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à la réalisation d'une de ses idées fixes, la délivrance du Saint- Sépulcre.
Ce projet, il l'avait conçu sans doute quand, en 1489, il prit part au siège de Baza qu'il s'agissait d'enlever aux musulmans. Plus tard, ses desseins se confirmèrent quand il vit Ferdinand et Isabelle entrer en vainqueurs dans Grenade. « J'étais présent, dit-il, quand on arbora par la force des armes les bannières royales de Vos Altesses sur les tours de l'Alhambra, qui est la forteresse de cette ville. Je vis le roi maure sortir des portes de la cité et baiser les royales mains de Vos Altesses et du prince mon seigneur l, »
Ses pensées se précisèrent après son troisième voyage, quand il composa son livre de LasProfecias dont le titre, qui semble avoir été donné par Navarrete, est celui-ci : Prophéties relevées par l'amiral don Christophe Colomb sur le recouvrement delà sainte cille de Jérusalem et sur la découverte des Indes, adressées aux rois catholiques. C'est un recueil de citations extraites des Livres saints, des Pères de l'Eglise, et aussi de son guide préféré, le cardinal d'Ailly. Le but de cet ouvrage semble avoir été de réunir tous les textes qui favorisaient la mission providentielle dont il se croyait chargé. Il donne le plan de l'expédition projetée en Terre Sainte et se propose de lever pour cette campagne 100 000 fantassins et 10 000 cavaliers que l'on paierait avec l'or des Indes. L'auteur entre dans des considérations assez singulières sur la fin du monde qui, affirmç-t-il, aura lieu dans cent cinquante-cinq ans2. Il cite Y Elucidarium astronomicae concordiae et plusieurs autres ouvrages d'astronomie ou de cosmographie du cardinal de Cambrai. On le voit, ses, idées et ses préoccupations sont toujours les mêmes que celles de son auteur favori.
Colomb envoya d'abord le manuscrit de son œuvre au P. Gorricio, de l'ordre des Chartreux, savant théologien de Séville, qui échangea à ce sujet une intéressante correspondance avec l'auteur. En février 1502, il fait tenir son ouvrage au pape et lui exprime l'intention de lui porter lui-même le récit de ses navigations écrit, dit-il, dans la forme des Commentaires de César. Il s'arrête surtout à cette idée qu'il a découvert un grand nombre d'îles
1. Lettre de Colomb aux rois catholiques, formant le prologue de son Journal de bord, 3 août 1492-15 mars 1493; Henry Vignaud, t. n, p. 587.
2. Vignaud, t. î, p. 22 et 685. Le Libro de las Profecias a été publié intégralement par M. de Lollis, dans la RaccoUa, nous l'avons dit. Scritti, t. n, p. 73-160.
pleines de ressources de toute sorte, et que ces richesses doivent lui servir à l'accomplissement de sa mission, qui est d'arracher le tombeau du Christ aux infidèles. Ce qu'il y a de plus touchant dans cette lettre, c'est que le navigateur, au moment où il dispose ainsi de véritables trésors pour la délivrance des Lieux saints, était à peu près sans ressources. Non seulement il ne trouvait pas toujours de quoi « payer son écot », mais même « il n'avait pas une pièce de monnaie pour donner à l'offrande, quand il était à l'église. » Ces projets désintéressés et grandioses conçus dans de telles circonstances émanent évidemment d'un cœur magnanime et d'une âme supérieure aux adversités et aux déboires de toute sorte.
Cette pensée était d'ailleurs, nous l'avons vu, celle de tous les esprits supérieurs de cette époque; ce fut celle de Jeanne d'Arc et du maître de Colomb, le cardinal d'Ailly. Nous n'osons pas affirmer que Colomb avait sous les yeux le texte même des exhortations pleines de feu de l'évêque de Cambrai, bien qu'elles fussent déjà imprimées de son temps *. Néanmoins nous félicitons le découvreur d'avoir conçu ce dessein qui met comme une couronne religieuse et héroïque à sa vie tout entière, qui fait de lui le continuateur des Godefroy, des Baudouin, des saint Louis, et, au xvie siècle, le dernier des croisés.
Que le lecteur en soit bien convaincu, nous ne voulons rien enlever à la gloire humaine de l'illustre navigateur et nous ne prétendons aucunement diminuer la grandeur de son œuvre. C'est lui qui a été le messager de la Providence et qui a donné naissance au fait historique le plus heureux, le plus utile et le plus célèbre du xve siècle. Cet âge, fécond et inquiet comme le nôtre, avait pourtant été déjà spectateur de bien des merveilles et de bien des découvertes de toute sorte. L'invention de l'imprimerie était venue agiter le monde qui pense; l'emploi de la poudre à canon avait changé les idées et les combinaisons du monde qui combat; la découverte de la boussole avait permis de nouvelles
1. Le Tractalus et sermones, qui renferme les discours et quelques petits traités de d'Ailly, fut imprimé à Strasbourg en 1490, et à Bruxelles vers la même date. Cf. Pellechet, Catalogue général des incunables, i, p. 119.
audaces au monde qui navigue. Ce siècle avait vu cesser les schismes dans l'Eglise après les débats tragiques de Pise, de Constance et de Baie; il avait été le spectateur des exploits de Vasco de Gama et de la conquête de Grenade par les armes des rois catholiques. Après une lutte qui avait duré sept siècles, les chevaliers espagnols et Christophe Colomb lui-même avaient enfin fait retentir de leurs cris de victoire les salles féeriques de l'Alhambra que venait de quitter le roi Boabdil avec ce qui restait des valeureux Abencérages. Les contemporains avaient assisté avec émotion à la chute de Constantinople sous les coups des barbares. Une des cornes du croissant, celle qui menaçait l'Espagne, était brisée pour toujours, mais l'autre, celle de l'extrême-est, semblait plus formidable que jamais.
D'autre part, le monde intellectuel commençait à applaudir aux triomphes artistiques et littéraires de la Renaissance. Et cependant, nous osons l'affirmer, pas un événement n'eut à cette époque un retentissement plus grand que l'arrivée de Christophe Colomb en Amérique et la nouvelle de la découverte d'un nouveau monde. Mais nous devons avouer que les textes récemment mis au jour ont modifié quelque peu les idées que l'on se faisait sur les projets du navigateur sans cependant diminue» la grandeur des résultats obtenus par lui en faveur de l'Eglise et de la civilisation.
Résumons donc en quelques pages les conclusions auxquelles la critique moderne est arrivée en se basant sur les documents récemment publiés.
I. Le cardinal d'Ailly a eu, nous le savions déjà, une influence très considérable sur le mouvement des idées au xive et au xve siècle. Et cependant, malgré tous ces services qu'il a rendus à la science philosophique, théologique, voire même astronomique, nous nous demandons quelquefois si ce n'est pas comme cosmographe qu'il a eu le plus d'action sur les idées et les travaux de son époque. Colomb lui doit tout ou presque tout, nous l'avons plus d'une fois démontré, et Y Imago mundi fut le livre de chevet du hardi découvreur.
De même, Martin Behaim a composé d'après ses indications ce globe de Nuremberg qui est célèbre dans l'histoire de la cosmographie. Enfin, les récentes recherches historiques nous apprennent que Mùntzer s'appuie sur févêque de Cambrai dans la lettre gi curieuse qu'il écrivit en 1493, à Joao, roi de Portugal,
pour le pousser aux découvertes qui restaient à accomplir dans l'ouest. Il semble bien que ce document si important fut comme la préface des expéditions aventureuses de Corterel et de Cabrai, de Vespucci et de Magellan, ces conquistadores portugais.
Quel que soit le système que l'on adopte et à quelque date que l'on place le commencement de l'influence du cosmographe français sur le navigateur, il reste acquis que toutes les grandes inspirations de Colomb viennent de Pierre d'Ailly. Nous avouons cependant que sa part est moins belle et sa gloire posthume moins éclatante dans la seconde hypothèse que dans la première.
Voltaire raconte que, quelques jours avant la bataille de Denain en 1712, un conseiller au Parlement de Flandre, nommé Le Fèvre d'Orval, se promenait avec un curé de ses amis dans les environs du village où la bataille allait avoir lieu. La pensée leur vint, dit-il, d'indiquer au maréchal de Villars un chemin détourné qui lui permettrait de surprendre le général Albemarle dans cette position et de battre ensuite le prince Eugène sous Marchiennes l.
Nous ne croyons guère à cette histoire telle que Voltaire la rapporte. Si pourtant elle était vraie, personne ne prétendrait sans doute que ce magistrat et ce prêtre flamands ont gagné la bataille de Denain et sauvé la monarchie française. Et cependant n'auraient-ils pas le droit de revendiquer leur humble part dans la gloire et le succès du maréchal de Villars? L'honneur des victoires remportées et des grands services rendus se concrétise, pour ainsi dire, dans un seul nom, qui absorbe tout et qui reste historique; mais ne se compose-t-il pas de mille efforts plus ou moins connus, de mille dévouements obscurs, de mille collaborations anonymes?
C'est une part semblable et plus grande encore que nous réclamons pour l'évêque de Cambrai. Nous revendiquons pour lui la gloire d'avoir excercé sur l'esprit de l'explorateur une influence décisive et d'avoir été directement mêlé à l'un des plus grands événements qui aient eu lieu sur la terre depuis la naissance de Notre Seigneur Jésus-Christ. Ce mérite scientifique se joint à beaucoup d'autres pour faire de Pierre d'Ailly" le prélat le plus illustre qui soit passé sur notre siège épiscopal