‹ Pierre d'Ailly et la découverte de l'AmériqueChapitre 20 sur 21 · Henry Vignaud, Ibid., p · texte numérisé non relu

Henry Vignaud, Ibid., p

Un peu plus loin, le navigateur affirme non seulement qu'il alla à Thulé, mais encore qu'il navigua une centaine de lieues au delà. Le moins qu'on puisse dire d'une pareille allégation, c'est qu'elle est singulièrement exagérée et qu'il n'y a guère de place dans sa vie, telle que nous la connaissons, pour un voyage de cette sorte. Colomb d'ailleurs met dans toutes ses œuvres une insistance particulière à affirmer qu'il a parcouru le monde en tout sens et que toutes les questions de cosmographie et de navigation lui sont familières. Il est difficile de ne pas remarquer que son objet persévérant est de se faire valoir et 'd'inspirer la plus grande confiance possible dans son expérience nautique 1. Enfin, quoiqu'il le prétende, il n'a point refusé les avances que lui auraient faites Gênes ou Venise, la France ou 'l'Angleterre, pour cette excellente raison que jamais il n'a eu de relations personnelles avec les chefs de ces différents pays 2.

On le voit, ces faits sont nombreux, très significatifs, et donnent bien l'impression que le manque de parfaite sincérité était chez le navigateur comme un trait particulier de caractère. Le plan de campagne élaboré à Espagnola vers 1494 n'est que la continuation du même procédé peu loyal. Si ces regrettables constatations nous surprennent, c'est que nous sommes comme hypnotisés par les récits empreints d'une naturelle et surnaturelle exagération sortis de la plume de M. le comte Roselly de Lorgues et de tous ceux qui l'ont suivi. Ils voient en Colomb un être surnaturel et presque angélique, au-dessus de toutes les faiblesses humaines, sans défaillances, sans même d'imperfections, faisant de quasi-miracles, en tout sens supérieur à la foule, et exerçant sur ses semblables et même sur la nature un pouvoir surhumain.

Son rôle est celui d'un héros dont le nom même est prédestiné, portant l'auréole au front, c'est l'ange de la Providence, le messager du Rédempteur, il est apôtre, confesseur et presque martyr. A l'exemple d'Eschyle et de Victor Hugo, ses panégyristes ont fait de celui dont ils chantent les exploits un homme qui dépasse de cent coudées le commun des mortels. Le culte exclusif qu'ils lui rendent a même été quelquefois jusqu'à lancer une sorte d'excommunication majeure contre tous ceux qui hésitent

1. Henry Vignaud, Ibid., p. 383-410-412, etc. , 2. Histoire critique, t. i, p. 464 et suiv.

à vénérer en leur héros une sainteté digne des autels, sainteté dont ils voient dans chaque épisode de sa vie si mouvementée le surnaturel rayonnement1.

C'est précisément parce que certains écrivains veulent nimber le front de Colomb de l'auréole surnaturelle que l'opinion catholique a le droit d'être plus difficile quand il s'agit de ses vertus. Elle est obligée de lui tenir rigueur de ce que l'on appellerait volontiers sa versatilité intéressée, ses opinions successives et les manipulations de texte qu'il s'est très probablement permises quand il s'est agi de sa renommée ou de ses intérêts.

Ces palinodies, l'histoire les a pardonnées quelquefois trop facilement à d'autres écrivains. C'est ainsi qu'à l'heure même où l'amiral mourait à Valladolid (1506), Erasme était reçu docteur en théologie. Il fut, on le sait aujourd'hui, ondoyant et divers dans ses opinions même religieuses, mais il a voulu faire croire qu'il n'avait jamais varié dans ses convictions, et plus d'un critique s'est laissé tromper par cette autobiographie décevante, revue et corrigée par le principal intéressé trop soucieux de sa propre gloire.

Au xixe siècle, Chateaubriand parut doué, lui aussi, de la même espèce d'insupportable amour-propre. N'a-t-il pas été suggestionné par les mêmes idées égoïstes et menteuses lorsqu'il raconte sérieusement qu'il allait en Amérique pour reconnaître le passage du Nord-Ouest, le lointain détroit de Behring, doubler le dernier

1. M. Roselly de Lorgues, par exemple, était un homme des plus aimables dans ses relations privées, mais il devenait intraitable quand il avait la plume à la main. Il avait quatre-vingt-douze ans quand il écrivit son dernier ouvrage Les calomniateurs modernes du serviteur de Dieu Christophe Colomb, mais l'âge n'avait ni affaibli ses facultés, ni apaisé ses rancunes contre ceux dans lesquels il voyait les ennemis de cette grande renommée.

C'est ainsi, par exemple, qu'il parle d'un ouvrage de l'abbé Casabianca comme d'une i œuvre d'aberration » caractérisée par les « élucubrations déséquilibrées « d'un homme d'une « superbe outrecuidance ».

L'abbé Sanguineti écrit « des œuvres révoltantes soufflées d'en bas »; â1 Avezac «turlupine l'histoire et nous sert de la fausse monnaie »; Duro, le « terrible Capitan »,estun «navigateur en chambre»; Navarrele.u courtisan de race », est «inquisiteur par goût », et Asencio, « fabricant de prose en tous genres»-, est l'auteur d'un livre sur Colomb qui est une olla podrida. Voir la très intéressante brochure de M. Henry Vignaud : L'ancienne et la nouvelle campagne pour la canonisation de Christophe Colomb, Journal de la Société des Américan"stes de Paris, nouvelle série, 1909, t. vi.

cap septentrional de l'Amérique et revenir par la baie d'Hudson et le Labrador1? N'a-t-ilpas fardé la vérité quand il nous donne les motifs de ses voyages au Saint-Sépulcre et à l'Alhambra et quand il nous fait part des sentiments, pieux ou profanes, dont il était alors animé?

Plus près de nous, Victor Hugo a voulu persuader à un public trop crédule que l'auteur des Odes et Ballades et des Feuilles d'automne fut toujours le farouche démocrate et l'intraitable socialiste que ces dernières années ont connu. Il prétend faire passer ses chutes lamentables pour des ascensions sublimes. Tous ces écrivains ont truqué l'histoire quand ils ont voulu mettre dans leur vie une unité qui aurait pu en être l'honneur, mais qui n'existe malheureusement que dans leur imagination, et peut-être dans leurs regrets ou leurs remords.

Comme Colomb, ces trois grands hommes ont cultivé, arrosé, sarclé et exploité avec une sollicitude inquiète et excessive le champ d'ailleurs fécond de leur gloire; ils ont arrangé l'histoire et parfois sollicité les textes au profit de leur réputation.

III. Mais à l'heure actuelle, que pense l'Eglise de Christophe Colomb? Il me semble que nous pouvons le dire sans sortir de notre rôle et de notre sujet. Les documents récemment mis au jour ne nuiront-ils pas à la cause de béatification dont Roselly de Lorgues fut le postulateur attitré et qu'il a poursuivie avec un certain acharnement? Que faut-1'! augurer pour l'avenir de ce mouvement relativement nouveau qui aurait pour but de placer sur les autels le héros génois dont on proclame les héroïques et surnaturelles vertus?

Aux jours du centenaire de la découverte de l'Amérique, la voix ecclésiastique la plus autorisée de France, celle du cardinal Perraud, évêque d'Autun, ne sépare point d'Ailly de Colomb ei montre l'évêque de Cambrai ouvrant la voie à l'heureux explorarateur à travers la mer ténébreuse. Le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, primat d'Aquitaine, dont le ressort métropolitain compte les évêchés des Antilles, écrit au pape pour le supplier de vouloir bien autoriser l'introduction de la cause de Colomb devant la Sacrée-Congrégation des Rites; plusieurs évêques français et beaucoup d'étrangers félicitent l'illustre prélat de sa religieuse initiative.

1. Conférences de Jules Lemaître à la Société des Conférences, en janvier et février 1912.

Mais qu'en pensent les souverains pontifes? Sa Sainteté Pie IX, le premier et le seul pape qui ait mis le pied en Amérique, n'a pas hésité à faire de notre héros ce magnifique éloge : « C'est lui qui, enflammé pour la foi catholique, résolut, en entreprenant la plus audacieuse des navigations, de découvrir un monde nouveau, non point pour ajouter de nouvelles terres à la souveraineté de l'Espagne, mais afin de placer de nouveaux peuples sous le règne du Christ, ce qui veut dire de l'Eglise K »

En 1892, son successeur Léon XIII écrivait au principal promoteur de l'exposition grandiose de Chicago : « Votre entreprise est grande, mais l'objet que vous vous proposez est aussi bien noble. C'est un témoignage d'honneur et de gratitude à cet homme immortel qui, désireux de trouver de nouvelles routes par lesquelles on pût porter, jusque dans les parties les plus reculées de l'univers, la lumière de la vérité et les bienfaits de la civilisation, ne s'est pas laissé vaincre par les plus rudes labeurs. Christophe Colomb a réuni, en quelque sorte, les deux fractions de la race humaine longtemps séparées, et il a rendu à toutes deux de tels services que, parmi les bienfaiteurs de l'humanité, il y en a peu qui lui soient égaux et pas un seul qui lui soit supérieur 2. »

Léon XIII ne s'en tint pas là. Le 16 juillet de cette même année 1892, il voulut associer la religion aux fêtes européennes et américaines qui se célébraient en cette même année du centenaire. Il revendiqua le navigateur comme un des nôtres : Columbus noster est.

« Ce qui distingue éminemment Colomb, c'est qu'en parcourant les immenses espaces de l'Océan, il poursuivait un but plus grand et plus haut que les autres. Ce n'est pas qu'il ne fût mû par le très légitime désir d'apprendre et de bien mériter de la société humaine; ce n'est pas qu'il méprisât la gloire dont les aiguillons mordent d'ordinaire plus vivement les grandes âmes, ni qu'il dédaignât entièrement ses avantages personnels; mais, sur toutes ces considérations humaines, le motif de la religion de ses ancêtres l'emporta de beaucoup chez lui, elle qui, sans contredit, lui inspira la pensée et la volonté de l'exécution et lui donna, jusque dans les plus grandes difficultés, la persévérance avec la consolation. » Et il ajoute : « C'est à ce but qu'il appliqua tout son labeur,

1. Bref adressé à M. le comte Roselly de Lorgues (24 avril 1863).

2. Bref du 27 février 1892 envoyé à l'honorable Thomas B. Bryan.

.car il n'entreprit pour ainsi dire jamais rien sans prendre la religion pour guide et la piété pour compagne, religione duce, pietate comité l. »

Jamais bouche plus auguste ne prononça un éloge plus magnifique, et cependant Léon XIII, dans cette page d'histoire définitive, ne parle point de la béatification future et se tient sous ce rapport dans une prudente réserve. Déjà quand Pie IX avait été vivement sollicité en faveur de cette cause, il avait répondu simplement qu'on pouvait essayer : Tenture non nocet2. Ce mot n'en- - gage à rien, ne préjuge rien, et est à peine un encouragement.

Dans sa lettre de 1892, Léon XIII, de son côté, distingue entre les saints et les héros : « L'Eglise, dit-il, réserve des honneurs . particuliers et les plus grands aux hommes les plus éminents dans ce genre de vertu qui se rapporte au salut éternel des âmes. Mais elle ne méprise pas néanmoins ni n'estime peu l'autre genre de vertu : loin de là, elle a toujours grandement apprécié et honoré ceux qui ont bien mérité de la société humaine et qui se sont rendus immortels dans la postérité 3. »

C'est parmi ces grands hommes qu'il place Christophe Colomb.

Les panégyristes à outrance qui s'attendaient à un manifeste en faveur de la future béatification durent être quelque peu déçus. On le voit, les deux papes, quelles que fussent leurs sympathies personnelles pour la cause, s'éloignent de toute exagération et nous montrent l'exemple que nous devons suivre.

La leçon indirecte semble avoir été comprise, car nous remar quons que, depuis 1892, il n'y a plus guère de manifestation organisée dans ce sens.

Pour nous, nous sommes tout le contraire d'un dénicheur de saints; il nous souvient même d'avoir rompu autrefois une lance en faveur du héros génois, mais nous devons constater que l'enthousiasme qui il été soulevé en 1856 par l'apparition de l'histoire de Roselly de Lorgues ne s'est pas maintenu. Il s'est même plutôt refroidi depuis la mort de l'ardent écrivain arrivée le 2 janvier 1898. M. le vicomte Henri Macé, que le postulateur avait désigné pour continuer son œuvre, n'a pas même tenté de soutenir cette .thèse désespérée et de reprendre cette tâche impossible. Dans le

Page 1