chapitre cinquième
fortifié que le reste, et avait jusqu’à trois ou quatre enceintes différentes.
Le port qui servait de principale défense à toute la ville, regardait l’Orient et un peu le Nord. Il était formé par deux môles, qui sortant des murailles de la ville et s’approchant peu à peu l’un de l’autre, ne laissaient presque d’espace entre eux que ce qu’il fallait pour le passage d’une galère : l’entrée était flanquée de deux grosses tours qui avaient pour fondements deux rochers ; c’est sur ces deux rochers que fut planté autrefois le fameux colosse de bronze, qui a passé pour une des sept merveilles du monde. Cette énorme statue du soleil, haute de soixante-dix coudées, avait un pied sur une de ces pointes de rocher, et l’autre pied sur la pointe de l’autre rocher ; si bien qu’un navire passait aisément avec ses voiles déployées entre les jambes du colosse.
Deux petits golfes accompagnaient et ornaient en quelque façon le port au Nord et au Midi. Un môle qui entrait de plus de trois cents pas dans la mer, et dont l’extrémité était terminée par un fort qu’on appelait la tour de Saint-Nicolas, fermait le golfe qui regardait le Nord.
Si on en croit de vieilles chroniques arabes mêlées de beaucoup de fables, ce fort fut bâti par un prince arabe nommé Muhavias, grand homme de guerre et fils d’Abi Safian. Ce prince, devenu calife trente-neuf ans après Mahomet, ne fut pas plus tôt sur le trône des Arabes, qu’il résolut de conquérir tout l’empire des Romains ; et sa première pensée fut d’attaquer Constantinople par terre et par mer ; mais on lui conseilla d’aller auparavant à Rhodes, que les exploits des Rhodiens rendaient de jour en jour plus illustre parmi toutes les nations du monde. Pour venir à bout de cette entreprise, ayant assiégé la ville, il fit bâtir une tour à côté du port sur , des rochers fort avancés dans la mer. Les chroniques disent qu’on éleva si haut cette tour que son faîte touchait le ciel, et que ses fondements descendaient jusqu’au centre de la terre.
La vérité est, que l’an 1464, après que les Vénitiens eurent levé le siège de Rhodes, le grand-maître Zacosta considérant de quelle utilité serait un fort sur ces rochers pour la défense de la ville, commença cette année-là même à bâtir la tour de Saint-Nicolas ; et que Philippe, duc de Bourgogne, fournit douze mille écus d’or pour l’achever : ce qui obligea les Chevaliers à mettre les armoiries de Bourgogne sur la tour avec celles des provinces sujettes au duc Philippe, comme il paraît
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encore dans des tapisseries anciennes où le siège que je vais décrire est représenté. Ce fort au reste s’appelait la tour de Saint-Nicolas, parce qu’il y avait une église de ce nom dans le lieu même où cette tour fut bâtie.
La ville de Rhodes était en l’état que je viens de dire, lorsqu’elle fut assiégée par l’armée de Mahomet.La flotte mouilla l’ancre vis-à-vis le mont Saint-Étienne. Quelque effort que fissent les Chevaliers pour empêcher la descente, les Turcs mirent pied à terre, et se logèrent d’abord sur la montagne et dans les plaines voisines.Ils débarquèrent en même temps leur artillerie et toutes leurs machines de guerre. Le pacha Misach Paléologue avait dans son armée, qui était pour le moins de cent mille combattants, les meilleures troupes de l’Anatolie; l’élite des spahis et des janissaires; plus de quatre mille aventuriers; plusieurs beys de la Roumanie et des autres gouvernements ; enfin plusieurs compagnies composées des vieilles bandes qui avaient suivi Mahomet dans toutes ses expéditions militaires.
A peine furent-ils campés, qu’une troupe d’aventuriers alla brusquement escarmoucher jusqu’aux portes de la ville, pour braver les Rhodiens, soit que l’ardeur avec laquelle ils étaient débarqués ne fût pas encore ralentie, soit qu’ils crussent qu’une action hardie et irrégulière ne faisait pas un mauvais effet au commencement d’un siège. Leur précipitation leur coûta cher : une troupe de Chevaliers sortit à propos, se jeta sur eux, les chargea vigoureusement, et après en avoir tué une partie, mit le reste en fuite. Les Chevaliers ne faisaient que de rentrer dans la ville, quand les Barbares revinrent, et en plus grand nombre et en meilleur ordre, pour reconnaître l’état de la place. A leur tête était le renégat Démétrius, celui en qui le pacha Paléologue avait le plus de confiance depuis la mort de Méligale. On fit aussitôt une seconde sortie, et ce fut Antoine d’Aubusson, vicomte du Monteil, frère aîné du grand-maître, qui la commanda.
Il était arrivé à Rhodes depuis peu de jours avec un équipage et une suite conformes à sa qualité. Il y venait, non seulement pour faire le voyage de Jérusalem et pour visiter le Saint-Sépulcre selon la coutume de ce temps-là ; mais encore pour assister le grand-maître, son frère, et pour servir l’Église, en se trouvant au siège dont les Chevaliers étaient menacés. C’était un homme plein d’honneur et de générosité, fort instruit dans le métier de la guerre, et qui avait