D'Ailly, Imago mundi, c. xxxxvm
3. Compendium cosmographie, c. xix. Ce second ouvrage, qui est le complément de Ylmago, fut composé en 1412, d'après les biographes les mieux informés du savant cardinal.
lantique n'est point un océan immense et difficile à traverser. On le voit, un certain nombre d'idées qui hantaient l'esprit de d'Ailly sont des faussetés cosmographiques; mais elles furent longtemps admises comme des vérités incontestables.
Nous l'avons dit, le livre du cardinal est un résumé à peu près complet de tous les textes anciens qui pouvaient encourager les audaces des navigateurs; c'est aussi le témoin autorisé de toute la science de son temps. Il n'est pas toujours facile de connaître l'opinion personnelle du savant évêque, tant il cite d'opinions, parfois contradictoires, dans sa savante compilation. Nous y avons rencontré, dans un amalgame quelque peu étrange, les noms des Pères de l'Église mêlés à ceux des astronomes arabes. Saint Augustin, saint Isidore et Paul Orose sont cités à côté d'Alfragani et d'Albategni. Bède le Vénérable, la lumière de l'Occident au vme siècle, accompagne saint Jean Damascène, qui instruisit et édifia l'Orient à la même époque. Ptolémée y contredit parfois Aristote, et Pline s'y trouve suivi de ce médiocre Solinus qu'on a pu surnommer, non sans quelque raison, le singe de Pline.
Nous n'y avons pas rencontré une seule fois le nom de Roger Bacon, et pourtant, nous l'avouons, Ylmago mundi emprunte beaucoup d'idées à YOpus majus du célèbre franciscain d'Oxford I.
Le cosmographe cambrésien a le tort de ne point citer ses contemporains, qu'il a l'air de vouloir ignorer de parti pris. Toute sa science est « livresque », comme dira plus tard Montaigne, et tout ce qui n'a pas été écrit à plusieurs siècles de distance semble ne point exister pour lui. Les traditions historiques écrites ou orales, que Bacon avait reproduites, paraissent lui avoir été complètement inconnues.
Nous nous demandons comment il se fait que l'évêque de Cambrai, écrivant en 1410, ne dise rien de ces vaillants Dieppois, dont les expéditions à la côte de Guinée commencèrent en 1364 et se continuèrent pendant tout le xive siècle. Ils bâtirent des forts et des magasins à la Côte d'Or et remplirent les ports
1. Cf. de Humboldt, Cosmos, t. a, 2e partie, 6e section; Études religieuses des Pères Jésuites, 1876, t. n, p. 23; Emile Charles, Roger Bacon, p. 275. — Voir aussi l'édition de Bridges de VOpus majus, 1. 1, p. 285-375, et H. Vignaud, Histoire critique, i, p. 98 et 319.
de France d'ivoire, de poivre et de poudre d'or. Comment d'Ailly, ancien aumônier de Charles VI, a-t-il ignoré le voyage de Jean de Béthencourt, chambellan de ce prince, qui parcourut, en 1402, les premières étapes des deux immortelles navigations de Colomb et de Gama? Comment ne cite-t-il point le nom de Jean de Plan-Carpin qui, vers le milieu du xme siècle, fut envoyé par Innocent IV au roi des Tartares? N'a-t-il point connu Guillaume de Rubrouck, notre quasi-compatriote, légat de saint Louis près du prince des Mongols 1 ? Pourquoi a-t-il oublié Marco Polo, dont la narration, rédigée à Gênes en 1298, se répandit "si promptement dans tout l'univers chrétien 2 ? Et Jean de Mont-Corvin, mort archevêque de Pékin, et le voyageur anglais Jean Mandeville mort en 1372? Tout ce grand mouvement de 'prosélytisme religieux et d'exploration géographique a passé à côté de lui sans qu'il s'en aperçoive, ou tout au moins sans qu'il s'en montre touché.
Nous pardonnons plus facilement au prélat de Cambrai de n'avoir pas connu les expéditions des moines irlandais et des pirates Scandinaves ou islandais dans le nord de l'Amérique, de n'avoir point entendu parler de ces aventureuses pérégrinations, qui avaient commencé vers le vme siècle et qui se terminaient à peine de son temps. Les Sagas, dont les récits ne sont point tous fabuleux, parlent des voyages qui auraient eu pour résultat la première découverte du continent américain. Là plus importante de ces expéditions eut pour chef Leif, fils d'Eric le Rouge, le colonisateur du Groenland. Il descendit jusqu'à une terre qu'il appela Vinland parce que la vigne et* le blé y croissaient naturellement3. Il n'a pas soupçonné que
1. Les voyages de Plan-Carpin et de Rubrouck ont été imprimés à Paris en 1839, dans le Recueil de voyages et de Mémoires publié par la Société de géographie, p. 207 et 397. Cf. Paquot, Mémoires pour servir à l'Histoire littéraire des Pays-Bas, 1765, i, 213.
2. Cf. Le livre de Marco Polo publié pour la première fois par G. Pauthier Paris,1865, 2 vol. in-8°. Introduction. — Voir aussi notre Pelrus de Alliaco, p. 173.
3. On ne sait au juste où se trouvait ce pays. Malgré ces incertitudes, des Américains enthousiastes ont cru que le Vinland n'était autre qu'une partie de l'État de Rhode-Island aux États-Unis. Mme Shipley et M. Horsford écrivirent plusieurs ouvrages dans ce sens et arrivèrent enfin à faire ériger une statue à Boston, en 1887, au légendaire Leif Erikson à l'endroit même où, pensent-ils, il aurait débarqué. C'est pousser le chauvinisme un peu loin. — Cf. H.
des moines avaient rencontré d'immenses terres à l'ouest, qu'ils y avaient implanté la foi de Jésus-Christ, et qu'ils y avaient apporté, dans les plis de leurs robes blanches, la règle de saint Colomban avec les germes de la civilisation chrétienne.
Nous ne voulons point parler des légendes relatives à l'Irlandais saint Brendan au vie siècle. Ce pieux aventurier avait trouvé, disait-on, le Paradis terrestre, dans une île lointaine de l'Occident. Rien n'a été plus populaire au moyen âge que ces récits dont les détails fabuleux ne doivent point nous faire perdre de vue le fond de vérité *. Ce qui est absolument certain, c'est que les Scandinaves avaient fondé deux colonies dans le Groenland, et qu'ils les maintenaient à force de souffrances et de privations; c'est qu'un diocèse où florissait la foi chrétienne avait été établi, au xne siècle (vers 1120), pour le Groenland et le nordest de l'Amérique. L'évêché normand de Gards ou Gardar, sur l'Eriksfiord, dépendit d'abord de Hambourg-Brème, puis de Drontheim en Norvège, pendant que la contrée tout entière se trouvait sous la dépendance politique des rois de ce dernier pays. Ce diocèse paya, jusqu'au xve siècle, la dîme et le denier de Saint-Pierre, en chargements de fourrures, de fanons de morse, de peaux de bœufs ou de phoques et de dents de baleine 2.
Tous les souffles généreux qui mettaient en mouvement le monde catholique se faisaient sentir jusqu'aux extrémités du monde connu. On prêcha la croisade dans ces îles glacées vers 1274, et les ecclésiastiques y payèrent la dîme de tous leurs revenus pour contribuer à la délivrance de la Terre Sainte. La parole ardente de Pierre l'Ermite et de saint Bernard eut des
Vignaud, Les expéditions des Scandinaves en Amérique devant la critique, in-8°, 1911, p. 14; Histoire de la conquête des Canaries, par le sieur de Béthencourt (1402-1422); Charton, Voyageurs anciens et modernes, t. m; Études religieuses, 1876, t. n, p. 13.
1. Ozanam, La civilisation chrétienne chez les Francs, éd. Lecofïre, 1872, in-12, p. 115, 157, 565.
2. P. Riant, Expéditions et pèlerinages des Scandinaves; Gravier, Découverte de l'Amérique par les Normands au xe siècle, 1874. Toutes ces assertions viennent d'être confirmées par des pièces authentiques découvertes dans le9 archives du Vatican, et exposées avec talent au dernier Congrès scientifique
nternational des catholiques à Paris, en 1890, par le docteur Luca Gelic de Spalatro (Dalmatie). Voir compte rendu, 5e section, p. 183. Cf. Eug. Beauvois, La chrétienté du Groenland au moyen âge, dans la Revue des Questions historiques , avril 1902, p. 555, 556, 572 et suiv.; Munch, Histoire de Norvège, t. i.
échos indéfiniment prolongés jusqu'en ces confins du globe. Peut-être des soldats de Saladin, venus des déserts embrasés de l'Arabie, trouvèrent-ils devant eux, sous les murs de Jérusalem, des guerriers partis des glaces du Groenland, qui portaient sur l'épaule le signe des expéditions saintes, et qui croisaient le fer au nom de Jésus-Christ1.
La foi était aventureuse comme la gloire. Les missionnaires et les marins sortis du Groenland firent des expéditions dans le nord jusqu'aux détroits de Lancaster et de Barrow et découvrirent Terre-Neuve en 1285. Ils fouillèrent les dédales les plus reculés de l'océan Glacial et furent, au xme siècle, les prédécesseurs des plus hardis explorateurs du xixe, des Bellot et des Parry, des Mac Clure et des Nordenskiold. Ils descendirent 'ensuite le long des côtes du Labrador et du Canada et peutêtre plus bas encore. Le grand schisme eut son retentissement dans ces terres glacées, et l'on y voit des évêques compétiteurs nommés par Rome et par Avignon
Colomb, sans doute, a pu ignorer tous ces détails qui n'ont eu aucune influence sur l'histoire de la civilisation. Mais il a peut-être eu une connaissance vague et générale des découvertes qui avaient été faites dans les siècles précédents au nord-ouest de l'Europe, car la mémoire des expéditions Scandinaves et islandaises ne fut jamais perdue en entier2. Chose étrange! c'est vers l'époque même où le navigateur chrétien débarque aux Antilles pour y porter la croix de Jésus-Christ que le diocèse de Gardar disparaît sous l'invasion et les coups des barbares venus des côtes païennes les plus voisines. En 1448, le pape Nicolas V, « 'ayant entendu les gémissements de ses enfants bien-aimés du Groenland, charge les évêques de Holt et Skalhoft, en Islande, de pourvoir à leurs besoins spirituels. » Cette décision reste sans effet. Un demi-siècle plus tard, les malheureux
1. Fischer, Testilhes (dîmes) for the crusades in Greenland, 1276-1282, New York, 1906; Gaffarel, Histoire de la découverte de l'Amérique, 1892, t. i, p. 334.
2. C'est l'opinion d'Harrisse, Fernand Colomb, p. 104; de Payne, History of the New World, 1892, t. i, p. 107; et de Nordenskiold, Periplus, 1897, p. 84. M. H. Vignaud conteste absolument que Colomb ait connu les voyages au Vin- Jand et qu'il ait été renseigné par les Islandais, Études critiques, p. 386 et suiv. « Il est absurde, dit-il, de poser Leif ou Karlsefui en rival ou en précurseur de Colomb. La découverte des Scandinaves a été aussi inutile à l'humanité qu'elle paraît l'avoir été à eux-mêmes; elle est comme si elle n'avait jamais été faite. » Les expéditions des Scandinaves en Amérique, p. 34.
Groenlandais renouvellent leur demande et, en 1492, Alexandre VI envoya ses bulles au moine bénédictin Mathias Knutsson, qu'il destinait au siège de Gardar. C'est le dernier témoignage des sympathies de l'Église pour sa fille du Nord et des relations entre l'Europe et les colonies mourantes de l'Amérique boréale 1. Cet acte pontifical est pour ainsi dire l'oraison funèbre de l'ancienne Eglise du Nouveau Monde. Mais les peuples baptisés ne meurent que pour revivre; quelques mois plus tard, le même pape Alexandre VI recevait avec joie, admiration et espérance la nouvelle de la découverte de Colomb.
Le grand navigateur a-t-il connu les textes si suggestifs et si curieux de l'évêque de Cambrai? Oui, les preuves abondent, tous les auteurs qui se sont occupés de la question l'affirment et Colomb lui-même ne fait pas difficulté de l'avouer.
Le chapitre de Séville possède une bibliothèque illustre dont le premier fonds remonte au moyen âge. Au xvie siècle, elle s'augmenta de collections formées par Fernand Colomb, second fils de l'amiral, qui était un des plus grands bibliophiles et un des lettrés les plus éclairés de son temps. Dans ses fréquents voyages, en Flandre et ailleurs, il acheta ou reçut 15 370 livres et manuscrits, chiffre qu'aucune bibliothèque privée n'avait encore atteint. Il réunit à Séville toutes ces richesses littéraires et scientifiques et il constitua comme premier bibliothécaire de la Colombine le Brugeois Jean Vasaeus, qu'il avait rencontré lors de son voyage en Flandre en 1522 2.
Les livres les plus curieux de cette collection sont certainement ceux qui ont appartenu au grand navigateur et qu'il a couverts de ses notes. Ses auteurs favoris sont Pline, puis Marco Polo, l'illustre voyageur vénitien, qu'il a annoté trois cent soixantesix fois 3 ; Eneas Sylvius, monté plus tard sur le siège de saint Pierre
1. Eug. Beauvois, op. cit., p. 586, et Découvertes des Scandinaves en Amérique du Xe au xme siècle. Fragments des Sagas islandaises traduits pour la première fois, dans Revue orientale et américaine, Paris, Challemel, in-8°, 1859, p. 77; J. Guiraud, Histoire partiale, Histoire vraie, Paris, 1912, t. n, p. 136.
2. H. Harrisse, Excerpta columbiana, 1887; H. Vignaud, Histoire critique, i, p. 102; Études critiques, p. 298
3. De consueludinibus et condilionibus orientalium regionum, ouvrage traduit en latin de l'italien par François de Pepuriis, de Bologne, in-4°.
sous le nom de Pie II, dont le texte porte huit cent soixante et une remarques 1. Mais il préférait à tous le grand évêque de Cambrai, Pierre d'Ailly. Le volume qui contient sa principale œuvre cosmographique, Ylmago mundi 2, ainsi que plusieurs autres traités, est enrichi de huit cent quatre-vingt-dix-huit notes, écrites soit de la main de l'amiral, soit surtout de celle de son frère Barthélémy 3, à qui appartenait l'exemplaire. Plusieurs de ces notes sont d'une très grande valeur. C'est à cause de cette importance particulière que le livre du cardinal de Cambrai est conservé à Séville dans une urne de cristal, donnée par un noble espagnol enthousiaste de Colomb 4.
De plus, dans les loisirs qui suivirent son troisième voyage en 1501-1502, Colomb avait rassemblé un certain nombre de pro- A phéties, tirées des auteurs sacrés et profanes, sur les régions nouvelles à découvrir et sur la conquête qu'on pourrait faire de la Terre Sainte, grâce aux trésors qu'on y acquerrait. Nous en parlerons plus loin.
Les textes de ces prédictions, copiés par différents secrétaires, furent réunis en un seul livre au xvne siècle, et conservés à la Colombine. Ce qui fait le prix inestimable de cette collection, ce sont les notes marginales écrites de la main de l'amiral. Or,
1. Historia rerum ubique gestarum, Cologne, 1477. Cf. Vignaud, Histoire critique, i, p. 101.
-2. Imago mundi, c. vin, De quantitate terrse habitabilis. La sphéricité de la terre avait été niée par Anaximandre, Leucippe et Homère, qui la comparaient soit à un cylindre, soit à un disque.
3. De ces notes, plusieurs ont été reproduites en fac-similé par le savant bibliographe franco-américain M. Harrisse, dans ses Notes on Colombus, New York, 1864-1866. Cf. Éludes religieuses, 1876, t. n, p. 24.
4. Cf. Libros y aulografos de D. Christobal Colon, par Simon de la Rosa y Lopez. C'est un discours de réception à l'Académie royale des bonnes-lettres de Séville. Le savant conservateur de la Bibliothèque Colombine, don Servando Arboli, y a répondu avec sa compétence habituelle. Nous sommes heureux de témoigner notre reconnaissance au chanoine Arboli et à son premier officiai, le docteur Simon de la Rosa : c'est à eux que nous sommes redevable de plusieurs de ces détails. Cf. Vignaud, op. cit., p. 96, et t. n, p. 649. Il a rectifié en les augmentant les chiffres donnés par M. Simon de la Rosa. Plus récemment, la Commission colombine de Rome a reproduit toutes ces notes photographique
Snent et elle les a publiées à l'occasion du centenaire de la découverte. Ce travail de premier ordre, qui a pour titre : Raccolta colombiana, est dû à M. de Lollis et à plusieurs collaborateurs. Il comprend trois énormes volumes et un supplément (1892-1894). Nous l'avons admiré à l'exposition de Paris en
Colomb y cite à plusieurs reprises les ouvrages cosmographiques du cardinal de Cambrai1. Sans doute, ces notes, comme celles de Y Imago, n'ont pas toutes la même valeur, elles ne sont souvent qu'un simple rappel, un mémento sommaire; elles témoignent cependant des préoccupations du navigateur et de la haute estime qu'il a professée jusqu'à la fin de sa vie pour les opinions scientifiques et autres de Pierre d'Ailly.
Fernand Colomb, dans la vie de l'amiral qui lui est attribuée, parle aussi des textes du cosmographe cambrésien 2. Le fils du héros, bien que très versé dans la connaissance de tous les livres de son époque, ne cite guère, en fait de géographie, que Ptolémée, Pomponius Mêla et Pierre d'Ailly. Il paraît avoir hérité pour l'évêque de Cambrai de toute l'admiration et de toute la reconnaissance de son père et le place avant Toscanelli, le médecin florentin avec qui Colomb fut, dit-il, en rapport3. Le dominicain Las Casas, en écrivant son Historia, avait eu sous les yeux l'exemplaire de Ylmago mundi annoté par Colomb, ainsi que le texte espagnol aujourd'hui disparu des œuvres de Fernand. Or, voici ce qu'il écrit : « Je crois certain que, parmi les écrivains anciens, d'Ailly est celui qui a le plus excité Colomb à réaliser son grand projet 4. » Navarrete partage aussi cet
1. Libro de las Projecias, ms. de la Colombine. Ce Libro se trouve imprimé dans les Scrilli publiés par M. de Lollis, t. n de la Raccolla colombiana. — Cf. Vignaud, Histoire critique, t. i, p. 22.
2. Historié. M. Harrisse pense que Fernand n'est point l'auteur de cet ouvrage, qui remonte cependant au xvie siècle. Il ne paraît pas douteux pourtant que le manuscrit original a été écrit par le fils de Colomb, mais les éditeurs italiens y ont fait des changements et des additions dans leur édition de Venise de 1571. M. Harrisse a critiqué vivement certaines assertions des Historié et a montré qu'on ne pouvait se fier aveuglément à ce livre qui fut composé dans un but purement apologétique. Le P. Mandonnet est aussi de cet avis, op. cit., p. 101, 179, 186.
3. M. Vignaud conteste absolument l'authenticité du ces lettres de Toscanelli à Colomb. Le grand navigateur n'en a jamais fait mention, les contemporains ne les ont pas connues. D'ailleurs, la langue, la construction logique et les variantes du texte permettent difficilement de croire que ces deux lettres émanent de Toscanelli et qu'elles soient de la date qu'on leur assigne. [Histoire critique, 1. 1, p. 88 et suiv., et t. n, p. 340 et suiv.) Plusieurs faits donnent en outre à supposer que les pièces attribuées à Toscanelli sont apocryphes (Ibid., t. i, p. 344; et t. n, p. 398).
4. Historia de las Indias, c. xi, vol. i, p. 89 et 313. Las Casas, dominicain, né à Séville en 1474, a connu l'amiral, sa famille, ses compagnons de voyage; il a publié nombre de pièces venant de Colomb. C'est de lui que viennent la
avis l. Le comte Roselly de Lorgues, qui fut, au xixe siècle, l'histoîien, ou plutôt le panégyriste ardent du grand navigateur a conclu : « Entre tous ces livres, le Tableau du monde, Imago mundi, du cardinal Pierre d'Ailly, paraît seul avoir acquis sur son esprit un crédit auquel le rang ecclésiastique et l'orthodoxie de l'auteur n'eurent pas moins de part que sa science 2. » Le savant de Humboldt, surnommé l'Aristote moderne, avec plus de froideur et de vraie compétence, fait une constatation identique; il ajoute pourtant qu'en dehors de là, Colomb était dépourvu d'instruction, étranger à la physique et aux sciences naturelles, 'bien faible en géométrie, peu familier avec les mathématiques3. M. Charles Jourdain écrit dans le travail que nous avons déjà cité 4 : « Colomb avoue qu'il a puisé sa doctrine dans les ouvrages •4des cosmographes les plus accrédités de son temps, entre autres Y Imago mundi du cardinal d'Ailly. » L'habile et érudit compilateur de la Raccolta di documenti, M. de Lollis, dit de même : Pietro d'Ailly, la fonte geografico-religiosa principale cui s'inspiro Cristoforo Colombo 5. Quelques années plus tard, il écrit dans la Revue des Revues : « A part le manque, chez Colomb, de ce degré de culture littéraire, alors que rien n'était plus commun à l'époque de la Renaissance en Italie, si l'on voulait dresser une liste des auteurs que Christophe Colomb cite lui-même dans ses écrits, et de ceux dont la lecture lui est attribuée par son fils, on trouverait, en retranchant de la somme ceux qui, évidemment, n'ont pas été consultés directement par lui, que l'ensemble de son érudition n'excédait pas de beaucoup ce petit nomplupart des indications données sur l'influence qu'aurait eue Toscanelli sur les idées du navigateur, mais il s'est trompé de bonne foi. D'autre part, il a travaillé sur une copie du journal de bord de Colomb dont il nous a laissé une analyse avac des interpolations et des suppressions. (Cf. Vignaud, Histoire critique, i, 259.) Son Historia de las Indias, commencée en 1527, a été achevée vers 1561, mais elle n'a été imprimée qu'en 1875-76, à Madrid, par les soins de l'Académie royale, 5 vol. in-8°. Voir la brochure publiée par M. H. Vignaud en 1912 et intitulée : Henry Harrisse, Étude biographique et morale, Paris, Chadenat.
1. Collection de los viajes, Madrid, 1825, t. i, p. 409. Cf. Mandonnet, op. cit., p. 69 et 70.
2. Christophe Colomb, c. vu, p. 192 de l'édition illustrée, Paris, Palmé, 1880. « 3. Cosmos, t. ii, 2e partie, 6e section, p. 320, 332, 337. Cf. Vignaud, Études criques, p. 301.