‹ Pierre d'Ailly et la découverte de l'AmériqueChapitre 11 sur 21 · Vignaud, Histoire critique, t. n, p · texte numérisé non relu

Vignaud, Histoire critique, t. n, p

2. Vers cités par M. Donnay dans son discours de réception à l'Académie française en remplacement de M. Sorel, le 19 décembre 1907.

C'est ainsi que Albert Sorel, l'historien-poète, chante les exploits tle ses ancêtres, les grands navigateurs normands de jadis. Pour nous, nous ne savons pas si Christophe Colomb trouvait la terre banale, mais il est certain que, d'après d'Ailly, il croyait les océans plus étroits qu'ils ne sont.

Donc, selon la tradition colombienne, la première démarche que fit le navigateur pour réaliser son grand projet fut son voyage en Portugal, au commencement de 1484, à la cour du roi Joao II. Colomb prétend même qu'il travailla à le convaincre pendant quatorze ans, ce qui est manifestement exagéré. D'après Las Casas, le marin parla d'abord au roi des îles à découvrir « très riches en or, argent, perles, pierres précieuses et avec une population considérable. Par ladite route, il prétendait ensuite arriver à la terre 'de l'Inde, à la grande île de Cypango et aux royaumes du grand Khan 1. »

Nous avons plus de renseignements sur les démarches de Colomb à la cour des rois catholiques en 1486. -Ferdinand et Isabelle voulurent bien lui donner audience et, d'après leurs ordres, Talavera forma une commission, qui siégea probablement à Salamanque, pour examiner scientifiquement et théologiquement ses vastes desseins. Il est possible que les maîtres de cette Université, l'une des plus illustres du monde, eurent connaissance de ces grands projets et furent alors appelés à donner leur avis sur les idées du navigateur génois. Fut-il alors question de d'Ailly? Nous n'en dirons rien, car nous ne connaissons guère que les objections qui furent faites. Mais nous savons que c'est dans ces circonstances qu'il fit la connaissance du dominicain Diego de iJéza, professeur de théologie à Salamanque, puis précepteur de l'héritier du trône don Juan. C'était une intelligence éclairée et un grand cœur. Il comprit les vastes conceptions du navigateur et plus tard, devenu archevêque de Tolède, il ne cessa de le protéger 2. Enfin, après des années d'attente, en 1490, les commissaires rejetèrent ses propositions .

Profondément découragé, Colomb eut alors l'intention d'offrir ses services à la France et de demander au roi Charles VIII des

1. Historia de las Indias, liv. I, chap. xxviii, vol. i, p. 218; H. Vignaud., Histoire critique, t. i, p. 386.

2. Mandonnet, Les Dominicains et la découverte de l'Amérique, p. 118. Le •savant auteur admet, lui aussi, l'influence de d'Ailly sur Colomb, p. 19 et 70.

navires pour exécuter ses si hardis desseins. Ah ! si le roi de France avait pu l'écouter ! s'il eût dirigé vers le Nouveau Monde" l'audacieux courage des marins bretons ou la froide bravoure des explorateurs normands ! s'il eût envoyé en Amérique cette noblesse si ardente et si brave, avide de gloire et de coups d'épée, au lieu de l'employer en Italie dans des expéditions aussi brillantes qu'inutiles ! Qui nous dira ce qu'eussent fait au delà des mers la prudence de Louis XII, la vaillance de François Ier, aidées de ces incomparables soldats qui se nomment dans l'histoire La Trémouille et Lautrec, Gaston de Foix et Bayard? Mais à quoi bon ces regrets stériles qui nous écartent de notre sujet?

Déza ne fut pas le seul religieux qui comprit et protégea Colomb. Dès 1485, le navigateur, alors complètement inconnu, avait trouvé aide et protection au couvent franciscain de la Rabida, ' situé sur les bords de l'Atlantique, près de Palos. En 1491, Colomb alla retrouver au monastère Juan Perez et Antoine de Marchena qui déjà l'avaient compris et approuvé. Ces religieux le mirent en relations avec l'armateur Alonzo Pinzon, qui, lui, avait ou croyait avoir des indications certaines sur Cypango et qui cherchait à y arriver. Ses entretiens, ses conseils, son expérience nautique, son énergie inébranlable exercèrent sur l'esprit du navigateur une très encourageante influence. C'est lui surtout qui, lors de leur débarquement à San Salvador et à Espanola, persuada à Colomb qu'ils étaient parvenus à Cypango et au Cathay.

En attendant, nous nous le représentons volontiers contemplant du haut des fenêtres du monastère le magnifique panorama de la côte et de la mer et méditant les idées cosmographiques de d'Ailly. Par delà la ligne indécise où voisinent la terie et le ciel, par delà l'horizon couvert de brume et de mystère, il voyait les terres nouvelles à découvrir et il caressait en esprit ses rêves les plus chers. Enfin, après des mois d'attente et d'incertitude et grâce surtout aux démarches de Juan Perez, la reine Isabelle rappelle le hardi marin ; ses propositions sont renvoyées à une autre commission qui les examine à Santa Fé (1491). D'après certains auteurs, le grand cardinal Mendoza l'approuve, le chancelier d'Aragon Santangel le protège et la cour, après bien des tergiversations, fait droit à toutes les demandes de- Colomb *,

1. Les capitulations de Santa Fé ont pour objet la découverte et la prise de -

Les rois catholiques ordonnent aux autorités de Palos de fourrfir à Colomb des caravelles. Les Pinzon apportent leur actif concours, et toutes les difficultés s'aplanissent. Le 3 août 1492, l'expédition met enfin à la voile.

En mer, l'équipage se décourage, veut revenir en arrière et tente de se révolter. Colomb et Pinzon rétablissent l'ordre en mettant sous les yeux des matelots les magnifiques espérances que tous deux ont conçues et la grande œuvre qu'ils sont en train d'accomplir. Selon l'expression d'Horace, leurs cœurs étaient trois fois cuirassés contre toutes sortes de dangers. Nous nous souvenons ici des vers superbes par lesquels de Heredia exprime les pensées et les désirs de ces nouveaux Argonautes :

l Chaque soir, espérant des lendemains épiques,

L'azur phosphorescent de la mer des tropiques Enchantait leur sommeil d'un mirage doré.

Ou, penchés à l'avant des blanches caravelles,

Ils regardaient monter en un ciel ignoré

Du fond de l'Océan les étoiles nouvelles (1).

Enfin, le 12 octobre 1492, à deux heures du matin le matelot Rodrigo de Triana aperçoit le premier la terre. Colomb prend possession de l'île qu'il appelle San Salvador. Avant de livrer son âme aux premiers enchantements de cette terre admirable, de ces oiseaux au brillant plumage, de ces arbres d'essence inconnue et de cette novitas florida mundi dont parle Lucrèce, le premier soin de Colomb est de rendre grâces à Dieu et de prendre possession solennelle de ces îles en y plantant la croix. Puis, dans la supposition où il ait connu d'Ailly avant son premier voyage, l'heureux marin dut sans doute avoir un souvenir reconnaissant pour son grand initiateur, l'évêque de Cambrai. Colomb continue ses recherches; il aborde à Cuba, puis à Haïti (Espanola), îles que Pinzon et lui prennent successivement pour Cypango. Enfin, après une croisière de quelques mois, dans le cycle des Antilles, l'heureux marin retourne en Espagne et aborde à Palos, le 15 mars 1493, convaincu qu'il est arrivé aux Indes orientales.

possession de certaines îles de l'Océan, connues ou soupçonnées parle navigateur. I] n'est pas question des Indes dans le texte qui nous a été conservé de cette pièce officielle.

a 1. De Heredia, Les Conquérants.

C'est pendant toutes les péripéties tragiques de l'aller et du retour, pendant ces jours où l'espoir et le doute se disputent successivement le cœur de ses compagnons, que Colomb écrit son Journal de bord. Il déclare catégoriquement « que les Indes asiatiques sont l'objet de son expédition et que c'est sur l'ordre des souverains qu'il y va. C'est sur sa proposition, nous dit-il, qu'ils lui auraient donné cette mission. Il les aurait renseignés sur les contrées de l'Orient; il leur aurait dit qu'il existait là un grand Khan qui, à plusieurs reprises, avait demandé qu'on lui envoyât des docteurs versés dans la foi chrétienne. Leurs Altesses, frappées par ces considérations, lui auraient commandé, en leur qualité de princes chrétiens, de s'intéresser au triomphe de la foi, de se rendre dans ces contrées de l'Inde et de se mettre en rapport avec leurs souverains en vue de les convertir. Ils lui auraient enjoint aussi de ne pas y aller par l'est, comme on le faisait communément, mais de s'y rendre par la route de l'occident qui n'avait jamais été prise K »

Puis le marin raconte, au cours de son journal, que« quarantehuit jours après son départ de Palos, le 19 septembre, sa flottille se trouvait dans le voisinage de quelques îles qu'on ne parvenait point à trouver. Colomb nous dit qu'il ne voulut pas s'arrêtera les chercher parce que sa volonté était de poursuivre son voyage jusqu'aux Indes. » Le 3 octobre, il répète les mêmes affirmations. Le 10, il répond à ses gens qui se plaignaient de la longueur de la route, qu'il était venu dans ces mers pour se rendre aux Indes et qu'il entendait poursuivre son voyage « jusqu'à ce qu'il les eût trouvées. » A partir de ce moment, il ne parle plus d'aller aux Indes, parce qu'il croit y être arrivé 2. Il prend le groupe des Antilles, ces Sporades de l'Atlantique, pour Cathay, Cypango et le royaume du grand Khan, nous l'avons vu.

Si le Journal de bord est authentique, si cette pièce nous est parvenue telle qu'elle a été écrite, ces assertions si formelles de Colomb ont une incontestable valeur et semblent|mériter toute créance.

Mais remarquons d'abord que nous n'avons plus le texte exact de ce Journal, que ce que nous possédons est une analyse d'une

1. H. Vignaud, Histoire critique, t. n, p. 255. Le texte espagnol et la traduction française se trouvent à la page 586.

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