‹ Pierre d'AubussonChapitre 10 sur 63 · chapitre Peurième · texte numérisé non relu

chapitre Peurième

Dès que le chapitre fut ouvert, le chevalier de Linian, procureur de la langue d’Espagne, se leva et dit tout haut qu’on ne devait point passer outre, sans arrêter un article qu’il avait ordre de proposer, et qui était très important pour la tranquillité publique : qu’il demandait que toutes les dignités de l’Ordre fussent égales, et qu’il n’y eût nulle distinction entre les langues, ni pour le pas, ni pour les autres marques d’honneur. Il fut soutenu dans sa demande par le chevalier de Rivalta, procureur de la langue d’Italie, et par les procureurs de celles d’Angleterre et d’Allemagne. Mais les Français, qui avaient toujours marché devant les autres nations, et qui possédaient de tout temps les premières charges, s’opposèrent de toute leur force à la demande de Linian, et sur tous le commandeur d’Aubusson, qui tenait un rang considérable dans l’assemblée en qualité de châtelain de Rhodes et de procureur du grand-maître.

Le zèle qu’il avait pour l’honneur de son pays, le fit parler et plus haut et plus fortement que les autres. Pour faire voir combien la proposition des Espagnols était injuste, il montra en peu de mots que les Français ayant fondé les premiers l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, ils méritaient bien des honneurs qui les distinguassent des autres langues qui s’étaient jointes à eux et qu’ils avaient adoptées ; que ces honneurs particuliers étant la récompense de leur vertu, il y aurait de l’injustice à les en priver ; que leurs prédécesseurs en avaient joui paisiblement, sans qu’on se fût jamais avisé de les troubler, ni de leur disputer rien là-dessus ; qu’une possession ancienne était un bon titre en matière de préséance; qu’enfin il ne s’agissait pas de cela maintenant, et que selon le bref du pape touchant la célébration du chapitre, ils encourraient tous les anathèmes de l’Eglise, s’ils traitaient d’aucune autre affaire que du bien commun de la chrétienté.

Les Espagnols et leurs partisans interrompirent souvent Aubusson, et tâchèrent d’emporter par hauteur ce qu’ils ne pouvaient gagner par justice. Mais voyant enfin que le parti de France était le plus fort, et qu’ils n’étaient pas même écoutés, ils sortirent brusquement de rassemblée et ensuite de la ville, malgré la défense du grand-maître : de sorte que cette affaire d’où dépendait la tranquillité publique,à entendre parler les Espagnols, ne servit qu’à diviser les esprits, et à rompre l’assemblée.

Mais le commandeur d’Aubusson eut encore une autre

Bterre D’Hufausson.

occasion de soutenir l’honneur de la France en défendant le sien propre. I.a nouvelle étant venue au grand-maître que Mahomet faisait un armement extraordinaire, et que les Turcs pourraient attaquer l’île de Rhodes ; le chevalier de Villemarin, espagnol, homme de mérite mais ambitieux et naturellement inquiet, proposa dans le conseil avec beaucoup de chaleur de donner incessamment ordre à toutes choses pour la défense de la ville ; et il entra là-dessus dans un détail, qui marquait de fort grands soins. Aubusson,qui était châtelain de la ville, et qui outre cela faisait les fonctions de capitaine général en l’absence du maréchal de l’Ordre, craignant que Villemarin, dont il connaissait l’humeur hautaine et entreprenante, ne voulût usurper la charge de capitaine général, lui répondit assez fièrement qu’on ne manquerait pas de pourvoir à tout ; qu’il pouvait se tenir en repos de ce côté-là; et qu’il n’avait que faire de prendre des soins qui ne le regardaient pas ; que c’était le capitaine général qui devait songer à la sûreté de la ville ; que cet emploi dépendait uniquement de la langue d’Auvergne, et que celle d’Espagne n’y avait aucune part.

Villemarin fit semblant de se rendre à ces raisons, et ne repartit rien alors, ou pour cacher son dessein, ou pour se donner le temps de méditer ce qu’il devait dire. Mais le lendemain, s’étant entendu avec les chevaliers de sa nation qui étaient revenus à Rhodes et auxquels le grand-maître avait pardonné leur emportement, il parut à leur tête dans le conseil, et affectant un air modeste, dit que la langue d’Espagne ne prétendait pas posséder en réalité la charge de capitaine général ; mais que lui et tous les Chevaliers espagnols demandaient d’en faire les fonctions à leur tour, aussi bien que les Chevaliers français. Aubusson, qui vit bien que ce procédé était artificieux, et que les Espagnols, sous prétexte de ne demander que l’exercice de la charge, entreprenaient sur la charge même, répondit, avec plus de fierté et de vigueur qu’auparavant, que la charge de capitaine général était attachée à la dignité de maréchal de l’Ordre; qu’il n’appartenait qu’à la langue d’Auvergne, dont le maréchal était le chef, d’en faire les fonctions, et que l’Espagne n’avait rien à démêler avec la France sur ce point-là. Le conseil jugea que la prétention de Villemarin était sans nul fondement et l’affaire fut réglée en faveur des Français, à la honte des Espagnols, qui protestèrent vainement contre tout ce

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