chapitre quatrième
faisait horreur. Après avoir souffert d’extrêmes douleurs, et imploré en vain le secours du ciel et de^la terre, il mourut en maudissant Dieu et les hommes, presque àj la vue de Rhodes ; comme pour faire amende honorable àsajpatrie par une mort si funeste.
Cependant la flotte turque passa le détroit de Gallipoli, et les troupes qui venaient par terre se rendirent dans la Lycie, où elles devaient s’assembler. Le bruit y courut que Mahomet était mort subitement, et que les soldats qui arrivaient de tous côtés, n’étaient que pour empêcher les émotions et les troubles qui ont coutume de naître à la mort des empereurs ottomans. Un espion grec qui fut découvert dans Rhodes, et les prisonniers turcs que les Chevaliers du fort de Fano y avaient envoyés,confessèrent tout ce qu’ils savaient. Le grandmaître sut d’ailleurs que la flotte des ennemis approchait de jour en jour ; et comme il était accoutumé aux faux bruits, il ne crut rien moins que la mort de Mahomet : celle de Méligale lui parut un exemple de la justice divine, et un gage de la victoire.
Il ne laissa pas néanmoins de prendre toutes les précautions que demande la prudence humaine. Ayant fait réflexion que les églises de Sainte-Marie et de Saint- Antoine, qui étaient hors de la ville et assez près des murailles, pourraient servir de retranchement aux Infidèles et incommoder fort la place, il les fit jeter par terre pour plus desûreté. Il ordonna que les habitants qui avaient des jardins et des maisons aux environs de la ville, fissent abattre tous les arbres qui ne portaient point de fruit, et qu’on transportât dans Rhodes tout ce qui pouvait être transporté. Il commanda en même temps, pour ôter le fourrage à l’armée des Turcs, qu’on coupât non seulement les orges et les avoines qui étaient fort avancées; mais aussi les blés, quelque verts qu’ils fussent encore. Après quoi ayant choisi pour capitaines de secours l’hospitalier, l’amiral, le chancelier et le trésorier de l’Ordre, il prescrivit aux Chevaliers de chaque langue tout ce qu’ils devaient faire, et il les exhorta en peu de paroles à s’acquitter fidèlement de leurs fonctions suivant le mémoire qu’il leur donna écrit de sa main. « Braves Chevaliers, leur dit-il, voici enfin l’occasion de faire paraître ce que vous êtes. Nous avons des munitions en abondance ; et si nos troupes sont moins nombreuses que celles des ennemis, elles sont plus vaillantes, et beaucoup mieux disciplinées. L’Italie, la
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France, T Allemagne, toute la chrétienté vient nous secourir; et nous sommes assurés de vaincre, pouvu que nous fassions notre devoir. C’est JéSUS-Christ qui est notre chef dans la guerre que nous soutenons ; il n’abandonnera pas ceux qui combattront pour ses intérêts ; et il ne tiendra qu’à vous, quand vous aurez fait lever le siège aux Infidèles, de leur enlever Constantinople avec le secours des princes chrétiens.»
Mais parce que le grand-maître était persuadé que les affaires les mieux concertées ne sont point heureuses, si Dieu ne les favorise, il fit faire des prières publiques; et pour mettre la ville sous la protection du ciel, il fit apporter à Rhodes une image miraculeuse de la Vierge, que les Rhodiens honoraient sur le mont Philerme (^). Le peuple la reçut comme une sauvegarde céleste, persuadé qu’il n’aurait rien à craindre tandis qu’elle serait au milieu d’eux. Dans ces sentiments de piété, on la porta autour des murailles avec une pompe solennelle.
Sur ces entrefaites la garde qui était au haut du mont Saint-Etienne donna le signal, pour avertir que l’armée navale des Turcs paraissait. Le grand-maître courut à la montagne pour s’en rendre compte de ses propres yeux, et il mena avec lui des marins expérimentés, qui jugèrent par le chemin que tenait la flotte, qu’elle allait rejoindre le pacha Paléologue, au port de Fisco, pour embarquer toutes ses troupes. Ils ne se trompèrent pas dans leur conjecture ; et l’embarquement s’étant fait en diligence, la flotte ottomane, composée de cent soixante voiles, leva les ancres et prit sa route par le détroit de Lycie à la faveur d’un bon vent. Elle parut enfin devant Rhodes, le 23 mai de l’année 1480. A voir le bel ordre et le magnifique appareil des navires, à ouïr les cris de joie des Barbares, le son des fifres et les fanfares des trompettes, il semblait que ce fussent des victorieux qui vinssent faire leur entrée dans une ville conquise.
I. Après que Solyman eut pris Rhodes, cette image fut portée à Malte, où elle est encore vénérée dans l’église de Saint-Jean Baptiste.
•it.
Origine et description de Rhodes. — Débarquement des Turcs. — Leurs insuccès dans les premières rencontres. — Le grandmaître fait un nouvel appel aux Chevaliers retardataires. — Attaque de la tour Saint-Nicolas. — Panique dans la ville. — Travaux de défense improvisés. — Furieux assaut des Turcs repoussé victorieusement parle grand-maître, qui prend part à la défense en capitaine et en soldat.
ville de Rhodes, si célèbre dans l’antiquité et par i culture des beaux-arts et par la naissance de tant e grands hommes, est située au bord de la mer sur 1 pente d’une colline qui s’élève insensiblement, t dans une plaine agréable en la partie septentrionale de l’île dont elle porte le nom. Elle est couronnée de divers petits coteaux pleins de sources vives,et qui au temps du grand-maître dont j’écris l’histoire, étaient couverts d’orangers, de grenadiers et d’autres arbres de cette nature. Elle était alors bien bâtie et avait une double enceinte de murailles, fortifiée de plusieurs grosses tours renfermées la plupart dans une espèce de bastion ou de ravelin. Un grand rempart soutenait ces tours et ces murailles au-dedans, et un fossé large et profond les environnait au-dehors. Mais au Midi et du côté que les Juifs habitaient dans la basse ville, les tours étaient plus éloignées les unes des autres, et c’est ce qui rendait cet endroit plus faible.
Le quartier où demeuraient les Chevaliers, qui s’appelait les Auberges des langues, et qui faisait comme une ville séparée, était le plus fort, non seulement par son assiette avantageuse ; mais aussi par les fortifications que l’art y avait ajoutées. Car outre que la mer l’enfermait au Nord et à l’Orient, il était défendu par deux boulevards, par neuf tours, et par un ouvrage particulier qui s’étendait jusqu’à la mer. Une muraille fort épaisse et flanquée de bonnes tours, le séparait de la basse ville, que le peuple et les bourgeois occupaient. Le palais du grand-maître ou le château, qui régnait le long des Auberges du côté de l’Occident,était mieux
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