‹ Pierre d'AubussonChapitre 9 sur 63 · Le 29 mai · texte numérisé non relu

Le 29 mai

2. Ancien titre de plusieurs princes grecs tels que ceux de Servie et de Valachie. On entendait aussi sous ce nom un petit prince d’Europe vassal du Turc et vassal amovible. (Voltaire.)

24 fiierre 5’Hutmsson.

ami de l’Ordre, et comme le plus grand prince de la chrétienté. Le commandeur d’Aubusson fut choisi pour cette ambassade, non seulement parce qu’il avait un talent particulier pour les affaires, mais encore parce qu’il était fort connu à la cour de France.

Il partit de Rhodes dans le temps que Jacques de Milli succéda à Jean de Lastic, grand-maître de l’Ordre; et il arriva en France un peu après le cardinal d’Avignon, que le pape Calixte y avait envoyé pour animer les Français contre les Turcs. On fit un accueil extraordinaire à l’ambassadeur de Rhodes, mais il discerna, au travers de toutes les honnêtetés qu’il reçut, la véritable disposition de la cour à l’égard de la guerre sainte. Le roi ne la voulait point, soit qu’il crût son royaume trop épuisé pour fournir aux frais d’une guerre qui pourrait durer longtemps; soit qu’il ne songeât plus qu’au repos après ses fatigues passées; soit que l’influence d’Agnès Sorel eût affaibli le zèle qu’il avait autrefois pour les intérêts de l’Eglise; soit enfin qu’il ne voulût pas suivre les inclinations de son fils, qui s’était retiré mécontent auprès de Philippe de Bourgogne, le plus zélé de tous les princes chrétiens, et si déclaré contre les Turcs, qu’il s’engagea par un serment solennel à leur faire la guerre.

Le cardinal légat, qui était français et très intelligent dans les affaires,, mit tout en œuvre pour faire réussir sa négociation. Après plusieurs conférences qu’il eut inutilement avec les ministres, il traita en particulier avec le roi, sans pouvoir rien obtenir. Calixte, averti des dispositions où était Charles VII, lui écrivit des lettres sévères, le menaçant des foudres de l’Église, s’il n’entrait dans la sainte ligue. Ces lettres ne firent aucun effet, le roi fut irrité des menaces du Pape, et ne fut point persuadé de ses raisons. Dans une si fâcheuse conjoncture, il n’y avait rien à espérer en apparence pour le commandeur d’Aubusson. Il ne laissa pas d’agir ; et comme, outre le caractère d’ambassadeur, il avait d’autres qualités qui le faisaient considérer du roi et de ses ministres, il fut écouté plus favorablement que le légat.

Il représenta d’abord que la chrétienté ne s’était jamais trouvée en un plus évident péril, et qu’on avait tout à craindre, si on ne s’opposait promptement au progrès des Infidèles; que Mahomet, depuis la prise de Constantinople, n’avait en tête que Rome ; qu’il s’était jeté dans la Hongrie, pour entrer en l’Allemagne, et passer de là en Italie ; que,

Cbapitrc Dcunèmc. 25

selon une de ses maximes, comme il n’y avait qu’un Dieu dans le ciel, il ne devait y avoir qu’un monarque sur la terre; qu’à la vérité, il avait été contraint de lever le siège de l^elgrade, et qu’il y avait même été blessé, mais que cet échec ne l’avait point abattu ; qu’il était de ces hommes qui savent profiter de leurs fautes et de leurs malheurs ; ou plutôt qu’il ressemblait aux bêtes féroces, qui ne sont jamais plus furieuses que quand elles ont reçu une blessure, et qu’elles voient couler leur sang ; que depuis son insuccès en Hongrie, il avait attiré dans son parti le Soudan d’Égypte, la Caraman, et le Tartare ; qu’il revenait avec de nouvelles forces assiéger tout de nouveau Belgrade ; et que ses généraux qui avaient pris presque toutes les îles de l’Archipel, allaient fondre sur Rhodes ; enfin, que ces deux remparts de la chrétienté une fois forcés, tous les états des princes chrétiens seraient exposés par terre et par mer.

^Aubusson représenta ensuite au roi, qu’étant le fils aîné de l’Église, il ne pouvait en abandonner les intérêts sans se déshonorer lui-même ; qu’au reste la sévérité du pape n’était qu’un emportement de zèle, et que ses bonnes intentions méritaient bien qu’on lui pardonnât des paroles un peu fortes. Il ajouta enfin, que le monarque des Français ne pouvait honnêtement se dispenser de secourir l’île, dans un temps où lui seul pouvait le faire : qu’ Alphonse, roi d’Aragon, si sage et si brave avant qu’il vînt en Italie, était non seulement affaibli par les délices de Naples, mais encore brouillé avec le pape Calixte, qui, quoiqu’originaire d’Aragon, avait refusé de lui donner l’investiture du royaume de Sicile , et d’en assurer la succession à son fils ; que Henri, roi de Castille,aussi lâche et plus vicieux que son père, avait des affaires au dedans et au dehors, et que ses sujets rebelles ne l’occupaient pas moins que les Mores de Grenade, ses voisins et ses ennemis ; que Henri, roi d’Angleterre, n’était pas maître chez lui, et que le duc d’York, qui avait usurpé le gouvernement, ne songeait qu’à se maintenir contre ses rivaux, que l’empereur Frédéric menait une vie oisive, sans se mettre en peine ni de la gloire ni du salut de la chrétienté ; que d’ailleurs la guerre était allumée entre l’Empire et la Hongrie, et que Ladislas avait en même temps à résister aux impériaux et aux Turcs ; que des dissensions civiles et domestiques agitaient toute l’Italie ; que les royaumes de Suède et de Danemark étaient remplis de troubles,depuis que

Bierrc D’Hut)U0s:on.

! Christiern avait été mis en la place de Charles que ses dérè- ! glements et ses crimes rendaient indigne de la couronne ; i que si Alphonse, roi de Portugal, ne manquait pas de bonne j volonté, tout ce qu’il pouvait faire était peu de chose, si j un prince plus puissant que lui ne le secondait : qu’ainsi la j France étant presque seule tranquille dans l’Europe, il n’y j avait qu’elle dont on pût espérer du secours pour ruiner les I desseins des Infidèles, et que c’était pour cela peut-être que le ciel l’avait affranchie de la domination des Anglais.

Toutes ces raisons proposées d’une manière vive et insinuante, firent impression sur l’esprit de Charles. Ce prince i qui avait auparavant tant d’aversion pour la guerre sainte, j commença à la souhaiter, et se réveillant du profond sommeil I où l’avaient plongé ses plaisirs, ne suivit plus que les mouve- ! ments de sa piété et de son courage. Il permit au cardinal I d’Avignon de lever les décimes sur tout le clergé, pour fournir I aux frais de la guerre. Il se ligua contre Mahomet avec la Hongrie ; et afin qu’on ne doutât pas de sa bonne foi, il confirma cette ligue par le mariage de Magdeleine de France, sa fille, avec le roi Ladislas. Quant aux Chevaliers, il leur promit toute sorte d’assistance, et fit donner sur-le-champ seize mille écus d’or à l’ambassadeur de Rhodes.

Aubusson employa cet argent en munitions de guerre selon les ordres qu’il reçut, et il fit partir au plus tôt des navires chargés de canons, d’armes, de plomb et de poudre. Il partit ensuite lui-même, après avoir recueilli une partie de l’argent qui était dû à l’Ordre en divers endroits de l’Europe.

Le succès de son ambassade, et la lettre qu’il présenta au grand-maître de la part du roi de France, le firent recevoir agréablement des Chevaliers et du peuple. Ce prince, après leur avoir dit un mot de la gratification qu’il leur avait faite, I comme pour s’excuser de n’avoir pu faire davantage dans la ! conjoncture présente , s’engageait généreusement à leur I donner de plus grands secours, et les assurait de son amitié, I en des termes dont les rois n’ont guères coutume de se servir. 1 Mais quelque obligation qu’eût tout l’Ordre à Charles I VII, les Chevaliers espagnols ne laissèrent pas d’en user fort mal avec les Chevaliers français dans le chapitre général qui se tint peu après le retour d’Aubusson, et qui ne fut pas moins célèbre par les entreprises des nations ennemies ou jalouses de la France, que par le nombre des commandeurs illustres qui y assistèrent.

Page 1