chapitre Deurième
qui se fit, et qui ne purent pas même obtenir que leurs protestations fussent écrites et enregistrées.
Cependant l’avantage qu’eut la France en ces rencontres, n’empêcha pas que Pierre Raymond Zacosta, castillan, ne fût fait grand-maître en la place de Jacques de Milli, qui mourut alors ; ni que les Espagnols ne fussent divisés en deux langues, l’une d’Aragon, l’autre de Castille, et qu’on ne créât pour la dernière une dignité nouvelle sous le titre de chancelier de l’Ordre. Mais aussi ni le crédit qu’eurent les Espagnols auprès du nouveau grand-maître, ni l’animosité qu’ils avaient conçue contre les Français, n’empêchèrent pas que le commandeur d’Aubusson n’eût toujours part aux affaires, et qu’il ne reçût beaucoup d’honneur dans le chapitre général qui se tint à Rome.
Pour entendre cet endroit de notre histoire, il est à propos de dire ce qui obligea le grand-maître à passer en Italie avec les principaux chevaliers, dans un temps où il semble qu’ils ne devaient pas s’éloigner.
La négociation de l’ambassadeur que Mahomet envoya à Rhodes pour y traiter de la paix, ou plutôt pour endormir les Chevaliers tandis que ses armes étaient occupées ailleurs, n’ayant pas eu son effet, le grand-maître crut qu’il devait songer à faire un fonds pour la guerre, et commencer par lever la taxe qu’on avait imposée dans le chapitre précédent sur tous les biens de l’Ordre.
La plupart des commandeurs absents, qui menaient une vie peu réglée et auxquels de grands revenus ne suffisaient pas pour entretenir un grand luxe, refusèrent de payer ce qu’ils devaient. Mais pour se disculper en quelque façon, ils dirent que la taxe était trop forte; que Zacosta ne cherchait qu’à les ruiner et qu’à s’enrichir; que rien ne pouvait assouvir son avarice et que son gouvernement devenait tous les jours plus tyrannique. Ils lui rendirent surtout de mauvais offices auprès des princes qu’ils trouvèrent disposés à les écouter. Les Italiens et les Français firent ce qu’ils purent pour animer contre lui le doge de Venise et le roi de Naples ; et les Espagnols le rendirent tout à fait odieux au roi d’Aragon, déjà irrité de ce que le conseil de Rhodes avait dépouillé un Aragonais de la châtellenie d’Emposte, pour en revêtir Zacosta lui-même. Ce prince, qui était un des plus grands princes de son temps et qui ne manquait pas de crédit à Rome, informa le pape de tout, et lui conseilla de faire corn-
30 Bicrre D’Huliusson.
paraître le grand-maître, pour examiner sa conduite. Le pape *
crut le roi d’Aragon ; mais pour sauver en quelque sorte l’honneur de l’accusé, il ordonna que le chapitre général qui se devait tenir à Rhodes, se tiendrait à Rome, où les affaires |
de l’Ordre pouvaient mieux se traiter qu’ailleurs. Zacosta, qui n’ignorait pas les mauvais desseins de ses ennemis, obéit aveuglément aux ordres du pape ; et son innocence sembla lui }
donner des forces pour supporter la fatigue du voyage dans ‘
une extrême vieillesse. ^
Dès l’ouverture du chapitre, auquel Paul II assista en personne, on choisit le commandeur d’Aubusson pour un des procureurs du trésor, il fut aussi un des seize Chevaliers qu’on élut après, et qui, selon les statuts de l’Ordre, ont n
pouvoir de régler ensemble toutes les affaires importantes.
Sa principale application fut de faire reconnaître l’inno- ■
ccnce du grand-maître Zacosta. Il agit pour cela auprès du "
cardinal Orsini et de l’archevêque de Milan, qui entrèrent '
dans le chapitre par ordre du pape, et en qui Sa Sainteté avait une entière confiance. Après les avoir bien instruits de la vie irrégulière des Chevaliers qui refusaient de payer la I
taxe, il n’eut pas de peine à leur faire comprendre que les ' J
plaintes qu’on faisait contre le grand-maître n’avaient '
point d’autre fondement que le libertinage de ses ennemis. i
Mais pour effacer tout à fait de l’esprit du pape ces fausses idées d’un gouvernement tyrannique, il engagea les plus sages Chevaliers à rendre témoignage au pape même de la conduite du grand-maître. y
Le pape eut regret d’avoir cru les accusateurs de Zacosta, et, pour lui faire une espèce de satisfaction publique, il lui fit rendre des honneurs extraordinaires. Informée par le cardinal Orsini et par l’archevêque de Milan de l’inconduite des commandeurs désobéissants. Sa Sainteté chercha avec le grand-maître des voies pour les ramener au devoir : elle fit un discours aux Chevaliers assemblés, sur l’obligation qu’ils avaient de mener tous une vie, non seulement honnête et réglée, mais sainte et irréprochable. Le zèle ,du pape excita celui du chapitre. On pensa sérieusement aux moyens qu’on pouvait prendre pour corriger les désordres qui s’étaient glissés dans l’Ordre, et on dressa des statuts pour la réforrnation des mœurs, qui, après avoir été examinés par les seize Chevaliers et par quelques cardinaux, furent approuvés et confirmés par le pape même.
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Cfjapitrc Dcurièmc.
Aubusson eut une extrême joie de n’avoir pas travaillé en vain : mais il n’eut pas le plaisir de voir le grand-maître veiller lui-même à l’observation des statuts. Zacosta mourut dès que l’assemblée fut finie. Le pape en eut d’autant plus de regret, qu’il crut être en quelque façon cause de sa mort; et c’était aussi l’opinion commune que le voyage de Rome avait avancé les jours de ce vénérable vieillard. Il fut enterré avec une magnificence extraordinaire dans l’église de Saint-Pierre, devant la chapelle de Saint-Grégoire. Le marbre qu’on mit sur sa sépulture apprenait aux passants que Zacosta avait été illustre en piété, en charité, en sagesse; et son épitaphe aurait pu lui servir d’apologie, s’il en eût eu besoin après sa mort.
Jean-Baptiste Orsini, prieur de Rome, fut élu grand-maître avant que les Chevaliers fussent séparés. Il partit pour Rhodes un peu après son élection, sur l’avis qu’il eut que sa présence y était absolument nécessaire. Il trouva, en arrivant, les finances dissipées, les fortifications en désordre, une partie des munitions consumées, tous les habitants de l’île alarmés des progrès de Mahomet. Le barbare, enflé de ses premières conquêtes, avançait de jour en jour comme un torrent qui ne trouve point de résistance, ou qui devient plus impétueux et plus rapide par la résistance qu’il trouve. La mort du généreux Scanderbeg le rendit plus insolent que jamais, jusqu’à dire, quand il en apprit la nouvelle, qu’il serait bientôt maître de la chrétienté, puisqu’elle avait perdu son bouclier et son épée (^).
Le premier pas que fit le grand-maître pour remédier à tant de maux, fut de rappeler tous les Chevaliers que le voyage de Rome avait écartés, et que les douceurs de l’Italie, ou les affaires de l’Ordre empêchaient de revenir.
Le commandeur d’ Aubusson, qui fut rappelé nommément, se rendit à Rhodes dans le temps qu’on préparait deux galères pour secourir l’île de Nègrepont, où Mahomet était entré par terre avec une armée de deux cent mille hommes, à la faveur des ponts de bois construits sur de grosses barques dans le détroit de Saint-Marc, tandis que le pacha Mahomet, son favori, s’en était approché par mer avec plus de deux cents voiles.
L’impatience qu’avait Aubusson de combattre les Infidèles lui fit rechercher de l’emploi en cette rencontre. Le grand-
I. Scanderbeg, que Mahomet avait tenté de faire assassiner désespérant de jamais le vaincre, mourut le 17 janvier 1467.
32 fiicrre D’Hulmsson.
maître avait déjà nommé le Chevalier de Cardonne pour commander les galères, et tout ce qu’il put faire pour Aubusson, ce fut de le mettre à la tête d’une troupe de braves qu’on donna au Chevalier de Cardonne pour compagnons de fortune. Dès que les galères furent prêtes, on partit et on alla joindre l’armée vénitienne que la République envoyait au secours de Nègrepont. La flotte parut à la vue de l’île, lorsque les barbares étaient sur le point de donner l’assaut; et Mahomet, qui la vit venir en bon ordre, demeura un peu
interdit : mais ce grand appareil ne servit de rien, et les Chevaliers eurent le déplaisir de voir prendre la ville devant leurs yeux, parla lâcheté ou par l’imprudence des Vénitiens, qui ayant le vent et la marée favorables, au lieu de profiter de l’occasion, s’arrêtèrent court et s’amusèrent à délibérer lorsqu’il était question d’agir.
Le grand-seigneur fut si irrité, et du secours que l’Ordre avait donné aux Vénitiens, et des courses qu’il avait faites en divers endroits de la Turquie durant l’entreprise de Nègrepont, que ne gardant plus nulles mesures avec lui, il lui
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déclara la guerre hautement. Un héraut en fit partout la publication à son de trompe; et la rage de Mahomet alla si loin qu’il dit, dans un emportement extraordinaire, qu’il voulait tuer lui-même le grand-maître, et qu’il mettrait en pièces tous les Chevaliers qui tomberaient entre ses mains.
Après une déclaration de guerre si solennelle et si outrageante, on ne songea plus dans Rhodes qu’à faire des préparatifs pour soutenir toute la fureur de Mahomet. On commença par tenir une assemblée générale dès que les galères furent de retour; et le commandeur d’Aubusson fut dans ce chapitre un des seize Chevaliers qui réglèrent tout, comme il avait été dans celui de Rome. Il fut aussi un des six administrateurs du trésor qui furent élus extraordinairement. Comme il y avait peu d’ordre dans les finances, et que le chapitre de Rome les avait fort épuisées, on jugea à propos d’en confier l’administration à six Chevaliers, d’une intégrité et d’une capacité reconnues, auxquels on donna un pouvoir absolu et indépendant pour ce qui regardait les deniers publics, sans même les obliger de rendre compte ni au grand-maître, ni au conseil.
Mais outre ces avantages qui lui furent communs avec d’autres chevaliers, Aubusson fut honoré en son particulier d’une dignité nouvelle.
La langue d’Auvergne ayant représenté à l’assemblée qu’elle avait beaucoup de Chevaliers qui servaient fidèlement l’Ordre, et peu de dignités qui donnassent entrée au conseil, elle demanda pour récompense de ses services qu’on lui accordât quelque baillage, comme on avait fait à d’autres langues et moins anciennes et moins nombreuses. Sa demande parut juste, et le chapitre institua en sa faveur un nouveau baillage capitulaire. Il lui permit d’assigner une commanderie pour le revenu de la charge, et déclara en même temps que le bailli qu’elle élirait, posséderait sa commanderie à la manière que tous les baillis possédaient les leurs : c’est-à-dire qu’il jouirait de toutes les prérogatives et de toutes les prééminences qui sont attachées aux baillages et aux commanderies capitulaires. On appliqua la commanderie de Lureil au nouveau baillage; après quoi on élut pour bailli le commandeur d’Aubusson, qui fut jugé le plus capable de remplir cette dignité.
La première fois qu’ Aubusson prit sa place dans le conseil en qualité de bailli, il parla pour Charlotte de Lusignan
PiFRRE d’Aubusson.
fiicrte ti'Hu6u00on.
reine de Chypre. Cette princesse malheureuse, que la rébellion de ses sujets avait presque réduite aux dernières extrémités, n’avait trouvé d’asile qu’à Rhodes dans le renversement de ses affaires. Elle y demeurait depuis quelque temps, et y était entretenue aux dépens de l’Ordre. Comme sa mauvaise fortune ne lui avait point abattu le cœur, et que sa jeunesse ne l’empêchait pas d’avoir beaucoup de conduite, elle résolut de faire un voyage à Rome pour demander du secours au pape contre ses sujets rebelles, ou du moins pour le porter à lancer contre eux les anathèmes de l’Eglise ; et ce qui la détermina tout à fait à prendre ce parti-là, ce fut l’occasion des galères Françaises qui étaient dans le port de Rhodes, et qui devaient partir pour Naples au premier jour. Mais comme elle était fort pauvre, et qu’elle n’avait pas de quoi fournir aux frais du voyage, elle pria les Chevaliers qui lui parurent avoir plus de compassion pour elle, de lui obtenir du grand-maître ce qui lui était nécessaire pour passer en Italie.
Le bailli d’Aubusson ressentait trop les disgrâces de la reine de Chypre, pour n’entrer pas dans ses intérêts. Il aurait souhaité de tout son cœur que les affaires de Rhodes eussent permis aux Chevaliers de la remettre sur le trône; et il n’y a point de périls où il ne se fût exposé, pour la bien servir. Mais parce qu’il n’y avait pas d’apparence d’entreprendre quelque chose au dehors, tandis que l’Ordre avait tout à craindre au dedans, il se contenta de représenter que si les Chevaliers de Saint-Jean ne pouvaient pas rétablir par leurs armes une reine dépouillée qui s’était mise sous leur protection, ils devaient au moins assister de leur argent une reine nécessiteuse qui leur demandait pour ainsi dire l’aumône : qu’à la vérité le trésor n’était pas fort riche, et qu’on n’avait jamais trop d’argent à la veille d’un siège ; mais qu’il y avait des occasions où la bienséance, la générosité, la charité et la justice devaient l’emporter sur la prudence ordinaire: qu’après tout, les ressources de la Providence étaient grandes, et que le Ciel n’avait pas coutume de manquer à ceux qui s’incommodaient pour secourir les misérables. Il parla avec tant de force et d’un air si animé, qu’on arrêta dans le conseil, malgré l’opposition de quelques Chevaliers ou peu généreux ou trop prudents, qu’on fournirait abondamment à la reine de Chypre toutes les choses dont elle aurait besoin pour son voyage.
Le bailli d’Aubusson fut chargé lui-même, en qualité d’administrateur du trésor, de lui donner tout l’argent qu’il