‹ Pierre d'Ailly et la découverte de l'AmériqueChapitre 9 sur 21 · De Lollis, Revue des Revues, an. 1898, p · texte numérisé non relu

De Lollis, Revue des Revues, an. 1898, p

Cette incontestable et prépondérante influence de d'Ailly sur £ Colomb explique pourquoi les Américains achètent à prix d'or, ou plutôt au poids de l'or, tous les exemplaires de Y Imago mundi qu'ils peuvent rencontrer. Ce sont les premières pages de leur histoire, ou plutôt de leur préhistoire, que Pierre d'Ailly raconte. Nous nous étonnons même qu'avec leur esprit d'initiative les Américains du Nord n'aient pas encore publié en latin, en anglais et en français, les textes si curieux de Pierre d'Ailly.

Mais ce n'est pas tout. L'évêque de Cambrai a encore eu sur son siècle d'autres influences, et c'est surtout par la page fameuse que nous avons citée qu'elles se sont exercées.

Ne parlons pas de Toscanelli, à qui beaucoup d'auteurs ont attribué la première idée d'aller aux Indes par l'ouest et au levant par le couchant. Toutes les conceptions de l'astronome florentin sur la petitesse relative de la mer, sur Cypango et le Cathay, ses erreurs elles-mêmes sur la mesure de Marin de Tyr sont identiques à celles de d'Ailly.

Mais la correspondance de Toscanelli avec un certain chanoine Martins et avec Colomb lui-même est considérée comme apocryphe par M. Vignaud et plusieurs autres. Il est certain qu'il n'en reste aucune trace ni dans les papiers du navigateur génois, ni dans ceux du savant florentin, ni dans les Archives portugaises, ni dans les auteurs du temps. Elle ne nous est connue que par Fernand Colomb et Las Casas 1, et leur témoignage est contredit par d'excellentes raisons intrinsèques et extrinsèques. Donc, n'insistons pas sur certaines coïncidences, car nous ne voyons point par ailleurs à quelle date et par quelle voie l'érudit florentin aurait connu les manuscrits de l'évêque de Cambrai.

Ce qui est certain, c'est que, d'autre part, d'Ailly a inspiré l'auteur du globe très original que nous avons admiré à Nuremberg. Ce cosmographe, qui a nom Martin Behaim, fut le meilleur élève de l'illustre Régiomontanus. Ce fameux document cosmographique indique Antilia comme se trouvant à l'ouest à une distance considérable des Açores et par conséquent, d'après lui, assez proche de l'Inde. C'est l'idée même de Pierre d'Ailly. Et pourtant Behaim ne nomme pas l'évêque de Cambrai, ' mais nous savons d'autre part qu'il s'est inspiré de V Imago mundi. En effet, Hartmann Schedel, l'auteur de la fameuse Chronique

1. Vignaud, Histoire critique, i, 114-160; n, 486, 548. Ci-dessus, p. 392, n. 3.

de Nuremberg imprimait son œuvre dans cette ville, en 1493, au moment même où Behaim y terminait son globe si connu dans l'histoire de la géographie K

Or, Schedel, collaborateur de Behaim, a laissé une note manuscrite dans laquelle il cite les auteurs mis à contribution par son ami et en particulier Pierre d'Ailly. Le prélat est toujours dans la compagnie des savants déjà nommés, Ptolémée, Aristote,, Pline et Strabon, et il doit être considéré avec eux comme un des inspirateurs du cosmographe nurembergeois 2.

D'autre part, un savant médecin de Nuremberg, Jérôme Mûntzer, était ami de Schedel et de Behaim. Le 14 juillet 1493, il adressa une lettre au roi Joao II de Portugal, pour l'engager à continuer ses entreprises maritimes dans l'ouest et « à chercher le très riche pays oriental de Cathay ». Développant cette proposition, Mûntzer cite Aristote, Sénèque et d'Ailly. Cette lettre arriva en Portugal quelques mois après le retour de Colomb à Palos (15 mars 1492) 3. L'œuvre était accomplie, les rois espagnols avaient devancé Joao dans les régions mystérieuses de l'ouest.

On le voit, la page du grand évêquede Cambrai que nous avons relatée a été lue et commentée au xve siècle dans les milieux les plus cultivés et au sein des pays les plus divers. Sans parler de Toscanelli à Florence, les deux Colomb à Espanola, Behaim et Mûntzer à Nuremberg et plus tard, en 1516, Waldseemuller à Saint-Dié, se sont inspirés d'elle. Quelle page, tirée même des auteurs les plus célèbres, a été plus suggestive que celle-ci? Quelle conception cosmographique a été plus féconde en initiatives hardies et en vastes résultats? Elle a fait rêver, méditer et agir. D'Ailly pouvait-il désirer pour son livre un sort plus glorieux et pour lui-même une plus large sphère d'action et d'influence? On peut le dire sans exagération, les deux mondes ont été les tributaires, ou plutôt les heureux bénéficiaires, des vastes pensées propagées par le savant cambrésien.

1. Une belle reproduction s'en trouve à Paris, au département des cartes de la Bibliothèque nationale. Elle date de 1847.

2. Vignaud, Histoire critique, p. 445. Cf. Ravenstein, Martin Behaim, his li/e and his globe, Londres, 1908; Janssen, L'Allemagne et la Réforme, t. i, p. 115, et t. vu, p. 302.

3. La traduction française se trouve dans Vignaud, Histoire critique, ii, 620. Ce document, émanant de Mûntzer, n'a été connu que de nos jours, bien qu'il ait été imprimé dès la fin du xve siècle.

Nous arrivons maintenant à une partie importante et peutêtre la plus délicate de notre tâche.

Quand et comment Christophe Colomb connut-il les œuvres du cardinal Pierre d'Ailly? A quelle époque se mit-il au courant des idées cosmographiques de l'évêque de Cambrai? Dans quelle mesure profita-t-il de Y Imago mundi? Les documents qui ont récemment vu le jour ont apporté à ces questions de nouveaux 'éléments de solution et nous sommes heureux de les faire connaître à ceux qui ont bien voulu nous suivre jusqu'ici.

Précisons cette épineuse'question. Colomb a certainement connu 'les œuvres du cardinal de Cambrai; c'est à lui qu'il a emprunté les traits fondamentaux de son système, nous l'avons démontré. Mais est-ce avant son premier voyage 1, quand, pauvre, exilé et repoussé de tous, il cherchait sa voie et tâchait d'émouvoir tour à tour en sa faveur la cour du roi de Portugal, la commission royale de Salamanque, le dominicain Diego de Déza, les Franciscains de la Rabida, puis enfin, à Santa Fé, les rois catholiques Ferdinand et Isabelle?

Ou bien est-ce après son second voyage, quand il avait déjà découvert les îles qu'il cherchait dans l'ouest, quand il commençait à jouir des sourires de la fortune, 'des premiers rayons de la gloire et de la faveur des souverains?

Est-ce avant 1492, époque de la première expédition, ou estce en 1494, au retour de son second voyage aux Antilles? Dans le premier cas, d'Ailly aurait été l'ange inspirateur et conducteur qui aurait dissipé devant le hardi marin les ombres de la mer ténébreuse, ferro diverberat umbras; dans le second, il aurait été un ange gardien et défenseur qui l'aurait confirmé dans ses desseins. Après ses premiers succès, il lui en aurait préparé d'autres en lui inspirant de nouvelles et plus vastes théories cosmographiques.

Or, nous possédons, sur la vie et les découvertes du naviga-

1. Pour plus de clarté, rappelons ici les dates des quatre voyages d'Espagne en Amérique qu'a exécutés le courageux navigateur : premier voyage, du 3 août 1492 au 1er mars 1493; deuxième, du 25 octobre 1493 à 1496; troisième, -ie 1498 à 1501; quatrième, de 1501 à 1505.

teur, deux sources de renseignements historiques, diverses d'origine et de caractère, qui se trouvent souvent en contradiction. La réponse sera différente selon que nous nous inspirerons des documents de provenance colombienne, ou des pièces qui sont indépendantes et qui émanent d'ailleurs. A quels auteurs faut-il accorder créance?

Les textes colombiens forment une série et dépendent tout les uns des autres. Ils proviennent d'abord du navigateur luimême, puis de ses premiers biographes, ceux qui ont été les gardiens et les éditeurs de ses manuscrits, les interprètes de sa pensée, les confidents de ses projets et les défenseurs de sa mémoire. Nous voulons parler de son fils Fernand Colomb, dont nous avons vu la tombe dans la cathédrale de Séville, et qui fut l'héritier naturel de son père; puis de Las Casas, le grand évêque* de Chiapas, qui fut le dépositaire de ses papiers. L'un et l'autre écrivirent longuement sa vie en s'appuyant sur des documents et des pièces autographes qu'eux seuls possédaient alors, et dont une grande partie a malheureusement disparu depuis. Beaucoup d'auteurs modernes ont cru que ces deux ouvrages étaient l'unique et la meilleure source de renseignements. Ils ont pensé qu'on pouvait et qu'on devait s'en rapporter entièrement au témoignage de ces deux premiers biographes qui ne faisaient que traduire la pensée et transcrire les assertions du héros dont ils racontaient la vie. Au fond, tout se réduit à une source unique, les écrits et les papiers du navigateur lui-même, qui a mis dans ces documents tout ce qu'il voulait bien y mettre et tout ce qu'il désirait qu'on connût.

Les modernes, Irving1, Humboldt2, et surtout Roselly de Lorgues 3, ont marché sur les traces de ces premiers historiens et ont suivi pas à pas, avec une foi robuste, voire même inébranlable, la tradition colombienne.

La seconde source est toute différente et tout à fait moderne, j Le premier qui s'attaqua aux bases fondamentales de la légende fut Harrisse, qui, dans son Fernand Colomb 4, montra

1. A history of the life and voyages of Christophe Colombus, London, 1828. 4 vol.

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