chapitre teunème
jugerait à propos , et il s’acquitta si bien de sa commission que la princesse n’eut rien à lui reprocher.
Mais pour revenir aux préparatifs de la guerre, quoique les Vénitiens donnassent beaucoup à faire au Turc dans la Dalmatie, et que l’alliance qu’Ussumcassan, roi de Perse, fit avec la République après la prise de Nègrepont, eût un peu déconcerté les desseins de Mahomet, les Chevaliers ne laissèrent pas de se tenir sur leurs gardes. Comme les murailles de la ville étaient faibles ou ruinées en plusieurs endroits, on y fit travailler incessamment ; et ce fut au bailli d’Aubusson qu’on donna la direction de tous les travaux, en le faisant surintendant des fortifications de Rhodes. Il s’était appliqué dès sa jeunesse à cette science militaire ; et il s’y était rendu si habile avec le temps, que les ingénieurs les plus expérimentés ne lui pouvaient rien apprendre. Il ne se contenta pas de faire réparer toutes les brèches, il ajouta quelque chose de nouveau aux anciens ouvrages. Il fit creuser et élargir les fossés partout. Il fit aussi élever, du côté de la mer, une muraille qui avait cent toises de long, six de haut et une de large. Mais parce qu’on apprit que Mahomet faisait armer des galères contre les Chevaliers de Saint-Jean, et que l’armée turque, qui avait levé le siège de Scutari, pourrait bien venir à Rhodes, le conseil jugea que pour n’être point surpris, il fallait faire conduire l’artillerie autour^de la ville. On chargea encore Aubusson de cet emploi, et ce fut lui qui fit mettre tout le canon sur les tours et sur les remparts.
Il était alors grand-prieur d’Auvergne, ayant succédé un peu auparavant au Chevalier Cottet, qui mourut en ce tempslà, et s’étant démis du baillage de Lureil, en faveur du Chevalier de Rilac.
Mais tandis qu’on se préparait de la sorte pour recevoir l’armée ottomane, le grand-maître Jean-Baptiste Orsini mourut aussi ; et cette perte aurait peut-être ruiné les affaires de Rhodes, si elle n’eût été réparée avec avantage; car ce fut Aubusson que les Chevaliers assemblés élurent grand-maître. Il n’y eut jamais d’élection ni plus régulière, ni plus tranquille que celle-là. Elle se fit dans toutes les formes que prescrivent les statuts de l’Ordre ; et les seize électeurs que l’assemblée avait nommés, et pris de toutes les langues, pour choisir celui qu’ils jugeraient le plus capable du souverain gouvernement, donnèrent tous leur suffrage d’un commun accord à Pierre d’Aubusson grand-prieur d’Auvergne.
Bierre D’Hufmsson.
Au nom d’Aubusson, toute l’assemblée jeta de grands cris de joie et redoubla plusieurs fois ses acclamations par un excès d’allégresse. Lui seul ressentit de la douleur quand il s’entendit nommer, et sa première intention fut de refuser une charge dont il ne se croyait pas digne. Mais je ne sais quel mouvement intérieur qui lui sembla venir d’en haut, l’obligea presque malgré lui de l’accepter. Il ne put néanmoins retenir ses larmes, lorsque, selon la coutume, il fut porté dans sa chaise au grand autel sur les épaules des principaux commandeurs. C’est là qu’avouant de bonne foi qu’il ne se sentait pas assez de forces pour soutenir un si grand fardeau, il reçut les soumissions des Chevaliers, après avoir promis sur les évangiles d’observer religieusement les statuts de l’Ordre.
La nouvelle de son élection ne fut pas plus tôt répandue dans l’île, que les peuples allumèrent des feux de joie, et firent partout des réjouissances publiques. Ce choix fit espérer à tout le monde un gouvernement heureux ; et même on ne craignit plus autant Mahomet, quand on sut que le grandprieur d’Auvergne avait toute l’autorité entre les mains.
Ce que fit Aubusson dès qu’il fut grand-maître. — Compétition à la couronne de Chypre. — Aubusson prend parti pour Charlotte de Lusignan. — Sa prudence dans une émotion populaire. — Il accepte la charge de capitaine-général de Rhodes. — Mesures qu’il prend pour assurer la défense de la ville. — Sa lettre à tous les prieurs de l’Ordre sur le même sujet. — Pour diviser les forces de l’ennemi, il fait alliance avec le Soudan d’Égypte et le bey de Tunis.
USSITOT que le nouveau ^qrand-maître eut été reconnu dans Rhodes, son premeir soin fut de rendre au pape Sixte IV, l’obéissance que lui devait le chef d’un Ordre tout dévoué au service du Saint-Siège. Il tint pour cela consiel le lendemain de son élection, et nomma le prieur de Lombardie avec le prieur de Rome, pour cette ambassade.
Il appliqua ensuite toutes ses pensées au gouvernement de l’État dont il venait de prendre possession ; et pour ne perdre ‘ point de temps, il commença dès les premiers jours à agir en maître.
Quoique l’armée ottomane fût encore assez loin de Rhodes, l’île ne laissait pas d’être incommodée par les courses des Barbares. Les corsaires, qui faisaient jour et nuit irruption en divers endroits, pillaient les villages, brûlaient les maisons et massacraient ou enlevaient beaucoup de Chrétiens.
Le grand-maître jugea à propos pour arrêter ces désordres qui le touchaient sensiblement, de faire bâtir sur toutes les côtes, d’espace en espace, des tours et des forts d’où on pût empêcher les descentes et les courses des pirates. Mais parce que l’entreprise était d’une excessive dépense, et que toutes ces pirateries avaient fort diminué le revenu du grand-maître, il ordonna que pour la construction des ouvrages, tous les Chevaliers qui obtiendraient des commanderies de grâce, payeraient à l’Ordre la valeur du revenu de la première année, dès qu’ils auraient. reçu leurs bulles ; faute de quoi la collation n’aurait point lieu. Cette ordonnance fut approuvée du conseil, et confirmée par le pape.
38 Bierre t’Hubusson.
Le grand-maître fit reprendre et continuer tous les ouvrages que la mort de son prédécesseur avait interrompus. Il fit travailler surtout au nouveau mur de l’arsenal,
et prit lui-mcme soin du travail ; et comme il était important de pourvoir à la sûreté du port, il chargea le grandprieur de Saint-Gilles de faire faire une chaîne pour le fermer. Il ordonna en même temps au Chevalier Raymond, qui
C{)apttte troisième.
commandait le Château Saint-Pierre, de faire creuser le fossé si avant, que Teau de la mer y entrant en abondance, les brigantins du Château y pussent flotter, et être à couvert des ennemis et de la tempête.
Le Château Saint-Pierre, dont nous parlerons souvent, était une place forte, bâtie sur les ruines de l’ancienne ville d’Halicarnasse, dans la Carie, entre deux bras de mer qui forment une péninsule. L’Ordre de Saint-Jean devait cette forteresse à la prudence et à la valeur d’un de ses grandsmaîtres français. Philibert de Naillac , grand-maître de Rhodes, voulant profiter de la consternation des Infidèles, après la bataille où Tamerlan fit Bajazet prisonnier, arma les galères de l’Ordre et alla droit dans la Carie avec les plus braves de ses chevaliers. Il prit un château des Turcs, dont la situation lui parut si avantageuse qu’il fit bâtir au même endroit une place presque imprenable, à laquelle il donna le nom de Château Saint-Pierre. C’est cette place qui, au milieu des états du Turc, servait tous les jours d’asile aux pauvres esclaves chrétiens qui échappaient à leurs cruels maîtres; et c’est elle aussi, si nous en croyons les auteurs de ce temps-là, que gardaient la nuit certains dogues d’une espèce particulière, qui, par un instinct qu’on ne peut trop admirer, déchiraient les Turcs et caressaient les Chrétiens, comme s’ils eussent connu les uns et les autres.
Entre tous les Chevaliers que le grand-maître employait, suivant les différentes occurrences, et qui étaient plus spécialement attachés à sa personne, il n’y en avait point en qui il eut plus de confiance qu’au marquis Charles de Montholon. C’était aussi un homme de grand bon sens, un de ces braves qui, ardents dans le combat et froids dans le conseil, ont un génie capable de tout. Ce Chevalier exécuta alors plusieurs commissions qui regardaient la défense de la ville ; et ce fut lui qui eut charge de bien munir le fort de Saint-Nicolas.
Tandis que le grand-maître donnait ses ordres, et agissait lui-même pour se mettre en état de soutenir un grand siège, Antoine Loredan, général de l’armée des Vénitiens dans l’île de Chypre,ayant su que Riccio de Marini, cypriote de nation et l’un des plus zélés serviteurs de Charlotte de Lusignan, négociait à Rhodes contre les intérêts de Catherine Cornaro, y envoya un ambassadeur exprès pour se plaindre, au nom du doge de Venise, de ce que les Chevaliers recevaient chez eux des rebelles, ennemis de la République.
40 Biectc D’Hutiusson.
On ne saurait bien entendre le sujet de cette ambassade, ni la réponse du grand-maître, si on ne sait auparavant quelles étaient les prétentions de ces deux princesses sur le royaume de Chypre, et pourquoi les Vénitiens prirent le parti de Catherine contre Charlotte.
Jean de Lusignan, roi de Chypre, un des plus faibles princes qui aient jamais porté le sceptre, n’avait qu’un fils illégitime nommé Jacques de Lusignan, quand il épousa en secondes noces Hélène de la maison des Paléologues, fille du despote de la Morée. Il eut de cette seconde femme une fille nommée Charlotte, qui fut mariée d’abord à Jean de Portugal, duc de Coïmbre. Ce prince qui avait beaucoup d’esprit et de cœur, étant à la cour de Chypre, se rendit facilement maître des affaires, et ôta bientôt à la reine toute l’autorité que la faiblesse du roi lui avait fait prendre.
La nourrice de la reine, qui gouvernait tout avant le mariage de la princesse Charlotte et qui n’eut plus de crédit après, vengea la reine et së vengea elle-même, en faisant donner un poison lent au duc de Coïmbre. Elle avait un fils qu’elle aimait passionnément,et dont elle avait fait durant sa faveur une espèce de ministre absolu. La mort du prince rendit à la mère et au fils l’autorité qu’ils avaient perdue : mais comme les gens de basse naissance s’oublient d’ordinaire dans une fortune élevée, l’insolence de l’un et de l’autre alla si loin, qu’ils traitèrent la duchesse avec beaucoup de mépris.
Charlotte sentit vivement et la mort de son mari et les outrages qu’elle reçut dès qu’elle fut veuve ; mais elle ne put avoir raison auprès de la reine sa mère, que la nourrice dominait entièrement. Elle se plaignit à son frère Jacques de Lusignan,et ses plaintes ne furent pas inutiles. Jacques, aussi cruel qu’ambitieux, tua de sa main le fils de la nourrice, moins pour satisfaire sa sœur, que pour gouverner à son tour et s’ouvrir par là un chemin au trône. Mais la colère de la reine l’obligea à se tenir plusieurs jours caché dans le logis du consul des Vénitiens, et à sortir enfin du royaume.
Cependant la duchesse de Coïmbre s’était remariée avec Louis, fils du duc de Savoie. La mort delà reine et celle du roi suivirent bientôt ce mariage. Le roi déclarait, par son testament, sa fille Charlotte l’unique héritière de sa couronne ; mais Jacques, que l’ambition aveuglait, n’eut égard ni aux droits de la nature ^ni aux dernières volontés du prince mourant. Il fit la guerre à sa sœur et à son beau-frère, avec le