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Chapitre cinquième

un grand usage du monde. Il fut fait capitaine général de Rhodes à son arrivée ; et les chefs du conseil qui connaissaient son mérite, le choisirent tous d’une voix. Il avait amené avec lui plusieurs gentilshommes de la Marche, ses vassaux ou ses amis, sans parler des autres guerriers qui l’accompagnèrent aussi, dont les plus remarquables étaient Louis de Craon d’une des plus nobles maisons d’Anjou, Guillaume Gomare de Saintonge, Matthieu Brangelier du Périgord, Claude Colomb de Bordeaux, Charles le Roi de Dijon, et Louis Sanguin de Paris.

Le vicomte du Monteil n’attendit pas que les ennemis vinssent à lui; il marcha à eux l’épée à la main, et les chargea vigoureusement avec sa troupe. Les Turcs soutinrent ce premier choc sans s’ébranler ; et Démétrius les encouragea tellement par ses paroles et par son exemple, qu’ils firent ensuite un peu plier les Chrétiens. Ils les auraient peut-être mis en désordre, si le vicomte du Monteil n’eût poussé impétueusement son cheval contre le chef des Barbares qui lui parut le plus déterminé et le plus fier. Les Chevaliers le suivirent, et combattirent si vaillamment que les ennemis furent bientôt taillés en pièces, quelque résistance qu’ils fissent. Démétrius se défendit avec tout le courage que l’honneur et la colère peuvent inspirer en ces rencontres ; mais son cheval étant tombé mort sous lui, il fut lui-même renversé par terre et foulé aux pieds des chevaux : de sorte que ce méchant homme, qui avait abjuré la foi et conspiré la perte de Rhodes, n’avança pas plus les affaires des Infidèles que son complice Méligale, sur lequel il eut seulement l’avantage de mourir les armes à la main et en signalant sa valeur : mort trop belle pour un renégat et pour un traître.

Les Rhodiens ne perdirent dans ce combat que le Chevalier de Murat de la langue d’Auvergne, un des hommes les plus braves de l’Ordre : il fut enveloppé d’un gros de spahis en poursuivant les fuyards, et percé de mille coups lorsqu’il enlevait les armes de Démétrius. Les Turcs mirent sa tête au bout d’une lance ; et pour se consoler en quelque façon de leur malheur, ils la portèrent comme un trophée dans leur camp, avec des risées et des hurlements horribles. Le corps fut retiré d’entre leurs mains par des Chevaliers amis du mort, et le grand-maître le fit enterrer avec tout l’honneur et toute la pompe que méritait une action si héroïque.

Ces premières tentatives n’ayant pas réussi aux Infidèles,

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l’ingénieur allemand fut d’avis qu’il fallait battre la tour de Saint-Nicolas, dans la pensée que quand on en serait maître, la ville se rendrait bientôt, et qu’au moins on empêcherait par là qu’aucun vaisseau n’entrât dans le port. Le pacha crut l’ingénieur ; et les Turcs conduisirent trois grosses pièces d’artillerie dans les jardins qui joignaient l’église de Saint- Antoine, et qui commandaient la tour. Ils coupèrent d’abord tous les arbres, et après avoir fait des gabions pour se couvrir, ils tirèrent continuellement.

Le grand-maître fait faire aussitôt une contre-batterie avec trois pièces qu’on pointe dans le jardin de l’Auberge d’Auvergne. Comme le bruit du canon qui ne cessa point tout le jour, alarma les habitants, il fit un tour par la ville accompagné des principaux Chevaliers, et sa présence rassura le peuple. Il reconnut la même nuit tous les postes, louant les soldats, et les excitant à combattre généreusement pour la foi.

A peine le jour commençait à poindre, que l’ingénieur allemand se présenta au bord du fossé de la ville vis-à-vis le palais du grand-maître, saluant tout ce qui paraissait sur les remparts, et priant humblement la garde de lui faire ouvrir les portes. Les soldats qui l’aperçurent n’auraient pas manqué de tirer sur lui, si de sages Chevaliers ne les en eussent empêchés. On le fit entrer par le commandement du grandmaître, et on le conduisit au château. C’était un homme de fort bonne mine, et d’une taille avantageuse ; il avait l’esprit très artificieux, contre le caractère de sa nation, beaucoup de hardiesse et assez de facilité à parler. On le connaissait à Rhodes, et il y passait pour un des plus habiles hommes de son siècle dans la science militaire. Étant interrogé sur le sujet qui l’amenait, il répondit qu’il venait pour défendre Rhodes ; qu’il ne pouvait plus souffrir les reproches que sa conscience lui faisait d’avoir employé son art contre les fidèles ; que préférant l’intérêt de son salut à celui de sa fortune, il renonçait de bon cœur aux avantages qu’il pouvait prétendre parmi les Turcs; qu’il serait trop heureux de mourir pour la défense de la foi; qu’il ne demandait que cela à Dieu, mais qu’il n’osait espérer une grâce dont il s’était rendu si indigne. Le grandmaître loua son zèle sans lui témoigner nulle défiance ; et l’ayant exhorté à persister dans ses bonnes résolutions, il l’interrogea sur l’armée des Turcs.

L’Allemand, d’autant plus hardi qu’il croyait n’être pas suspect, dit avec un air et une contenance qui ne sentait

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