chapitre quatrième
de leur opiniâtre résistance. La ville était assiégée depuis trois ans par les Turcs; et on peut dire que jamais place ne fut ni plus généreusement attaquée, ni plus généreusement défendue. Les assiégeants donnèrent plusieurs assauts à diverses reprises ; et si nous en croyons les auteurs de ce temps-là, on lança tant de flèches et tant de javelots dans la ville, que les assiégés en eurent assez pour fermer les brèches des murailles, et pour en faire du feu, faute de bois. Ce qu’il y eut de plus étrange, c’est qu’ils ne furent point effrayés par les cruautés de Mahomet, qui à leur vue fit couper en deux plus de trois cents prisonniers. Le seul défaut de vivres et de soldats les contraignit à se rendre ; et la réduction de Scutari fut un des articles de la paix que firent les Turcs avec la république de Venise.
Le grand-maître ne douta plus après cela que tout l’effort des armes ottomanes ne tombât sur lui ; mais parce que l’affaire de Rhodes était la cause commune de l’Église, et que sans le secours des princes chrétiens, il n’était pas possible de résister longtemps aux barbares, il envoya trois Chevaliers d’un grand mérite aux principales cours de l’Europe.
Comme il importait aussi qu’en cas de siège quelques Chevaliers demeurassent hors de l’île, pour solliciter le secours des princes et pour gouverner les autres affaires de l’Ordre, le grand-maître laissa en Italie le Chevalier de Piozzasco, qu’il y avait établi son lieutenant quand il l’envoya en ambassade vers Sixte IV, et qui avait toujours été depuis à la cour de Rome. Il commanda au Chevalier de Blanchefort son neveu, qu’il envoya vers Louis XI, de s’arrêter en France avec les Chevaliers de Bridiers et de Beauvois qui l’accompagnaient dans son ambassade. Après quoi, il ne songea plus qu’à se tenir prêt pour recevoir les Barbares, ne pouvant s’ôter de l’esprit que l’armée turque ne parût bientôt devant Rhodes. Son pressentiment ne fut point faux. Mahomet se lassa de feindre; et comme l’ambition avait cédé auparavant à la prudence, la prudence céda pour lors au dépit et à la colère. Il ne put souffrir plus longtemps qu’une petite république le bravât jusque dans le sein de son empire, et la fierté des Chevaliers augmenta la sienne. Démétrius et Méligale se prévalurent de la disposition de son esprit; et selon la coutume des courtisans intéressés qui flattent la passion du prince pour satisfaire la leur, ils l’animèrent si fort contre l’Ordre de Saint-Jean, qu’il prit enfin la résolution d’assiéger Rhodes.
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Pour bien concerter une entreprise si délicate et si importante, il tint un conseil secret, où il appela les ingénieurs les plus experts de ses armées : celui en qui il eut le plus de confiance, fut un allemand, Georges Frapam, qui avait une profonde connaissance de l’art militaire, et qui après avoir habité quelques années l’île de Scio, était venu à Constantinople, où s’étant marié, il avait eu accès auprès du grandseigneur, qui aimait les hommes habiles. Il avait été autrefois à Rhodes, et avait fait le plan de la ville fort exactement. C’est sur ce plan, qui fut jugé plus exact que les autres, qu’on prit ses mesures et qu’on régla tout pour le siège. Mahomet qui ne voulut point y aller en personne, ou de peur d’exposer sa réputation, n’étant pas trop assuré des succès, ou pour ne pas faire l’honneur aux Chevaliers de les combattre lui-même, nomma le pacha Misach Paléologue général de toute l’armée. C’était son principal favori, et le plus illustre pacha de l’empire; il était Grec, et de la maison impériale des Paléologues. Né chrétien et nourri dans le christianisme, il quitta sa religion pour sauver sa vie à la prise de Constantinople, lorsque le vainqueur fit mourir tout ce qui tomba entre ses mains de la famille et du sang de l’empereur Constantin. Ayant abjuré la foi, il n’eut pas de peine à parvenir aux premières charges de la Porte. Son esprit, son cœur et même sa mine, répondaient à sa naissance. Il avait pris peu à peu les manières des Turcs, sans se défaire entièrement de celles des Grecs: de sorte qu’on voyait unies en lui la férocité des uns et la politesse des autres. Depuis qu’il eut gagné les bonnes grâces du grand-seigneur, il l’accompagna dans toutes ses expéditions militaires, et eut toujours part à ses desseins et à ses conquêtes. Il acquit ainsi avec le temps une grande expérience dans la guerre ; et c’était une opinion commune en Turquie, qu’il n’y avait personne,après Mahomet,plus capable de conduire une entreprise difficile, que le pacha Paléologue.
Cependant, de peur que le grand-maître n’eût avis de ce qui se passait à Constantinople, Mahomet fit mettre des gardes à tous les passages, et commanda aux gouverneurs d’arrêter tous les courriers et d’ouvrir toutes les lettres. Il ordonne ensuite qu’on fasse filer secrètement quantité d’infanterie par l’Asie mineure. Mais afin qu’on croie qu’il ne pense point à un siège, tandis qu’on prépare les gros navires qui devaient porter des pièces de canon extraordinaires et de grandes machines de guerre, il fait sortir du détroit cent