chapitre troi0icme
secours du Soudan d’Égypte, qui aimait mieux pour tributaire un prince grec qu’un autre. Marc Cornaro, gentilhomme vénitien qui demeurait à Nicosie et qui était extrêmement riche, n’aida pas peu Jacques de Lusignan à se rendre maître de l’île et à usurper la couronne. L’usurpateur, pour reconnaître un si grand service et pour mettre en même temps les Vénitiens tout à fait dans ses intérêts, épousa Catherine, fille de Cornaro, après que la République l’eût adoptée. Cette domination était trop injuste, pour être longue et heureuse. Les oncles de Catherine, qui avaient part au gouvernement, empoisonnèrent le roi de Chypre dans le dessein de régner eux-mêmes; et c’est en faveur de sa veuve que Michel Salamon vint à Rhodes, de la part du général Loredan, qui était venu en l’île de Chypre pour maintenir Catherine dans la possession du royaume.
L’ambassadeur vénitien présenta d’abord au grandmaître une lettre du doge de Venise pleine de reproches et de menaces. Il déclara ensuite lui-même, avec assez de hauteur, que la République ayant adopté Catherine Cornaro, c’était offenser les Vénitiens que de favoriser des rebelles, qui faisaient des cabales contre la fille de Saint-Marc et contre leur reine légitime.
Une ambassade si orgueilleuse ne fut pas agréable au grand-maître : néanmoins il ne crut pas devoir irriter les Vénitiens par une réponse trop rude, dans un temps où l’Ordre n’avait pas besoin de s’attirer des affaires ; mais il ne put se résoudre non plus à les apaiser par une réponse trop douce. Le tempérament qu’il prit fut de répondre honnêtement et fièrement tout ensemble, que les Chevaliers de Saint- Jean ne se mêlaient points des différends du royaume de Chypre et qu’on ne souffrait point de traîtres à Rhodes : mais que l’île étant un pays libre, on n’en refusait pas l’entrée aux Chrétiens qui y voulaient vivre chrétiennement.
Salamon ne fut guères satisfait de la réponse du grandmaître; Loredan le fut encore moins. Il crut que sa présence ferait plus que n’avait fait son ambassadeur, et il partit promptement pour Rhodes. Dès que ses galères furent entrées dans le port, le grand-maître lui envoya quatre grandscroix, pour se réjouir avec lui de son arrivée et pour lui présenter toutes sortes de rafraîchissements : mais étant bien informé du motif de son voyage,^ il lui fit dire nettement
fiierre D’Huftusson.
qu’on n’avait point d’autre réponse à lui faire que celle qu’on lui avait déjà faite. Une déclaration si précise fit comprendre au général vénitien que son voyage était perdu. Aussi, sans s’amuser davantage et sans mettre même pied à terre, il s’en retourna avec tout le chagrin que peut avoir un homme fier et entreprenant, de s’être avancé mal à propos.
La fierté des Vénitiens ne fut pas la seule cause du mauvais succès de leur ambassade. L’inclination du grand-maître et de son conseil pour Charlotte de Lusignan y eut aussi beaucoup de part. Quoique les Chevaliers de Saint- Jean ne se fussent jamais déclarés ouvertement contre Catherine Cornaro, et qu’ils ne voulussent point se brouiller sur cela avec la République de Venise, il est certain que dans l’âme ils étaient tous pour Charlotte de Lusignan : soit qu’ils fussent persuadés de la justice de sa cause; soit que la compassion qu’ils avaient de ses infortunes les fit entrer dans ses intérêts. Ils l’avaient vue plusieurs fois à Rhodes : ses malheurs ne lui avaient rien fait perdre ni de sa beauté, ni de sa gaieté naturelle; elle parlait agréablement et avec beaucoup de facilité selon le génie des Grecs; elle s’habillait à la française ; et ses inclinations, son air et ses mœurs se sentaient en tout de sa naissance royale.
Le grand-maître avait toujours admiré en la personne de Charlotte, une sagesse qui passait son âge et une fermeté au-dessus de son sexe. Ce qui l’obligeait encore à épouser son parti, c’est qu’elle s’était mise sous la protection des Chevaliers, et qu’elle en avait déjà reçu tous les services qu’elle pouvait raisonnablement en attendre. Sa reconnaissance les engageait aussi à lui donner de nouvelles marques d’estime et d’affection : car elle publiait partout qu’elle avait plus d’obligation aux Chevaliers de Rhodes qu’à ses plus proches parents; et comme la République avait adopté son ennemie, elle disait en riant que si Catherine Cornaro était la fille de Saint-Marc de Venise, Charlotte de Lusignan était la fille de Saint-Jean de Jérusalem.
Mais la considération de Louis de Savoie, son mari, ne contribuait peut-être pas moins que toutes les autres raisons, à lui rendre le grand-maître et les Chevaliers favorables. Ils étaient tous persuadés que l’Ordre de Saint-Jean devait son salut à la maison de Savoie; et c’était une opinion commune parmi eux qu’Amédée V, surnommé le Grand, étant venu au !i secours de Rhodes avec des troupes d’élite et ayant contraint