chapitre quatrième. 6i
particulière, si un d’eux venait à manquer. Enfin parce que le revenu du grand-maître était fort diminué, à cause des dépenses extraordinaires qu’il avait faites pour fortifier les îles ou pour assister les sujets de l’Ordre, ils lui permirent de garder durant sa vie trois commanderies de celles qu’il avait droit lui-même de donner par grâce, en qualité de grand-maître.
A peine les affaires du chapitre furent-elles terminées, qu’on apprit que les Infidèles s’étaient présentés devant le Château Saint-Pierre, sous prétexte de parler d’accommodement, mais en effet pour s’emparer de la place. Le grand-maître écrivit promptement au capitaine du Château, et lui commanda, en vertu de la sainte obéissance, de n’avoir aucun commerce avec eux et de les traiter comme s’il n’y avait point de trêve. Il ne se contenta pas de lui donner des ordres, et de l’avertir des embûches que les Barbares lui dressaient ; il lui envoya un secours considérable de chevaliers et de soldats, qui obligea l’ennemi de se retirer.
Mais afin que l’argent ne manquât pas à l’Ordre, dans un temps où il était plus nécessaire que jamais, le grand-maître, selon l’autorité absolue qu’il avait dans le maniement des finances, établit le Chevalier d’Erlande son lieutenant dans les prieurés de Saint-Gilles et de Toulouse, avec un ample pouvoir de changer les receveurs et les trésoriers ; de presser les mauvais payeurs et de les punir s’il en était besoin ; de faire enfin tout ce qu’il faudrait pour amasser au plus tôt de grandes sommes. Il dépêcha le chevalier Chialli, pour le même objet dans les prieurés de France, d’Aquitaine et de Champagne, après l’avoir honoré de la dignité d’hospitalier de l’Ordre, qu’il ôta au Chevalier de Molay, parce qu’il ne' s’était pas rendu à Rhodes au temps marqué par la bulle. Il traita encore plus sévèrement d’autres Chevaliers, qui étant obligés de se trouver à l’assemblée, avaient méprisé ses ordres et, au lieu d’accourir à la défense de l’île, étaient demeurés chez eux, ou plongés dans les plaisirs d’une vie efféminée, ou occupés des affaires et des intrigues du monde. Car après les avoir déclarés désobéissants et rebelles, il leur ôta l’habit et les retrancha de l’Ordre.
Quoique Mahomet n’eût tiré aucun avantage de ses artifices, il ne laissa pas de les continuer; s’imaginant, selon les principes de sa politique, qu’il faut d’autant plus affecter de bonne foi que les gens avec qui on traite ont plus de
Bictre îi’Hubusson.
défiance, et qu’il y a des moments où les plus sages sont surpris, quand on sait soutenir longtemps une fourbe.
Pour réparer en quelque sorte la faute qu’il avait faite dans les dernières ambassades, en choisissant un homme suspect, il envoya un Turc de mérite à Rhodes; et afin d’ôter tout ombrage, il voulut paraître dans la négociation. L’ambassadeur fit ce qu’il pût pour persuader que le grandseigneur désirait la paix sincèrement; et il déclara en plein conseil qu’il venait de sa part aussi bien que de celle de Zizime, pour la conclure à l’amiable. Il parla toujours honnêtement, et bien loin d’avoir cet air orgueilleux et insolent, dont les Turcs ont coutume de traiter les chrétiens avec lesquels ils négocient, il ne parut ni fierté, ni hauteur dans son procédé. Toutes ces manières affectées, par lesquelles l’ambassadeur de la Porte prétendait dissiper les soupçons du grand-maître,les augmentèrent.On jugea qu’une honnêteté si extraordinaire n’était qu’un masque pour tromper plus finement ; qu’il ne fallait pas plus se fier aux paroles de l’inconnu, qu’à celles du Grec renégat ; et, sur ce pied-là, on fit au second ambassadeur la même réponse qu’on avait faite au premier. Mais parce que pour se bien défendre d’un ennemi caché, il ne faut pas faire semblant qu’on l’a découvert, et qu’il y a toujours des bienséances à garder avec des ennemis illustres, quelque perfides qu’ils soient ; le grandmaître ne laissa rien entrevoir à l’ambassadeur turc, et il fit partir avec lui un Chevalier, pour faire entendre à Mahomet que l’Ordre était prêt à faire la paix aux conditions anciennes, mais qu’il ne pouvait s’abaisser à lui rien payer. Mahomet fut extrêmement irrité d’un refus si net et si fier, mais il eut la force de se déguiser : au lieu de témoigner de l’indignation à l’ambassadeur de Rhodes, il ne lui donna que des marques d’amitié; et pour couvrir mieux son artifice, il ajouta de riches présents à des paroles fort flatteuses.
Tout cela n’éblouit point le grand-maître : il crut qu’après la démarche qu’il venait de faire, il fallait se résoudre aux dernières extrémités, et que la colère du grand-seigneur allait éclater.
Mahomet partit en effet de Constantinople avec une puissante armée. Mais au lieu de tourner du côté de Rhodes, il marcha vers Scutari, soit qu’il voulût amuser les Chevaliers, en leur faisant accroire qu’il ne pensait point à eux; soit qu’il prétendît les intimider, en punissant lui-même les Vénitiens