chapitre troisième
contre les intérêts du Soudan, pour leur servir de soldats, de pilotes, ou même de guides : mais aussi que les Sarrasins n’entreprendraient rien contre le service des Chevaliers : que les navires de Rhodes seraient bien reçus et bien traités dans tous les ports du Soudan ; et que s’ils y étaient poursuivis par leurs ennemis, les Sarrasins seraient obligés de les assister et de les défendre, bien loin de les inquiéter et de leur nuire; que quand les vassaux de l’Ordre passeraient sur les Etats du Soudan pour aller en Terre Sainte, on ne leur ferait payer aucun droit, et qu’ils seraient sous sa protection comme ses amis: qu’enfin quand les esclaves chrétiens qui sont au Caire, seraient affranchis par leurs maîtres, ils auraient la liberté de retourner en leur pays ; et que pour les autres esclaves chrétiens qui ne seraient point affranchis, on pourrait en faire l’échange avec d’autres esclaves mores, en donnant un more pour un chrétien.
Comme le roi de Tunis sernblait moins disposé à un accommodement que le Soudan d’Égypte, ou par je ne sais quelle fierté barbare qui lui faisait mépriser l’amitié des Chrétiens ; ou par un juste ressentiment des insultes que les marchands mores prétendaient avoir reçues desChevaliers,le grand-maître ne crut rien faire contre la dignité et la bienséance, en faisant les premiers pas pour l’intérêt de la foi. Le Chevalier Lamant eut ordre d’aller à Tunis ; et il sut si bien gouverner le prince africain, que l’accord fut conclu en peu de jours. On arrêta une trêve de trente et un ans entre lesMores et les Chevaliers; et les articles dont on était convenu, furent envoyés à Rhodes en langue moresque, afin que le grand-maître les signât : ils étaient à peu près conformes aux articles du traité d’Égypte; et ce qu’il y avait de particulier, c’est que l’Ordre pourrait prendre, quand il lui plairait, sur les terres du roi de Tunis, trente mille muids de blés sans payer aucun droit de traite, quelque défense que le roi eût fait de laisser rien enlever par les étrangers, et quelque disette qu’il y eût en ses États.
En renvoyant le traité signé, le grand-maître fit partir Jérôme Barbo, un des hommes les plus sages de Rhodes, pour être consul de la nation à Tunis ; ou plutôt pour observer la conduite des Mores, sous prétexte de diriger les affaires des Rhodiens.
La joie qu’eut le peuple de ces nouvelles alliances, fut bientôt troublée par une famine qui se mit dans l’île, les barques qui y apportaient du blé ayant fait naufrage ou étant tombées
Bictre D’Hutmsson.
entre les mains des pirates. Mais lorsque le mal pressait davantage et qu’on commençait à désespérer, parce que la mer extraordinairement agitée ne permettait pas aux navires de sortir du port : une caravelle étrangère y fut poussée la nuit par la violence du vent, après avoir essuyé une furieuse tempête. La crainte de donner dans des rochers en approchant de terre, porta les mariniers à tirer un coup de canon pour demander de l’assistance. Les gardes du port les ayant aperçus vinrent les secourir, et ils ne plaignirent pas leur peine quand ils virent que la caravelle était chargée de blé. Un secours venu si à propos semblait une espèce de miracle; mais parce que les grains que portait la caravelle n’étaient pas suffisants pour la subsistance de l’île, le grand-maître s’avisa d’un expédient qui réussit. Il commanda au capitaine du Château Saint-Pierre, de délivrer des passeports à tous les marchands qui voudraient apporter du blé à Rhodes. Plusieurs marchands turcs, plus attachés à leur intérêt qu’à leur secte, ne laissèrent pas échapper une si belle occasion de vendre leur grain ; et sans se mettre fort en peine des desseins de Mahomet, ils portèrent à Rhodes une si grande quantité de blé, que tous les greniers en furent bientôt remplis. Ainsi le grand-maître sauva la vie à ses sujets par le moyen de ses ennemis ; et la famine qui menaçait l’île d’une entière désolation, ne servit qu’à y attirer l’abondance.
Mahomet projette la conquête de Rhodes. — Sa politique astucieuse pour endormir la vigilance des Chevaliers. — Lettre du sultan Zizime. — Réponse ferme et courtoise du grandmaître. — Insuccès d’une nouvelle ambassade turque. — Investi de pouvoirs extraordinaires, le grand-maître prend ses dernières dispositions en vue d’un siège. — La flotte turque met à la voile. — Double échec de l’avant-garde ottomane à Fano et à Teno. — Le gros de la flotte apparaît en vue de l’île.
fANDIS que ces choses se passaient à Rhodes, on était occupé à Constantinople du dessein que Mahomet avait depuis si longtemps, ou plutôt qu’il faisait semblant d’avoir : car quelques bruits qui eussent couru et qui courussent même alors, il ne s’était point encore attaché sérieusement à l’entreprise de Rhodes, soit que dans la crainte d’un mauvais succès il ne voulût rien hasarder après tant d’expéditions heureuses; soit qu’il eût d’autres conquêtes à faire avant celle-là. Mais quelques-uns de ses favoris, ennemis mortels des Chevaliers de Saint-Jean, lui conseillaient d’oublier tous ses desseins pour aller à Rhodes.
Il avait auprès de lui deux célèbres renégats, qui avaient fait fortune par les mêmes voies et qui se ressemblaient fort en méchanceté, bien qu’ils eussent un caractère assez différent. L’un se nommait Démétrius, et était de Négrepont. Quoique ce fût la plus méchante âme du monde, il avait tout l’air d’un homme de bien, et jamais grec ne sut mieux cacher un grand fonds de perfidie sous des apparences de droiture et de bonne foi. Il avait au reste l’esprit subtil -et ouvert, souple et accommodant, tout propre pour la négociation et pour l’intrigue ; avec cela il entendait bien la guerre, et était fort résolu dans l’occasion, capable presque également d’une entreprise brusque, et d’une affaire délicate. Après la prise de Négrepont il alla demeurer à Rhodes, et de là à Constantinople, où ayant pris le turban, il s’insinua dans l’amitié des grands de la Porte, et gagna peu-à-peu la faveur de Mahomet, en lui rendant compte de la situation et des forces de l’ile
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de Rhodes. L’autre renégat était de Rhodes même, et s’appelait Méligale. C’était un homme sans conscience et sans honneur; brave et hardi, mais violent et emporté, accoutumé dès sa jeunesse à toutes sortes de crimes et faisant gloire des actions les plus infâmes. Ayant dissipé son bien dans la débauche et se voyant accablé de dettes, il n’avait point trouvé d’autre expédient pour raccommoder ses affaires, que de renoncer à sa religion et de trahir sa patrie. Avant que de venir à la cour de Mahomet,il avait observé encore plus exactement que Démétrius toutes les fortifications de Rhodes, et en avait même fait le plan, avec un mémoire de l’artillerie et de toutes les munitions de la place. Ce fut par là qu’il eut accès auprès du pacha Misach Paléologue, et qu’il entra aussi dans les bonnes grâces du grand-seigneur.
Ces deux scélérats qui s’étaient connus à Rhodes, lièrent une amitié étroite à Constantinople, et prirent ensemble des mesures pour ruiner l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem. La confiance que leur témoignait Mahomet leur donna la hardiesse de se déclarer. Ils ne le firent pas néanmoins tout d’abord : ils l’entretinrent plusieurs fois de l’île de Rhodes, en lui remettant devant les yeux la beauté du pays, la température de l’air, la commodité du port. Après quoi, ils lui représentèrent que les Chevaliers avaient usurpé une si belle île sur les Musulmans qui la possédaient, lorsque Foulques de Villaret, français et maître de l’Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem, vint s’y établir ; que rien n’était plus à la convenance des empereurs ottomans qu’une place qui pouvait faciliter la conquête de l’Egypte et de la Syrie ; et enfin que l’entreprise n’était pas moins aisée que glorieuse. Ils lui dirent qu’il y avait peu de vivres et de gens à Rhodes ; et en lui montrant le plan de la ville, ils lui firent entendre que les murailles du château étaient vieilles et ruinées; que le quartier des Juifs était le plus faible ; et que quand on aurait pris la tour de Saint-Nicolas, il serait facile de gagner le reste. Ils ajoutaient que Rhodes étant le chemin de l’Italie, il ne devait pas mépriser les faveurs de la fortune qui lui offrait la conquête de Rome après celle de Constantinople; et qu’au moins il ne devait pas souffrir que le chef d’une troupe de chevaliers vagabonds lui refusât un hommage que des têtes couronnées lui rendaient.
Comme les princes écoutent toujours volontiers les avis qui flattent leur ambitioUj Mahomet reçut agréablement les