‹ Pierre d'Ailly et la découverte de l'AmériqueChapitre 15 sur 21 · Ibid., t. n, p. 35 et · texte numérisé non relu

Ibid., t. n, p. 35 et

Nous l'avons déjà avoué en nous basant sur Humboldt et de Lollis, la compétence cosmographique du marin génois est loin d'être établie. A ce point de vue, ses connaissances étaient très superficielles; les incohérences fourmillent dans son Journal de bord et plus d'une erreur scientifique lui est imputable. Il n'est donc point savant, bien qu'il se targue de l'être et quoiqu'il se vante, dans une épître adressée aux rois en 1501, de ses longues études, de ses multiples navigations et de ses quarante années d'observations1 . Son idée fixe est de faire croire que ce sont ses théories péniblement acquises par de profonds travaux qui l'ont mis sur la voie de ses découvertes.

Il paraît bien que c'est au cours de son second voyage, après sa rencontre à Espanola avec son frère Barthélémy, qu'ils ont étudié ensemble les œuvres de Pierre d'Ailly. C'est alors qu'ils ont élaboré tout le plan grandiose que les auteurs colombiens leur attribuent comme nous, mais dont ils placent l'invention avant le départ pour la première expédition.

Le frère de Christophe, moins âgé que lui de dix ans, semble avoir joué un grand rôle dans ce travail d'élaboration et d'adaptation. Il nous semble qu'on n'a pas rendu une suffisante justice à cet homme qui était plein d'initiative, d'énergie et de science. Il avait habité le Portugal et, d'après une note de sa main que nous lisons dans Ylmago mundi de la bibliothèque colombine, il^ était présent à Lisbonne en 1488 lorsque Barthélémy Diaz aborda dans le port de cette ville après avoir découvert le cap de Bonne-Espérance2. Plus tard, il avait voyagé en Angleterre sous Henri VII et en France sous Charles VIII, et il avait proposé à ces souverains d'entreprendre un voyage de découvertes dans l'extrême-ouest. Les deux rois avaient repoussé ses avances.

Barthélémy savait le latin; il suivait avec intérêt les nouveautés cosmographiques et connaissait le nouveau globe construit par Béhaim d'après les indications de d'Ailly en 1492. Il était lui-même cartographe distingué, et on nous a conservé un spécimen de son

1. H. Vignaud, Histoire critique, t. i, p. 23 et 692; Éludes critiques, p. 297. Babinet, Desimoni et même Roselly de Lorgues constatent aussi l'insuffisance

•scientifique du navigateur.

2. Cette note porte le n° 23 dans la classification de la Raccolta et elle se rapporte au fameux chapitre vm de d'Ailly qui a pour titre : De quantitate terrx habilabilis. Nous avons cité ce texte plus haut. Cf. Vignaud, Histoire critique, t. i, p. 434 et 440.

talent1. Il rejoindra Christophe aux Antilles pendant la seconde expédition et demeurera à Espanola jusqu'en 1500. Plus tard, il accompagnera son frère dans son quatrième voyage, et son courage comme son dévouement seront tout à fait dignes de louange et d'admiration. C'est une de ces étoiles de seconde grandeur qui perdent toute leur clarté dans le rayonnement de l'astre principal, et voilà ce qui explique pourquoi sa figure n'est pas sortie de la pénombre historique 2.

C'est probablement à Espanola, dès 1494, nous l'avons dit, que les deux frères ont étudié ensemble Y Imago mundi. L'exemplaire appartenait à Barthélémy, qui l'avait sans doute acquis pendant son séjour en France, vers 1491 3. Il provenait des presses de Jean de Westphalie à Louvain;déjà son possesseur l'avait couvert d'un grand nombre d'observations, et c'est peut-être le premier volume imprimé qui ait passé l'Atlantique. Les deux frères complétèrent ces notes qui sont au nombre de 898 et combinèrent ensemble tout le plan grandiose dont on leur a fait honneur et auquel ils ne pensaient pas auparavant. Nous voulons parler du projet de passer aux Indes orientales par l'ouest et d'aller au levant par le ponant. Ne croyons pas cependant que Colomb et son frère aient lu tous les auteurs qu'ils citent pour appuyer leur système : Ptolémée, Marin de Tyr, Sénèque, Aristote et les autres. Toute la connaissance qu'ils peuvent avoir de ces textes vient de la page de Y Imago mundi qu'ils ont citée et commentée, et que nous avons reproduite plus haut.

Ne pensons pas non plus que le plan issu de cette collaboration des deux frères soit le résultat de profondes méditations, de calculs scientifiques et de nombreuses lectures préalables, qu'il émane de théories qu'ils ont conçues; c'est le contraire qui est la vérité. Tout ce que savent les Colomb, ils le doivent principalement à d'Ailly, puis à Marco Polo et à Pie II, nous l'avons démontré. Leurs connaissances sont empiriques bien plus que scientifiques, ils ont quelque pratique des choses de la mer, mais ils n'ont point mis en commun des données cosmographiques approfondies et

1. M. Wieser a retrouvé à Florence les dessins où Barthélémy a essayé de figurer les découvertes de son frère.

2. Vignaud, op. cit., p. 436. Cf. Harrisse. Christophe Colomb, t. n, p. 183-210.

3. C'est l'affirmation de Fernand Colomb. L'ouvrage était certainement fini d'imprimer en 1487.

nouvelles. Ils ont écouté et compris les marins, bien plus qu'ils n'ont fréquenté les savants et les philosophes, et surtout ils ont lu et médité la page déjà citée de d'Ailly.

Pour arriver à faire croire qu'il avait toujours eu ce que l'on a appelé son grand dessein et qu'il avait conçu depuis longtemps le projet d'arriver aux Indes par l'ouest, Christophe avait, en 1496, à employer deux moyens. Il devait d'abord modifier ce qu'il avait écrit en 1492-1493 dans le Journal de bord de son premier voyage. Ensuite il avait besoin d'affirmer résolument dans les documents postérieurs qu'il avait eu, dès l'origine, l'intention de passer au levant par le ponant. Nous le savons par ailleurs : à part une phrase de Las Casas, il n'est nullement question de ce plan grandiose, soit à la cour de Portugal, soit devant la junte de Salamanque, soit chez les religieux de la Rabida, soit enfin à Santa Fé. Le navigateur ne parle de ce projet que dans son Journal de bord. Il fallait donc le maquiller, le corriger et le compléter en y introduisant de force l'annonce de son dessein.

Nous l'avons vu, c'est ce que Colomb a dû faire lorsqu'il a revisé son œuvre en y faisant entrer ce qu'il avait l'intention d'y mettre et ce qu'il voulait que le monde connût de son projet.

Donc, pour les raisons énoncées dans le chapitre précédent, on ne peut rien tirer de concluant de tout ce qui a précédé les études communes de Christophe et de Barthélémy et de tout ce qu'il a plu au premier d'introduire dans le Journal de bord. Il est très probable, d'après tout ce qui précède, que c'est en 1494, au cours du second voyage et après avoir étudié et commenté d'Ailly avec Barthélémy, que s'est constitué le programme général des desseins de Colomb. Les autres documents qui ont été écrits après cette date sont authentiques et méritent toute créance quand ils parlent du grand dessein. M. Vignaud ne le conteste pas, mais il dit que ce dessein n'a pas été conçu à l'époque fixée par le découvreur. Etudions maintenant les pièces postérieures à 1494.

La première en date est une lettre d'Haïti (Espanola), écrite en 1498 et contenant la relation du troisième voyage *-. Colomb

1. Navarrete, Viages, vol. n, p. 242-276; Lollis, Scritti, n. xvi, vol. n, p. 26-40; traductions : française, par Verneuil et de la Roquette, Relations des quatre voyages, vol. m, p. 1-71 ; anglaise, par Major, Select letters, p. 104-168. Cf. Jourdain, De l'influence d'Aristole et de ses interprètes sur la découverte du Nouveau Monde, dans le Journal général de V Instruction publique, août 1861.

avait alors découvert l'Amérique du Sud et c'est dans ce document qu'il parle pour la première fois du système cosmographique qu'il tenait de Barthélémy. Il donne les raisons sur lesquelles il fondait sa croyance à la possibilité de passer aux Indes par l'ouest. Il expose ses idées sur la petitesse de la terre et sur le peu d'étendue des eaux par rapport à celle des terres. Le passage où il donne cette explication est presque littéralement emprunté au chapitre vm de Y Imago mundi du cardinal d'Ailly que nous avons reproduit plus haut.

La seconde pièce, qui émane aussi de Christophe Colomb, est la fameuse lettre qu'on appelle rarissime, qui fut écrite à la Jamaïque le 7 juillet 1503 et adressée aux rois catholiques 1. C'est la relation de son quatrième et dernier voyage qui fut si désastreux. Le navigateur donne son opinion sur la forme de la terre, sur la situation du paradis terrestre et sur les mines de Salomon. Il écarte les rectifications apportées par Ptolémée aux calculs de Marin de Tyr et adopte la mesure extravagante que ce dernier donne au monde habitable connu. C'est là aussi qu'il affirme que la longueur du degré équatorial est seulement de 56 milles 2/32.

On n'attribue pas seulement à Colomb le programme grandiose que nous venons d'exposer. Il en a encore conçu un autre qui eut moins de succès, mais qui ne fait pas moins d'honneur à sa foi et à son esprit d'initiative. C'est, en effet, entre son troisième et son quatrième voyage qu'il imagina ce plan gigantesque qu'il exposa dans son ouvrage de Las Profecias et qu'il communiqua peu après au souverain pontife Alexandre VI.

A cette date, c'est-à-dire dans les années 1501 et 1502, le navigateur, après avoir été comblé de félicitations, de biens et d'honneurs, était tombé dans une sorte de disgrâce. Les rois semblaient l'oublier, ils ne tenaient guère leurs promesses, et celui qu'ils avaient appelé l'Amiral de l'Océan se trouvait dans une situation pleine d'embarras de toute sorte. Mais son courage ne l'abandonna pas; son imagination, toujours en travail, cherchait alors un détroit qui devait se trouver selon lui à l'ouest des Antilles et qui lui permettrait d'arriver jusqu'aux Indes. Il se voyait déjà en possession de ces riches contrées, et il voulait consacrer l'or qu'il y trouverait

1. Navarrete, vol. i, p. 296-313; Lollis, Scrilti in Raccolta, vol. n, n. 44, p. 175- 225; Morelli, Lellera rarissima, 4840; Henry Vignaud, Études critiques, p. 288; Histoire critique, t. i, p. 403, et t. n, p. 342.

Page 1