chapitre troisième
Ottoman de lever le siège, avait pris pour sa devise ces quatre lettres F. E.R.T. qui signifiaient fortitudo ejus Rhodum tenuit; et que dans ses armes il avait changé l’aigle de Savoie en la croix de l’Ordre, afin de marquer à toute la terre son attachement au service des Chevaliers, en immortalisant la mémoire d’une action qui leur avait été si utile. Cependant toute cette histoire n’est qu’une fable, qui n’a ni fondement, ni vraisemblance. Car, pour la devise, Louis de Savoie baron de Vaud, qui mourut l’an 1301, la portait dans ses monnaies plus de dix années avant ce siège de Rhodes; et on voit encore aujourd’hui en l’église cathédrale d’Aoste, sur la sépulture de Thomas II de Savoie, comte de Maurienne et de Piémont, père d’Amédée le Grand, on voit, dis-je, à ses pieds un chien, qui a un collier où est ce mot Fert, en caractères gothiques, sans ponctuation ni séparation de lettres. Pour la croix, les prédécesseurs d’Amédée le Grand l’ont portée au lieu de l’aigle, ou en qualité de comtes de Piémont, dont les armes sont une croix; ou à l’imitation d’Amédée III, comte de Savoie, qui se croisa l’année 1147, et qui garda la croix au retour de la Palestine, en mémoire de son expédition d’outre-mer. Amédée le Grand la portait lui-même dès l’année 1 304 ainsi qu’il paraît dans un traité que fit ce prince avec Etienne de Coligny , seigneur d’Andelot, et dont j’ai vu l’original scellé du sceau de ses armes entre les mains de M. du Bouchet. Mais quoique l’histoire d’Amédée le Grand fût fausse en toutes ses circonstances, elle passait pour vraie à Rhodes aussi bien qu’ailleurs ; et il suffit à des âmes généreuses de croire avoir reçu une grâce, pour n’en perdre jamais le souvenir. Ainsi il ne faut pas s’étonner si le grand-maître, entraîné par l’erreur populaire, considérait Amédée dans Louis, mari de Charlotte.
La proposition que le subassi de Pizzonne, gouverneur de Lycie, fit faire au grand-maître, fut écoutée plus favorablement que celle du doge de Venise. Il y avait en ce temps-là plusieurs Chevaliers et plusieurs vassaux de l’Ordre, esclaves des Turcs. Des Barbares, en qui l’avarice sert quelquefois de contrepoids à la cruauté, eurent envie d’avoir de l’argent, et le subassi envoya à Rhodes un marchand nommé Cachim Brahim, pour négocier la délivrance des esclaves. Le grandmaître, qui avait besoin d’hommes et qui ne cherchait que l’occasion de tirer des fers tant de malheureux, n’eut pas de peine à entrer en conférence avec le marchand turc. Il voulut même que, suivant la demande du subassi, il se fît une
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trêve de trois mois entre l’Ordre et les Turcs, afin qu’on pût traiter l’affaire plus facilement.
Il arriva durant cette négociation une chose assez remarquable. Un Turc de la suite de Cachim Brahim vint un jour s’offrir au grand-maître, pour aller à Constantinople s’enquérir de l’état de l’armée ottomane, dont depuis longtemps on n’avait point de nouvelles certaines. Il promit de faire toute la diligence possible, et, après avoir engagé sa parole par de terribles serments, il dit qu’il ne pouvait résister au mouvement intérieur qui le portait à servir les Chevaliers contre sa loi et contre son prince. Bien que le grand-maître ne comptât pas trop sur la foi d’un homme qui avait toutes les apparences d’un traître, il ne jugea pas devoir rejeter une offre qui au pis aller ne produirait rien. Ainsi, sans se fier au Turc et sans faire semblant de s’en défier, il lui fit donner un passe-port pour son retour; et dans la pensée que Dieu voulait peut-être renverser les desseins de Mahomet par le ministère d’un mahométan, il laissa aller cet espion volontaire où l’esprit qui l’avait fait parler pourrait le conduire.
Mais si le Ciel sembla d’un côté se déclarer pour l’Ordre de Saint-Jean, il parut de l’autre irrité contre lui. Un orage prodigieux survint tout à coup lorsque l’air était fort serein : la pluie inonda presque en un instant toute la campagne, et le vent abattit plusieurs maisons de la ville, entre autres le palais archiépiscopal. Ce qui fut le plus déplorable, c’est que la violence de l’orage ébranla la vieille muraille de Rhodes et renversa une partie de la nouvelle. Si l’ennemi fût venu alors, Rhodes était perdue : bien loin d’y trouver de la résistance, il n’y aurait vu que l’image d’une ville prise et saccagée. La consternation publique rendait le mal encore plus fâcheux. Le peuple, qui est toujours disposé à s’alarmer de tout ce qui paraît extraordinaire, prit une si horrible tempête pour un présage certain de sa perte; et la grandeur du péril l’aurait jeté dans le désespoir, si la fermeté du grand-maître ne l’eût soutenu.
A peine la tempête fut-elle passée, qu’une contestation que les Latins et les Grecs eurent ensemble, sur je ne sais quel point de doctrine, donna lieu à une émotion populaire. D’une simple dispute ils firent peu à peu une vraie querelle, jusqu’à en venir aux mains; et comme dans les querelles de religion chacun se fait un mérite de son emportement, ils s’échauffèrent les uns contre les autres avec tant d’animosité et tant
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de fureur, que plusieurs seraient demeurés sur la place, si le grand-maître ne se fût servi de toute son adresse et de toute son autorité pour apaiser le tumulte. Il ne se contenta pas de faire quitter les armes aux deux partis, et de punir les plus coupables pour tenir les autres dans le devoir: il voulut couper la racine de la sédition, en réconciliant les séditieux; et parce que leur différend regardait la religion, il engagea l’archevêque de Rhodes, et le métropolitain des Grecs à les accorder.
Les choses étant ainsi pacifiées et les murailles de la ville presque rétablies, il alla visiter l’île, pour voir lui-même, et faire fortifier les lieux qui avaient besoin de défense. Il passa plus d’un mois dans sa visite, et, à son retour, trouva l’espion turc, qui lui apprit que les Infidèles faisaient un armement extraordinaire; que leur flotte devait sortir au premier jour du détroit de Gallipoli; et qu’on tenait pour assuré dans Constantinople que le 'grand-seigneur en voulait aux Chevaliers de Saint-Jean.
Le grand-maître savait bien qu’un des secrets de la politique des Turcs était de faire courir de faux bruits pour cacher leurs véritables desseins; qu’ils avaient coutume de tenir plusieurs années un ennemi en haleine, pour l’obliger à se consumer lui-même par des provisions inutiles; qu’ils venaient d’ordinaire lorsqu’on était las de les attendre, et qu’on ne songeait plus à eux. Mais il n’ignorait pas non plus qu’ils ne suivaient pas toujours les mêmes maximes ni la même méthode dans la guerre; qu’un de leurs stratagèmes était quelquefois de publier l’expédition qu’ils méditaient, afin qu’on ne la crût point ou qu’on la crût éloignée, et cependant de l’exécuter avec diligence pour prévenir toutes les précautions de leurs ennemis. C’est pourquoi il jugea que le parti le plus sûr était de ne rien négliger, et même de se précautionner contre un siège, comme si la nouvelle qu’il tenait de l’espion turc eût été indubitable.
Après avoir pris la charge de capitaine général de Rhodes, que le conseil le supplia d’accepter, il choisit pour la défense de la ville quatre capitaines de secours, comme on les appelait alors, et il leur assigna à chacun leur fonction et leur poste. Outre les Chevaliers qu’il avait déjà envoyés à Lango, il y envoya en qualité de capitaine de secours le chevalier Grimaldi; et il fit partir le chevalier de Palais, avec la même commission, pour le Château Saint-Pierre, que le lieutenant du bailli d’Allemagne était allé visiter par son ordre.
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Cependant on eut avis que la flotte des Barbares était sortie du détroit au nombre de deux cents voiles; qu’elle était alors à l’île de Scio, et qu’elle serait bientôt à Rhodes. Ces nouvelles obligèrent le grand-maître d’ordonner que tous les gens de la campagne se retirassent dans les forteresses, et qu’aucune personne n’en sortît avant que les chevau-légers, destinés à la garde de l’île, n’eussent visité les côtes et tous les lieux où les Turcs se pouvaient mettre en embuscade. Il donna ordre aussi que les étrangers et les vagabonds qui se trouvaient à Rhodes se fissent tous enrôler, et que le Chevalier de Friquerolx les commandât; qu’on arrêtât dans le port tous les vaisseaux qui y étaient, et qu’on leur fournît tout ce qui leur serait nécessaire pour leur subsistance.
Il envoya en même temps un brigantin à Scio pour observer l’armée ennemie, et il apprit un peu après que les Infidèles, ayant tenté inutilement la prise de Stalimene,y avaient mis tout à feu et à sang; que de là étant venus à Scio, où ils n’avaient pas été plus heureux et où ils avaient fait les mêmes ravages, ils s’étaient jetés dans Lango; qu’après y avoir dévasté toute la campagne, ils étaient allés à Patmos, dans le dessein de pousser jusques au Château Saint-Pierre et de revenir ensuite à Lango; mais qu’ayant su de bonne part que le grand-maître avait mis ces forteresses en état de ne rien craindre, ils avaient pris d’autres mesures, et qu’après avoir fait quelques dégâts à Naxos en y passant, ils étaient retournés enfin à Constantinople.
Ces nouvelles rassurèrent un peu les Rhodiens, mais elles ne diminuèrent rien de la vigilance et de l’application du grandmaître. Il connaissait les artifices des Infidèles; et c’était une de ses maximes, qu’il est également dangereux de s’endormir sur les bonnes nouvelles, et de s’alarmer des mauvaises. D’ailleurs il fut averti par ses espions que le Turc avait résolu décidément d’assiéger Rhodes, que cette expédition était remise à l’année suivante, et qu’on disait que Mahomet voulait y être en personne. Quelque faux que fussent peut-être ces avis, le grand-maître ne laissa pas d’en profiter parce qu’ils pouvaient être véritables; et qu’en matière de guerre, il vaut encore mieux prendre des précautions inutiles, que de hasarder par négligence le salut d’une armée ou d’une place.
Il ordonna donc au chevalier de Cardonne, bailli de Majorque, qui était allé en Catalogne et en Aragon pour exécuter les ordres du dernier chapitre touchant les taxes nouvelles.
Cïjapitre troi0ièmc.
de lever des troupes, et d’acheter toutes sortes de munitions de guerre et de bouche, de les faire passer à Rhodes le plus tôt qu’il se pourrait, et d’exiger des pilotes qui s’en chargeraient, qu’ils s’obligeassent à entrer dans le port quand même la ville serait assiégée.
Et comme plusieurs chevaliers étaient absents, et qu’on avait résolu dans le conseil d’avancer le chapitre général, pour subvenir aux nécessités présentes, le grand-maître écrivit à tous les prieurs une lettre circulaire, dont l’original se conserve encore dans les archives de Malte, et dont voici la copie en notre langue.
Mes très chers Frères,
I nous voulons préserver de la tyrannie des Infidèles l’héritage
que nos ancêtres nous ont acquis par tant de travaux, et que
nous avons maintenu avec tant de peine jusqu’à ces temps malheureux, il est nécessaire de nous rassembler tous au plus tôt, et de songer tout de bon à nous défendre.
Personne ne sait mieux que moi combien nous avons à craindre; l’ennemi est aux portes, et nous ne voyons pas seulement de nos yeux, mais nous ressentons par notre propre expérience les tristes effets de sa fureur. Le superbe Mahomet devient tous les jours plus puissant et plus redoutable; c’est un foudre de guerre que rien ne peut arrêter, et qui porte avec lui la terreur et la désolation partout. Il a une multitude innombrable de soldats, qui lui obéissent aveuglément au moindre signe. Ses galères sont fournies de bons mariniers, et ne manquent pas de bons capitaines. Il est servi par d’excellents ingénieurs, et son arsenal est rempli des meilleures machines de guerre. Il entre tous les ans des sommes immenses dans son trésor : mais il ne pense qu’à éteindre le nom chrétien par tout le Levant; et c’est pour cela que, sans avoir égard ni à la foi des traités ni à la rigueur des saisons, il fait des courses continuelles pour dépeupler les terres chrétiennes et particulièrement les nôtres.
J’apprends par diverses lettres et par des courriers exprès, qu’il prépare contre nous la plus effroyable armée qui fût jamais. J’ai nouvelle de la Porte même, où j’entretiens des espions et des pensionnaires à mes propres frais, que le conquérant de Constantinople et de Trébizonde a pris la résolution de ruiner l’Ordre de Saint-J eande-Jérusalem, qu’il regarde comme le seul obstacle à son ambition démesurée. Nous n’avons que trop de preuves de son dessein; et ce qu’il fit l’année passée, à son retour, en est une marque indubitable. Dès qu’il se fut un peu délassé de ses expéditions de terre, il tourna toutes ses pensées du côté de la mer; et en faisant reconnaître son
fiierte D’Hutmsson.
armée navale, il donna ordre qu’on accommodât les chemins de la Lycie, qui est la province la plus directement opposée à Rhodes.
Comme le nombre des Chevaliers qui doivent entrer dans le chapitre selon les statuts, ne suffit pas pour résister à un si puissant ennemi, nous citons non seulement les officiers et les anciens commandeurs, mais encore tous les Chevaliers qui n’ont ni charge ni commanderie.
Faites réflexion. Mes Frères, sur ce que je viens de vous dire. Considérez les désastres qui nous environnent, et croyez-nous-en sur notre parole : nous sommes au milieu de l’incendie; et si nous ne nous sauvons promptement, tout est perdu pour nous sans ressource. Mais si nous ne voulons pas périr, aidons-nous nous-mêmes; et au lieu de fonder nos espérances sur des secours étrangers qui sont toujours incertains, cherchons principalement de l’appui dans la protection du ciel, et dans notre propre valeur.
Le vœu que vous avez fait. Mes chers h^ères, vous oblige à tout entreprendre et à tout souffrir pour la défense de la foi; et c’est en vertu de votre vœu que je vous appelle, et que je vous cite. Rendezvous sans retardement dans nos états, ou plutôt dans les vôtres. Venez secourir l’Ordre qui vous a nourris et élevés comme ses enfants; venez protéger les peuples que Dieu a mis sous notre obéissance, et qui vont tomber dans les fers des Infidèles, si vous ne défendez leur liberté. Il y va et de votre salut et de votre honneur. Que les incommodités du voyage, que les dangers de la guerre ne vous rebutent point; mais aussi que les douceurs de la vie, que les intérêts du monde ne vous arrêtent pas un moment. Je sais bien que les commandeurs ne peuvent quitter leurs commanderies, ni faire de longs voyages sans qu’il leur en coûte beaucoup : mais que ne faut-il pas sacrifier, que ne faut-il point perdre, pour conserver ce qui nous fait subsister honorablement, et sans quoi nous ne vivrions plus que dans l’opprobre.^ Ce ne sont pas des raisons légères qui me font parler de la sorte ; c’est le malheur des temps, c’est la grandeur du péril, c’est la nécessité qui m’y oblige. Qui de vous aura le cœur assez dur, pour ouïr les plaintes de votre mère sans en être ému? Qui sera assez cruel pour l’abandonner à la fureur des barbares ! Ah ! nous ne croyons pas qu’il y en ait un parmi vous capable d’une telle dureté ! Des sentiments si inhumains et si impies ne s’accordent pas avec la générosité dont vous faites profession, ni avec l’obéissance que vous avez jurée sur les autels.
Nous vous exhortons en particulier, vous qui possédez les dignités de prieurs, et nous vous commandons tout ensemble de comparaître en personne, ou par un procureur légitime si des raisons indispensables vous empêchent de venir. Nous chargeons encore chacun de vous d’ordonner en notre nom au receveur de son prieuré, d’apporter
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lui-même au chapitre tous ses livres de comptes, et tous les mémoires de ce qu’il a reçu ou payé par nos ordres.
Outre cela nous voulons que dans le chapitre que vous ferez assembler en chaque province dès que vous aurez reçu ces lettres, elles y soient lues publiquement. Que si quelqu’un de ceux que nous citons était absent, nous ordonnons qu’on les lui fasse signifier dans les formes; qu’on dresse un procès-verbal de la signification qui se fera et qu’on nous l’envoie à Rhodes, afin que nous puissions procéder contre les désobéissants; qu’on élise dans chaque prieuré des procureurs parmi les commandeurs et les Chevaliers qui ont la connaissance des affaires, et qu’on les fasse partir en diligence avec de très amples procurations. Pour les autres Chevaliers, qu’ils ne manquent pas de paraître devant nous au plus tard le premier jour de mai de l’année suivante, et qu’ils y paraissent avec un équipage proportionné à leur qualité et à leur fortune; autrement nous procéderons contre eux dans la dernière rigueur, jusqu’à leur ôter les commanderies qu’ils possèdent et même l’habit. Au reste, nous permettons à chacun de vous d’affermer pour trois ans vos prieurés, vos commanderies, tous vos bénéfices, et d’en prendre le revenu par avance. Exécutez si exactement tout ce que nous vous prescrivons, qu’au lieu d’avoir des reproches à vous faire, nous ayons sujet de louer votre obéissance.
De Rhodes, le dernier juillet 1477.
Après que cette lettre fut expédiée, le grand-maître représenta fortement dans le conseil, que pour la conservation du peuple de Rhodes il était nécessaire de réparer et de fortifier régulièrement le château de Catavia, qui tombait en ruine. Il fit entendre que la contrée où ce château était bâti, manquait presque d’habitants, depuis que les villageois avaient été contraints de se retirer dans des places plus éloignées, et qu’elle serait en peu de temps toute déserte, bien que ce fût le quartier de l’île le plus agréable et le plus fertile; il ajouta qu’on ne pouvait abandonner cette contrée, ni la laisser en friche, sans que toute l’île en pâtît beaucoup; et que pour éviter ces inconvénients, il lui semblait fort à propos de rétablir cette place, de sorte qu’elle pût se défendre, et servir de retraite aux gens de la campagne, comme les autres forteresses. La proposition du grand-maître fut approuvée de tout le conseil; et afin de l’exécuter promptement, il fut résolu à la même heure, que le revenu d’une année de la grand’-maîtrise, vacante par la mort du grand-maître Baptiste Orsini, qui avait été appliqué au trésor, serait employé à un ouvrage si nécessaire.
Pierre d’Aubusson, 4
50 Bierte t’Hufau0son.
Mais comme le dernier chapitre général avait ordonne qu’on fît de nouvelles murailles et de nouveaux bastions au château de la ville de Rhodes, qui n’était ceint que d’un vieux mur à demi ruiné et de tours fort anciennes prêtes à tomber, le grand-maître, qui connaissait combien ce travail était important, y appliqua une partie de l’argent qui vint de France.
Louis XI, qui avait succédé à Charles VII, son père, et qui, n’étant encore que Dauphin, avait honoré Aubusson de ses bonnes grâces, n’oublia pas le grand-maître, étant parvenu à la couronne. Il avait appris du chevalier d’Amboise les premières nouvelles des affaires du Levant, quand celui-ci était venu exiger dans les prieurés de France et de Champagne, ce qu’on y devait à l’Ordre : mais il en sut tout le détail parle chevalier de Blanchefort, qui vint peu de temps après présentera Sa Majesté un léopard et des faucons d’une espèce rare. L’affection que le roi portait au grand-maître lui fit faire des démarches pour le secours des Chevaliers, qu’il n’aurait peut-être pas faites par un pur mouvement de zèle. Ce prince demanda au pape Sixte IV un jubilé, pour toutes les personnes de son royaume qui assisteraient les Rhodiens. Il obtint ce qu’il demandait, à condition que tout l’argent qui se tirerait de la piété des fidèles ne serait employé qu’à la défense de Rhodes, et on ne peut dire combien ce jubilé valut à l’Ordre.
Les affaires de Rhodes étant ainsi réglées au-dedans, le grand-maître ne songea plus qu’à les établir au-dehors. Il commença par augmenter la mauvaise intelligence qui était entre les Turcs et les Sarrasins; et ayant rompu avec les uns, il n’oublia rien, avec la permission du pape, pour se lier étroitement avec les autres. Sa conduite fut si heureuse, que les Sarrasins firent eux-mêmes toutes les avances. Le Soudan d’Égypte, qui craignait de son côté les armes de Mahomet, envoya à Rhodes Dovan Diodar, son favori, pour renouveler la paix avec les Chevaliers. Après quelques conférences qu’eurent ensemble le Sarrasin et le grand-maître, la ratification se fit, et les principaux articles du traité furent, que l’Ordre ne permettrait point à ses vassaux d’armer des navires dans le port de Rhodes, ou en d’autres lieux de son obéissance, pour troubler sur mer ou sur terre les Mahométans sujets du Soudan d’Égypte : qu’il ne leur permettrait point non plus de se joindre avec les corsaires étrangers