‹ Pierre d'AubussonChapitre 17 sur 63 · Les Turcs disent Jem ouZem, les Francs Zizime · texte numérisé non relu

Les Turcs disent Jem ouZem, les Francs Zizime

2. Gouverneur d’un sangiac, c’est-à-dire d’une province de l’empire ottoman.

58 fiierte D’Hulmsson.

Quoique cette lettre ne fût qu’un piège que Mahomet tendait au grand-maître, elle était sincère du côté des jeunes princes qu’on faisait agir : car ils avaient l’un et l’autre une inclination naturelle pour les Chevaliers de Rhodes et je ne sais quel penchant à la religion chrétienne, particulièrement Zizime, qui avait des sentiments fort généreux, et qui était même assez réglé dans ses mœurs.

Après que Démétrius eut présenté la lettre au grandmaître, il lui déclara qu’on ne lui demandait qu’un léger tribut pour toute condition de paix : et il représenta ensuite fort habilement que les avances des princes étaient trop civiles, pour être rebutées par de généreux chevaliers ; que l’amitié de l’invincible Mahomet valait bien un petit hommage ; qu’il importait beaucoup aux Chrétiens de ménager un conquérant qui faisait trembler toute la terre, et qui voulait être leur ami.

Ces grandes paroles firent peu d’effet. Outre que le grandmaître était averti par ses espions qu’on avait dessein de le surprendre, il jugea lui-même des motifs de l’ambassade par la personne de l’ambassadeur, qui ne lui était pas inconnue. Le nom seul du renégat lui donna de l’ombrage : il regarda Démétrius comme un traître dont il devait se défier, et non pas comme un homme de créance avec qui il pût négocier sûrement ; si bien que l’affaire pensa échouer d’abord par où Mahomet avait cru la faire réussir : tant il importe pour le succès des négociations et des ambassades, d’employer des gens de probité et d’honneur, ou qui aient du moins la réputation de l’être.

Cependant le grand-maître dissimula sa défiance, et jugeant combien une suspension d’armes serait utile jusqu’à ce que les munitions qu’il attendait tous les jours fussent arrivées avec les Chevaliers cités, il ne rejeta pas tout à fait la proposition de Démétrius, mais il ne l’accepta pas non plus : et de quelque artifice que le fourbe usât pour tirer de lui une parole précise, toute sa réponse fut que les Chevaliers de Rhodes ne pouvaient traiter avec Mahomet sans la permission du pape ; qu’apparemment Sa Sainteté ne s’opposerait point à la paix, pourvu qu’on y voulût entendre aux conditions qu’elle avait été conclue autrefois avec Amurat, c’est-àdire sans faire aucune mention de tribut ; qu’en attendant la réponse de Rome, il serait bon, s’il plaisait aux princes ottomans, qu’il y eût suspension d’armes et liberté de commerce entre les Chrétiens et les Turcs.

Cf)apitre quatrième.

Le renégat qui savait combien les Chevaliers étaient délicats pour le regard du tribut, et qui s’était presque attendu à un refus positif, fut assez content d’avoir mis l’affaire sur ce pied là. Pour l’achever heureusement, il promit volontiers, au nom de Zizime et de Chelebi, ce que demandait le grandmaître, et partit enfin tout fier de n’avoir pas été refusé.

Le grand-maître écrivit une lettre fort civile aux deux princes turcs. Il les remercia de leurs bons offices, et les loua de leurs bonnes intentions : mais il leur témoigna en même temps, sans s’expliquer sur le tribut, qu’il ne pouvait rien conclure avant que de savoir la résolution du pape et le sentiment des princes chrétiens, qui faisaient tous leur affaire de celle de Rhodes.

Démétrius n’eût pas plustôt renducomptede sa négociation, que les princes le renvoyèrent sur ses pas, avec ordre de ne parler plus de tribut, et de ne demander qu’un petit présent, comme pour couvrir d’un nom honnête la soumission que Mahomet exigeait des Chevaliers. On répondit au renégat qu’on ne pouvait s’engager à rien, jusqu’à ce qu’on eût reçu nouvelles de Rome ; que dans trois mois on saurait certainement les intentions du pape ; que tout ce qu’on pouvait dire par avance, c’est que les présents qui s’exigeaient toutes les années ressemblaient fort à des tributs, et que les Chevaliers de Rhodes n’étaient pas trop disposés à faire de ces sortes de présents au grand-seigneur.

Démétrius comprit bien ce qu’on voulait dire. Il ne laissa pas d’espérer que le grand-maître se relâcherait peut-être à la fin ; et pour l’y engager par son intérêt, il promit tout de nouveau la suspension d’armes avec la liberté du commerce. Le grand-maître de son côté ne laissa pas de se préparer à la guerre, comme si on n’eût point parlé de la paix; et afin que Mahomet ne fût informé de rien, il ordonna qu’aucun vaisseau ne sortît du port. Il s’aperçût bientôt que les Infidèles n’observaient pas la trêve exactement : l’avis qu’il eut que des fustes turques avaient pris quelques vaisseaux de l’Ordre aux îles de Calamo et d’Episcopia, le confirma de plus en plus dans la pensée que tout ce traité n’était qu’un pur artifice. Il crut même que les Turcs étaient d’autant plus près d’assiéger Rhodes, qu’ils semblaient plus éloignés de ce dessein : de sorte qu’il renouvela tous les ordres qu’il avait donnés pour la sûreté de la ville.Il envoya à Naples en même temps le chevalier d’Albala Aragonais, pour y acheter des

6o Bierrc o’Huftusson.

blés ; et outre cela, comme il avait résolu d’empêcher absolument que les Barbares n’emportassent par la famine ce qu’ils ne pourraient peut-être gagner par la force, il fit yenir de Syrie et d’Égypte toutes sortes de vivres en abondance.

Cependant les Chevaliers arrivaient à Rhodes de tous les endroits de la chrétienté. L’assemblée, qui se devait tenir le mai, ayant été retardée de quelques mois par un bref du pape et remise au 28 octobre par une ordonnance du conseil, ils s’y rendirent presque tous à temps.

Le grand-maître ouvrit l’assemblée par un discours qui ne fit pas peu d’impression sur les esprits. Après les formalités et les cérémonies ordinaires, les seize qui furent élus pour régler tout, selon la coutume, mirent des taxes nouvelles sur toutes les commanderies, et prièrent instamment le grandmaître de prendre l’administration des finances. Quoiqu’il eût assez d’autres affaires et que ce seul emploi fût capable d’occuper un homme tout entier, il l’accepta volontiers ; mais la facilité avec laquelle il reçut une charge si onéreuse, obligea les Chevaliers de lui en adoucir la fatigue par une entière confiance. Ils lui donnèrent un pouvoir absolu d’employer à quel usage et en quelle manière il lui plairait, tout l’argent qui entrerait dans le trésor. Ils arrêtèrent de plus que toutes les munitions de guerre et de bouche seraient remises entre ses mains, pour être distribuées selon qu’il jugerait à propos : que d’ailleurs, il aurait le pouvoir de créer le receveur général d’Avignon et tous les autres receveurs, par une seule bulle signée de sa main ; que, sans avoir égard ni au rang des langues, ni à l’ancienneté des Chevaliers, il pourrait nommer le châtelain de Rhodes, les juges et le bailli du commerce, le capitaine du Château-Saint-Pierre, et tous les capitaines de galères ; qu’il pourrait encore choisir les capitaines des trois tours, et des portes de la ville ; qu’au cas que la grande commanderie de Chypre, le baillage de Lango, et l’office de procureur général en cour de Rome vinssent à vaquer durant son administration, il luiserait permisd’en disposer à sa volonté, et d’en pourvoir qui bon lui semblerait ; mais afin qu’il ne fût point traversé dans l’exercice de sa charge, et dans l’usage de tous ses pouvoirs, ils défendirent aux baillis, aux prieurs, et à tous les autres chevaliers de se mêler en aucune façon des finances. Ils lui permirent aussi de retenir auprès de sa personne ou d’envoyer en quel lieu il voudrait sept grands-croix qu’ils nommèrent, et d’en choisir d’autres de son autorité

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