font foi — avait épousé la véritable « Mélite », supplantant ainsi le poète, comme le poète avait supplanté son introducteur. Enfin, Mélite se nommait Catherine Hue, fille de Charles Hue, receveur des aides en l'élection de Rouen, et de Catherine de Beauquemare. Baptisée
l'IEKRE CORNEILLE H
le 23 avril 1611, elle courait sur ses dix-huit ans lorsque Corneille, épris d'elle, écrivait en 1629 la comédie dont elle avait été l'inspiratrice et dont l'héroïne devait lui prêter longtemps son nom de gloire. Imaginez maintenant, rue aux Juifs, le logis oîi Catherine Hue reçoit ce Pierre Corneille avec qui elle a joué lorsqu'elle était une toute petite fille et qu'il était écolier, qu'elle a ensuite perdu de vue, jusqu'au jour où un prétendant qu'elle ne pouvait souffrir a eu l'imprudence de l'introduire ou réintroduire chez sa mère. Voici — rappelez-vous les gravures d'Abraham Bosse, — le grand salon aux murailles tendues de verdures sur lesquelles brillent des miroirs de Venise ; dans un coin, le métier à tapisser de la jeune fille ; sur une chaise, son luth un instant délaissé, — car elle est grande musicienne, et c'est Corneille qui nous dira que souvent elle lui demandait, pour les chanter, des vers que l'on pût mettre en musique. Tandis que la servante active la flamme des bûches sur les landiers de la haute cheminée à hotte, Pierre et Catherine se sont assis en face l'un de l'autre, à côté l'un de l'autre peut-être, à une table, auprès de la fenêtre d'où le jour tombe sur les feuillets écrits que vient d'apporter le jeune homme. Est-ce lui qui les lira ? Non, car il lisait ses vers, selon Fontenelle, « avec force mais sans grâce » ; et Boisrobert lui reprochera même de les « barbouiller ». Ce sera donc elle, qui si bien les lit qu'il en composerait rien que pour les lui entendre lire. Et cela — vous voyez que nous n'avons pas eu à imaginer grand'chose — c'est lui encore qui le dira à un ami, quatre ou cinq ans plus tard, après l'évanouissement de son rêve :
Vous le dirai-je, ami ? tant qu'ont duré nos flammes, Ma Muse également chatouillait nos deux âmes ; Elle avait sur la mienne un absolu pouvoir, J'aimais à le décrire, elle à le recevoir. Une voix ravissante, ainsi que son visage, La faisaient appeler le phœnix de notre âge ;
Et souvent de sa part je me suis vu presser Pour avoir de ma main de quoi mieux l'exercer. Jugez vous-même, Ariste, à cette douce amorce, Si mon génie était pour épargner sa force !
C'est dans cette Excuse à Ariste, publiée en 1637, que Corneille, encore tout meurtri du récent mariage de Catherine Hue, confessera l'amour passionné qu'il a eu pour elle. Il l'a tant aimée qu'il ne veut plus même maintenant se souvenir qu'il a « appris à rimer » ailleurs, et qu'il nous l'a dit naguère, s'il est bien vrai qu'il ne soit devenu vraiment poète qu'auprès d'elle et par elle. Comme elle se nomme à présent ]V[me ^u Pont, il n'ose plus l'appeler Mélite : elle ne sera plus ici que Philis ; mais qui s'y tromperait, au triste et au tendre de ses vers ?
J'ai brûlé trop longtemps d'une amour assez grande.
Et que jusqu'au tombeau je dois bien estimer,
Puisque ce fut par là que j'appris à rimer.
Mon bonlieur commença quand mon àme fut prise :
Je gagnai de la gloire en perdant ma franchise ;
Charmé de deux beaux yeux, mon vers charma la cour:
Et ce que j'ai de nom je le dois à l'amour.
J'adorai donc Philis, et la secrète estime
Que ce divin esprit faisait de notre rime
Me fit devenir poète aussitôt qu'amoureux.
Elle eut mes premiers vers, elle eut mes derniers feux ;
Et bien que maintenant cette belle inhumaine
Traite mon souvenir avec un peu de haine,
Je me trouve toujours en état de l'aimer,
Je me sens tout ému quand je l'entends nommer,
Et par le doux elTet d'une prompte tendresse
Mon cœur sans mon aveu reconnaît sa maîtresse.
Qu'ils sont délicieux ces derniers vers ! On pense à ceux de Sully Prudhomme, sur h Nom :
La mélodie en est divine :
Je sais le contre-coup soudain Qu'on sent au creux de la poitrine Quand la main rencontre la main.
Hé bien, je sens, quand il résonne Au milieu d'un monde étranger, Comme au toucher de la personne.
Cet étoufi'ement passager.
Corneille continue :
Après beaucoup de vœux et de submissions Un malheur rompt le cours de nos afTections ; Mais, toute mon amour en elle consommée. Je ne vois rien d'aimable après l'avoir aimée : Aussi n'aimai-je plus, et nul objet vainqueur N'a possédé depuis ma veine ni mon cœur.
Quel fut donc ce « malheur » qui rompit le cours d'une affection m.utuelle et si parfaitement accordée ? Nous ne le saurons jamais au juste, mais nous pouvons en deviner au moins l'origine, en lisant quelquesuns des distiques alternés de ce Dialogue entre Tircis et Caliste dont j'ai parlé au chapitre précédent. C'est une sorte de premier crayon de Mélite, où nous en retrouverons toute la substance, et même ce refrain, « tu t'en peux assurer », qui est certainement la textuelle parole que prononça Catherine Hue le jour où elle voulut engager sa vie à Pierre Corneille.
TIRCIS
Caliste, mon plus cher souci.
Prends pitié de l'ardeur qui me dévore l'âme.
CALISTE
Tircis, ne vois-tu pas aussi Que mon cœur embrasé brûle de même flamme ?
TIRCIS
.Je n'ose l'espérer.
CALISTE
Tu t'en peux assurer.
Sur une telle assurance, Tircis devrait déjà s'abandonner à la joie ; mais non ; et plus Caliste la lui
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renouvelle, plus son cœur inquiet pressent (r"]»^tacles à son bonheur :
TIRCIS
Si quelqu'un plus riche et plus beau, Et mieux fourni d'appas, à te servir se range ?
CALISTE
J'élirais plutôt le tombeau Que ma volage humeur se disposât au change.
TIRCIS
Je n'ose l'espérer.
CALISTE
l'ii t'en peux assurer...
TIRCIS
Si la rigueur de tes parents .\ (fuelque autre parti plus sortable t'engage ?